‹ Œuvres poétiques de André Chénier (volume 2)Chapitre 4 sur 118 · XIX ANDRÉ CHÉNIER · texte numérisé non relu

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ment de celles qu*exprimera le jeune poète dans son poème de l'Invention. Lebrun, qui se flattait d'avoir dérobé ses secrets à Pindare, a certainement encouragé son hellénisme, et, en tout cas, il ne lui a pas déconseillé d'entreprendre de vastes poèmes à l'imitation de Lucrèce.

Nous savons qu'en garnison à Strasbourg, Chénier se lia d'une très vive amitié avec le marquis de Brazais, un homme charmant, son aîné de dix-neuf ans, capitaine au régiment Dauphin- Cavalerie. Le marquis de Brazais adorait la poésie et, depuis plus de dix ans, travaillait à un poème intitulé : L'Année qu'il devait remanier et polir jusqu'en 1812 sans parvenir à l'achever et qu'il ne publia jamais. Becq de Fouquières, qui a eu le manuscrit entre les mains, en a détaché im certain nombre de vers qui ressemblent à de l'André Chénier alourdi. Mais ce sont des thèmes analogues, les mêmes souvenirs de Théocrite, le même sentiment de la nature vue à travers les modèles latins et grecs, le même pittoresque emprunté aux mœurs et aux coutumes de l'Antiquité.

Ainsi, de quelque côté qu'il se tournât, et même dans sa vie de garnison, tout engageait André Chénier à faire honneur aux ancêtres grecs qu'il croyait avoir. Les Bucoliques ne sont point une production isolée, le fruit d'une inspiration paradoxale et solitaire : elles sortent d'un courant qui entraînait les esprits vers un renouveau de la culture antique que la Révolution allait arrêter

net ; et ceux qui les entendirent et qui surent les apprécier ne furent étonnés que de leur perfection ou plutôt de la perfection qu'elles annonçaient. Jamais, depuis le Tasse et VAstrée^, rimaginatioa n'avait été plus idyllique. Mais il en est des oeuvres littéraires comme des créations que prodigue la nature et dont peu subsistent. L'œuvre de Chénier, seule, a survécu ; et elle nous apparaît comme si rien des autres n'avait existé.

La meilleure de toutes les raisons en est qu'il avait du génie. Il ne le crut pas trop, et il fit ce que ses rivaux ne faisaient point : il travaLQa ; il étudia de très près les textes latins et grecs ; il fut un érudit. Homère, Hésiode, Pindare, Aristophane, les Tragiques, les Alexandrins, Théocrite, Lucrèce, Virgile, Horace, les Poetce Minores ; illes a tous lus, relus, dépouillés ; et l'on peut dire de lui ce qu'on a dit de Ronsard, qu'il n'a pas xme pièce et souvent pas un vers où l'on ne rdève im vestige de rare et antique érudition. U suflât pour s'en convaincre de feuilleter l'admirable é<^tion de Becq de Fouquières dont le commentaire, si riche, est encore incomplet. Sa méthode est à peu près la même que celle du chef de la Pléiade, avec plus de discernement peutêtre, du moins avec un goût épuré et plus sûr. Il ne s'en cache pfts : Û le proclame aussi ingénument et aussi fièrement que son prédôceeseux :

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Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages,

Tout à coup à grands cris dénonce vingt passages

Traduits de tel auteur qu'il nomme ; et, les trouvant,

Il s'admire et se plaît de se voir si savant.

Que ne vient-il vers moi ? Je lui ferai connaître

Mille de mes larcins qu'il ignore peut-être^

Je lui montrerai l'art, ignoré du vulgaire,

De séparer aux yeux, en suivant leur lien,

Tous ces métaux unis dont j'ai formé le mien...

Tantôt chez un auteur j'adopte une pensée Mais qui revêt, chex moi souvent entrelacée, Mes images, mes tours, jeune et frais ornement ; Tantôt je ne retiens que les mots seulement : J'en détourne le sens, et Taxt sait les contraindre Vers des objets nouveaux qu'ils s'étonnent de peindre...

Dévot adorateur de ces maîtres antiques, Je veux m'envelopper de leurs saintes reliques. Dans leur triomphe admis, je veux le partager. Ou bien de ma défense eux-mêmes les charger. Le critique imprudent, qui se croit bien habile. Donnera sur ma joue un soufflet à Virgile. Et ceci (tu peux voir si j'observe ma loi) Montaigne, il t'en souvient, l'avait dit avant mou

C'est la théorie même de rimitation classique; mais poussée si loin qu'elle risque de devenir une sorte de marqueterie. Elle vaut du reste ce que vaut l'imitateur. Elle exige de lui une personnalité assez forte, assez ardente poiir fondre tous les

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divers métaux dont les flots couleront dans les nouveaux moules préparés ; et Chénier n'avait pas tort de se comparer à un fondeur. Ronsard l'avait été. Mais Ronsard avait plus de souffle, plus d'ampleur ; il était vraiment lyrique. Chénier ne l'est pas : il ne le sera que plus tard sous le coup de l'indignation. Il y a dans Ronsard la magnifique ébriété d'imagination des hommes de la Renaissance qui ont vu ressusciter les dieux. Chénier reste toujours maître de lui-même : il ne pille pas, en vainqueur enivré, les saints trésors delphiques ; il butine. L'Antiquité de Ronsard est tumultueuse comme le siècle où il a vécu : ses divinités incarnent copieusement les forces de la nature ; \m sang gaulois circule dans leurs veines et son Bacchus a im rire rabelaisien. Avec Chénier on pénètre dans la molle et charmante société du xviii® siècle que parent toutes les grâces de l'esprit, qui s'entoure des plus jolies images et qui, sans le savoir, convie Daphnis et Chloé, les nymphes et les bergères, à son agonie.

A dire vrai, il ne me rappelle jamais Homère, alors même qu'il y puise à pleines mains : telle page de la Légende des Siècles me le rappeUera bien davantage. Il ne me rappelle jamais Virgile, dont il n'a pas la puissance sereine. Il ne me rappelle aucim poète grec ; et, après avoir lu son Oarystis, je n'ai qu'à relire celle de Théocrite pour sentir combien il s'éloigne de ce sobre réa-

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lisme poétique. Il semble avoir écrit en marge de V Anthologie ; mais, quand je reprends 1'^»thologie et ses épigrammes concises, un peu sèches, sans couleur, mais d'un dessin si net, ce n'est plus du tout la même impression. Et cependant, si vous voulez donner à ceux qui ignorent le grec le sentiment de ce que peut être parfois l'alexandrinisme, seules les Bucoliques d'André Chénier vous y aideront. Ne choisissez ni le Mendiant, ni V Aveugle, ni le Jeune Malade, malgré quelques passages d'une plénitude qu'il a rarement atteinte : ce sont des poèmes dont l'invention est faible et qui ne me paraissent pas plus « antiques • que le Télémaque. Mais courez à de petites pièces comme la Jeune Tarentine et Néère ou à de petits tableaux, à des « cuadros » comme le Satyre :

Je sais, quand le midi leur fait désirer l'ombre. Entrer à pas muets sous le roc frais et sombre. D'où parmi le cresson et l'humide gravier La naïade se fraie un oblique sentier.

Là j'épie à loisir la nymphe blanche et nue Sur un banc de gazon mollement étendue. Qui dort, et sur sa main, au murmure des eaux. Laisse tomber son front couronné de roseaux.

H importe peu que ce Satyre soit imité du Suisse- Allemand Gessner, dont la vogue fut si démesurée à la veille de la Révolution : les vers de Chénier le font renaître en Grèce. Le charme de tous ces fragments, de toutes ces brèves « études » tient

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à un mystérieux accord d'une sensibilité moderne avec les images que nous a léguées l'Antiquité. Il vient aussi du sens de la plastique harmonieuse joint» à celui de la couleur, mais d'une couleur exquise. Firmin Roz dira qu'ils ont « la précision et la beauté des bas-reliefs antiques, leur pureté de lignes et leur eurythmie » ^. Et Louis Bertrand : c Chénier a particulièrement le sentiment de la ligne très pure : le profil d'un berger qui joue de la flûte ou de la syrinx, ou d'une danseuse rythmant ses poses au son des crotales comme sur les panneaux de Pompéi. » Mais il ajoutera : € Il y a presque autant de flûtes dans ses vers qu'au-dessus des cadres et des trumeaux de son temps ^. » En effet c'est im délicieux mélange de quelque chose de très ancien et de quelque chose de très moderne. Chénier trouve le moyen de nous faire penser tout ensemble à la Sicile de Théocrite (quand il y a longtemps que nous n'y sommes allés) et aux boudoirs du temps de Louis XVI ; à un Virgile dont les larges peintures se sont estompées dans notre souvenir et à Clodion ou à Fragonard. Ce genre de beauté n'appartient qu'à lui. Son Antiquité est une des plus ravissantes créations du génie poétique. Tel vers de Hugo, celui-ci par exemple : Un pâtre suf sa flûte abaissant sa paupière, nous surprendra

X. Firmin Roz, André Chénùr, textes choisis tt commentés (Pion). •• Ouvrng* cité.

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comme si tout à coup Chénier s'était interpw^d entre lui et nous. Mais on sait qu'il n'y a peut-être pas un seul grand poète dont la manière ne soit heureusement représentée dans l'œuvre de Hugo. Je n'irais pas jusqu'à dire comme J. M. de Heredia que je ne connais pas de plus beaux morceaux que les trois cents vers des Bucoliques : il sufl&t que ces trois cents vers assurent à celui qui les a faits un immortel honneur et une place au premier rang parmi les poètes dont l'écho ne meurt jamais en nous.

Néère, ne va point te confier aux flots De peur d'être déesse, et que les matelots N'évoquent, au milieu de la tourmente amère« La blanche Galatée et la blanche Néère.

L'idée n'a rien de neuf : elle pourrait n'être qu'une idée de madrigal ; mais comme l'ingéniosité du tour et la grâce de l'expression la relèvent et la rajexmissent ! De quelle harmonie elle enchante l'oreille I Sur quelle vision merveilleuse elle arrête nos regards ! Prévoir un temps où de pareils vers ne nous sembleraient plus un miracle de l'art et perdraient leur effet magique, ce serait prévoir la mort de la langue française.

L'originalité de Chénier n'est pas seulement dans ses Bucoliques : elle est aussi, à un degré

moindre, dans ses Elégies où la veine de sensibilité amoureuse et voluptueuse qui serpente à travers ses évocations antiques s'élargit en sensuaUté. Au milieu de toute cette poésie erotique du xviiie siècle qui s'adresse bien plus à l'esprit qu'aux sens, ses Elégies ont une beauté charnue et des emportements charnels qui éclatent. Elles tranchent sur la fadeur libertine par leurs accents profonds, leurs touches fougueuses. On sent que la fête ne s'est point passée dans l'imagination du poète, mais dans la réalité. Les orgies qu'il célèbre sont de vraies orgies. La jalousie sensueUe, les trahisons, l'amant qui se couche au seuil de l'infidèle, ses confidences, ses contradictions, tout respire la sincérité.

Ah, des pleurs ! des regrets ! Lisez, amis : c'est eUe. On m'outrage, on me chasse et puis on me rappeUe." Non, il fallait d'abord m'accueillir sans détours. Non, non, je n'irai point... La nuit tombe : j'accours.

L'art si savant et si délicat des Bucoliques paraît à peine ici : c'est l'impétuosité du sentiment qui rythme le vers. Mais nous n'éprouvons aucune curiosité de savoir quelles sont les femmes qu'il a aimées, quel visage parjure éclaira cette Lampe qui lui a fourni le sujet de son Élégie la plus ardente, la plus beUe peut-être si la fin n'en était malheureusement gâtée par un froid jeu d'esprit, (comme, d'aiUeuis, dans un tout autre genre,'

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la fin de sa pièce trop vantée : La jeune Captive) ^. On connaît quelques-unes de ses maîtresses qu'il nomme Camille, Julie, Rose, Glycère ou Amélie ; mais on ne les voit pas. Elles ne sont pour lui que le plaisir amoureux, un plaisir que l'on paie quelquefois de vives alarmes et de cauchemars, mais un plaisir. Sa poésie intéresse les sens ; elle n'atteint pas l'âme. Nous n'en recevons pas le choc douloureux que nous donnera plus tard Musset dans sa Lettre à Lamartine : C* était dans une rue étroite et tortueuse... Et pourtant, avec les vers de Musset, les Elégies de Chénier sont les expressions les plus brûlantes que nous ayons dans notre littérature et les plus spontanées, d'une jeunesse violemment passionnée. Mais Musset apporte dans l'amour un besoin d'infini, un sentiment de religion désespérée que n'a jamais éprouvé Chénier. Ce n'est pas de Musset qu'on aurait pu dire comme on l'a dit de lui, qu'il était « athée avec délices ». Chéniér est un païen, bien plus que Ronsard qui ne l'a été que d'ima-

I . Je cessai de brûler (dit la Lampe) : suis mon exemple, cesse..] Souffle sur ton amour, ami, si tu me croi. Ainsi que pour m'éteindre elle a soufflé sur moi (I)

Et dans La jeune Captive r

La grâce décorait son front et ses discours. Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jouis Ceux qui les passeront près d'elle.

Il n'y a aucune commune mesure entre la crainte d'être guillotiné et la peur de ne pas vivre éternellement près d'une jolie per« lonnt.

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gination : c'est un païen déchristianisé par Taride philosophie de son siècle. Sa sensualité ne se complique ni ne s'approfondit d'aucune nostalgie spirituelle. Sa passion court sur un fond de sécheresse.

Cette philosophie lui a fait commettre èes plus grandes erreurs de poète. D était aussi fier (et avec plus de raisons) d'appartenir au siècle des lumières que d'être Grec. Il faisait, à vrai dire, des réserves sur Voltaire. Faguet s'en étonne et l'en admire. On peut l'en admirer, si l'on veut. Mais on ne saurait s'en étonner : la réaction contre certaines idées de Voltaire et contre l'enthousiasme délirant qu'il avait provoqué avait déjà commencé. Chénier lui reprochait son égoïsme intolérant, son amour-propre bilieux et colère, les personnalités fastidieuses auxquelles il s'abaisse dans les plus graves sujets, cette perpétuelle satire que deviennent avec lui tous les genres de poésie, la faiblesse de ses poèmes comme celui de La Loi naturelle, ses courtisaneries, et, — ce qui est un peu excessif d'un homme qui aimait la vie élégante et la bonne chère, — ses louanges à notre luxe, à nos vins, à nos cuisiniers, et surtout « l'ironie versée à pleines mains sur les hommes qui ont méprisé tous les biens, sur les peuples qui ne les ont point connus et où une sainte

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égalité ne permettait pas à un petit nombre de citoyens de s'engraisser de la faim d'autrui » On croirait entendre Jean- Jacques Rousseau Le secret de son attaque, c'est que ni L'Esprii des Lois ni le Contrat Social n'ont été goûtés de Voltaire ou, comme il se plaît à l'appeler avec une insistance fatigante, de M. de Voltaire. (Marat, lui, l'appelait le Marquis de Ferney.) Nous comprenons parfaitement que l'auteur de La Loi naturelle et de La Henriade et même de Candide ne satisfasse guère André Chénier ; mais Il ne devait pas être aussi sévère pour l'auteui de l'Essai sur les Mœurs, car il était plus voltairien qu'il ne le pensait. Son admiration aUait à Montesquieu, à Jean- Jacques et à Buffon en l'honneur duquel Lebrun-Pindare avait entonné une de ses odes les plus célèbres. Le poète ne pourraitil pas, se reposant sur ces grands hommes.

Doux, rapide, abondant, magnifique, nerveux. Creusant dans les détours de ces âmes profondes. S'y teindre, s'y tremper de leurs couleurs fécondes ?

C'est dans son poème de VInvention qu'il exprime ses ambitions Uttéraires. Il a très bien senti la pauvreté du sentiment poétique, la décadence de la poésie et que l'École descriptive des DeliUe la réduisait à n'être plus qu'une perruche mécanique dans une joHe cage dorée sur la fenêtre d'un salon. Au contraire la prose, avec Jean- Jacques et -avec BttÉfoii et même avec Montes-

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quieu, avait usurpé la grandeur de conception et l'imagination puissante qui distinguent les poètes dignes de ce nom. Et elle le devait aux progrès de la Science. C'était la Science qui avait donné à Buffon ses ouvertures magnifiques sur la préhistoire et qui l'avait fait le contemporain des premiers hommes. C'était la Science qui avait éclairé aux yeux de Montesquieu les rapports des citoyens et des États entre eux. Chénier demande que les poètes ne se tiennent pas à l'écart des grandes idées qui ont remué le siècle, des découvertes et des inventions qui illustrent le monde moderne, et qu'ils ne continuent pas de vivre sous le ciel des Ptolémées. Les Kepler et les Galilée ont transformé notre univers et modifié profondément notre vie intérieure. Toricelli et Newton « ouvrent des trésors aux nouveaux Virgile ». Les caravelles de Colomb, de Magellan, de Bougainville, de La Pérouse nous emportent plus loin qu'Ulysse et dans des pays plus féeriques. Pourquoi les poètes demeureraient-ils étrangers au renouvellement de la physiologie, de la psychologie (?), des théories cosmiques et sociales ?

Tous les arts sont unis : les sciences humaines N'ont pu de leur empire étendre les domaines. Sans agrandir aussi la carrière des vers. Quel long travail pour eux a conquis l'univers I

Que les poètes soient donc les Lucrèce de ces modernes Épicure, les Virgile d'une nature dont

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les mystères se dissipent ! Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques, c'est-à-dire, si ce précepte tant de fois cité a un sens, des vers aussi beaux que ceux des Anciens et qui répondraient aux progrès de la science aussi bien que les leurs à l'état de leurs connaissances. Malheureusement on peut craindre que ce ne soit pas tout à fait ou uniquement l'idée de Chénier et qu'il entende par vers antiques des vers où les symboles et les allégories de l'Antiquité recevraient de nouvelles significations, comme de vieilles outres un vin nouveau. C'est ainsi qu'il engage les poètes à t sonder les flancs du plus lointain Nérée », à parcourir sur les pas de Buffon les coteaux « dépouillés de Thétys »,

Une Cyhèle neuve et cent mondes divers

Aux yeux de nos Jasons sortis du sein des mers.

La conception de cette poésie scientifique et philosophique n'était pas très originale ; et, comme on l'a justement remarqué, Chénier la trouvait déjà formulée dans le Traité de la poésie de Fontenelle. « Les productions de cette poésie, disait Fontenelle, seraient telles que peu d'auteurs en seraient capables, j'en conviens, peu de lecteurs capables de les goûter, j'en conviens encore... ; mais la poésie, par elle-même, a le droit de s'élever aux images intellectuelles, si elle peut... La poésie fera un effort pour ne parler des sujets les plus philosophiques qu'en

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sa langue ordinaire. Les figures bien maniées peuvent aller loin... D n'est pas douteux que la philosophie n'ait acquis aujourd'hui quelques nouveaux degrés de perfection ; de là se répand une lumière qui ne se renferme pas dans la région philosophique, mais qui gagne toujours comme de proche en proche et s'étend enfin sur tout l'empire des lettres... La poésie se piquera-t-elle du glorieux privilège d'en être exempte ? ^ »

On louera Chénier d'avoir voulu que le poète fût im homme de son temps, au courant de tout ce qui enrichit l'intelligence et fortifie la pensée. Il a eu certainement l'instinct de la grande poésie. Son ami Lebrun l'avait aussi quand il écrivait en 1763 dans son Discours sur Tibulle : « Peutêtre qu'au moment où j 'écris, tel auteur vraiment animé du désir de la gloire et dédaignant de se prêter à des succès frivoles compose, dans le silence de son cabinet, un de ces ouvrages qui deviennent immortels, parce qu'ils ne sont pas assez ridiculement jolis pour faire le charme des toilettes et des alcôves et dont tout l'avenir parlera parce que les grands du jour n'en diront rien à leurs petits soupers *. » Mais les théories que son poème de l'Invention nous expose ne sont guère qu'une ébuUition de jeunes rêveries. D'ail-

I. Pau] Glachant, André Ckéniér critiqué d critiqué (Li.iiimit)| •• Cité par Louis Bertrand.

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leurs, en littérature, les théories ne signifient pas grand'chose, à moins qu'elles ne s'appuient, comme celles de Boileau, sur des exemples précis ; et encore elles sont à la merci du premier génie qui les démentira et les bouleversera. La poésie scientifique est une de ces questions qui prêtent aux développements les plus stériles. Chénier est hanté du souvenir de Lucrèce que son athéisme rendait particulièrement cher aux gens du xviii« siècle. Son poème est le seul poème vraiment scientifique que nous possédions, le seul du moins qui s'impose. Mais si vous retranchez du De Natura les deux mille vers d'invocation à Vénus, d'indignation contre les superstitions sanguinaires, de compassion pour la misère des hommes, d'acharnement à dépouiller la mort de son horreur terrifiante et l'amour de ses illusions magiques, il ne vous reste entre les mains qu'un pesant exposé du système d'Épicure, qui nous est précieux parce que Lucrèce l'a mieux compris que Cicéron, mais qui n'a rien de poétique. Réduit à cela, le livre eût été, depuis beau temps-, abandonné aux philosophes et personne n'en eût comparé l'auteur à Virgile. Lucrèce n'est poète et grand poète que là où ses sentiments passionnés éclatent, où transparaît le drame de sa vie intérieure, cent fois plus poignant que le roman des atomes. Était-ce ainsi qu'André Chénier concevait la poésie scientifique ? Y voyait-il le reflet sur une âme tourmentée, comme celle de

Œuvrgs Poétiques de André Chénier , t. I. C

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Lucrèce, des problèmes que nous posent les dernières investigations de la Science, ou l'apostolat d'un esprit qui, comme celui de Lucrèce, combat pour donner aux autres ime bienfaisante certitude ? Il nous semble plutôt qu'il ne se proposait, à l'exemple des Alexandrins, que de consigner ou d'évoquer, dans des vers étincelants, les résultats industrieux et les conquêtes ou les h5^otlièses des savants, les théories de Buffon, les lois de Cassini auxquelles obéissent les comètes.

Et l'œil perçant du verre en la vaste étendue Allant chercher ces feux qui fuyaient notre vue, Aux changements prédits, immuables, fixés. Que d'une plume d'or Bailly nous a tracés.

Il se rapprochait par là de l'École descriptive, mais avec un sentiment du naturalisme antique qu'elle n'avait pas.

Nous ne savons pas ce qu'il eût fait dans son Hermès, dont pourtant il avait si naïvement à moitié composé l'épilogue ; et sans doute ne le savait-il pas bien lui-même. Exposer le système de la terre d'après Buffon, la formation et les bouleversements du globe, la naissance des espèces, l'apparition de l'homme — (à quoi bon puisque Buffon nous en a présenté les tableaux non seulement en savant, mais avec toute la magniûcence de l'art, dans notre langue? Lucrèce

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du moins naturalisait Épicure dans la langue latine), — le mécanisme des sens, Torigine des religions d'après l'Encyclopédie, Téclosion des sociétés d'après Rousseau, l'invention des sciences, les lois qui régissent les cités d'après Montesquieu, l'astronomie, la paix universelle : autant dire que son Hermès devait être la somme de nos connaissances. C'est très beau et c'est très jeime. Très jeunes aussi, les notes qu'il avait rassemblées : « Il faut magnifiquement représenter la terre sous l'emblème métaphorique d'un grand animal qui vit... — Il faut finir le chant !•' par une magnifique description de toutes les espèces animales et végétales... — Après une courte, mais brûlante description des cruautés superstitieuses, s'écrier avec une impitoyable ironie... » Mais les morceaux de ce poème, bien qu'ils soient supérieurs à la poésie descriptive et philosophique de l'époque, et malgré les beaux vers isolés que le poète rencontre sur son chemin, n'en sont pas moins entachés des mêmes faiblesses : abus des périphrases et de la mythologie, développements faciles, imitations, traductions, prosaïsme. André Chénier nous donne l'impression de tourner le dos à la vraie poésie.

J'en dirai autant du poème de V Amérique. Il n'en avait pas arrêté le plan : il voulait seulement en faire un poème de douze mille vers : rien que cela. On y eût trouvé de tout, de la géographie et de l'histoire, l'histoire moderne depuis

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récroulement de TEmpire romain, les invasions des Barbares, la féodalité, la naissance du Mahométisme, l'occupation de l'Espagne par les Maures, l'Angleterre, les Croisades, Luther, l'Inquisition, la Saint-Barthélémy, les auto-da-fé ; bref, l'histoire du monde eût servi de préface à la conquête le l'Amérique, à la ruine du royaume des Incas, à la mort de Guatimozin. Les notes de Chénier aous le montrent perpétuellement préoccupé de savoir comment il pourra utiliser, dans cet Immense poème, tous les beaux passages qu'il a retenus des Anciens. « Il faut tâcher d'inventer quelque chose dans le goût du bouclier d'Achille Bt d'Énée pour y représenter les points cardinaux ie l'histoire du monde... Il faudra mettre dans la bouche de quelques personnages des récits de choses qui leur seraient arrivées dans leur jeune Ige, comme les personnages d'Homère... Un rôle assez important du côté des Américains sera ane prophétesse qui chantera et prédira l'assassinat de François Pizarre, comme Cassandre Sl Agamemnon dans Eschyle... » On imitera aussi la tragédie des Perses et la fin de l'Œdipe de Sophocle. On imitera Virgile, Ovide> Lucain, Plutarque, Tacite, Salluste. Mais on ne s'en tiendra pas à l'Antiquité : la Bible fournira des images, et Milton, et Sannazar dans son poème de la Vierge. Chateaubriand réalisera en plusieurs endroits des Natchez ce que se promettait Chénier: je ne dis pas que ce soient les plus beaux endroits.

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Et, s'il avait connu le manuscrit de V Amérique, on jurerait qu'il a fait son profit des notes suivantes : a Pourquoi ne pas exprimer la messe dite dans l'église et, après que tout le monde a entendu debout le premier évangile, un prêtre vertueux, Las-Cases par exemple, montant à la tribune sainte et faisant le sermon? Peindre une procession... Ne pas oublier les fêtes de l'Église dont plusieurs sont intéressantes, comme Noël, le dimanche des rameaux, le vendredi-saint et plusieurs histoires du Nouveau Testament, la femme adultère, la Samaritaine, le Samaritain charitable... Quoi qu'on en dise, toutes ces fables ont leur prix sans valoir peut-être celles d'Homère. Encore ce dernier point peut-il être contesté... Parmi les cérémonies catholiques qu'il faut peindre, ne pas oublier les Cendres... et les rogations... et les enterrements, baptêmes, viatique, extrêmeonction... » D'ailleurs ce n'est point par sentiment religieux ni par imagination religieuse qu'il se fait ainsi le précurseur imprévu du Génie du Christianisme : c'est uniquement par imitation des Anciens. « Car enfin Homère est entré ou a dû entrer dans tous ces détails... et les couteaux victimaires, et l'or dont on dorait les cornes de la bête et le poil de la victime coupé et distribué... Virgile, de même. » Et s'il veut peindre un éloquent jésuite convertissant les anthropophages du Brésil, il aura bien soin que ce jésuite « imite Pjrthagore dans Ovide •. Mais parmi tous ces

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projets, on en cherche vainement un qui aurait dû y trouver place : celui d'aller en Amérique. En ce temps-là le jeune Chateaubriand, plus jeune que Chénier, ne voyait pas d'autre moyen de triompher des Incas de Marmontel et se préparait à partir. Chénier ne sort pas de ses livres. Il ne se met en quête d'images et de couleurs que dans sa bibliothèque.

Rendons-lui cette justice qu'il y rencontre de remarquables intuitions. Il a soupçonné le charme des nuits d'Amérique avant que René nous en ait déroulé la splendeur. Salut, ô belle nuit étincelante et sombre ! Il a deviné, tout incrédule qu'il fût, que la Bible pouvait être pour le poète une source d'inspiration aussi riche qu'Homère, et non pas d'inspiration lyrique, ce qu'on savait depuis longtemps, mais d'inspiration épique. Ainsi son poème Suzanne, qui devait avoir six chants, eût été une brillante « Orientale », où les filles de Babylone auraient défilé sous nos yeux revêtues de leurs ornements asiatiques et parfumées de leurs aromates. Il y aurait eu des € détails historiques et géographiques sur la Phénicie, la Judée, Damas, la Mésopotamie », des peintures de divinités et de fêtes babyloniennes, et de temples et d'intérieurs où, le long des murs, des tapisseries raconteraient de belles histoires juives, et des descriptions délicieuses de jardins, la nuit, avec le vol des anges. Hugo accomplira le rêve de Chénier quand il

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évoquera ces nuits de Judée où l'on voyait passer par moment quelque chose de bleu qui paraissait une aile. Il est vrai que Chénier imite Milton « grand aveugle dont l'âme a su voir tant de choses ». Il Ta compris et admiré, malgré tout ce qui le séparait de lui.

Poème scientifique, poème géographique et historique, poème biblique : cela ne lui suffit pas encore : il ébauche un vaste poème satirique contre les écrivains do l'époque qu'il comparait à des Cyclopes noirs d'envie et de bile qui,

Prompts à souffler des feux par la haine allumés Trempent aux eaux du Styx leurs traits envenimés Et d'outrage, de fiel, de calomnie amère Forgent sous le marteau l'iambe sanguinaire.

Là encore il se peut qu'il ait subi l'influence de l'atrabilaire Lebrun-Pindare ou Archiloque. Mais la destinée réservait à ses traits d'autres sujets que de mauvais poètes ou d'insolents écrivassiers ; et les iambes qu'il forgerait seraient éclaboussés de son sang.

Enfin, comme Ta dit Becq de Fouquières, son ambition n'allait pas moins qu'à adapter à la scène française toutes les conceptions dramatiques des Grecs. Il songeait à des comédies aristophancsques. Mais pourquoi voulait-il qu'elles fussent écrites en vers de dix syllabes, comme la Nanine de Voltaire ? Et il méditait des tragédies eschyliennes. U nous a même laissé le plan d'une pièce

à grand spectacle, La Bataille d'Arminius. Le théâtre eût représenté un champ de bataille au tomber de la nuit. Pendant que les Germains auraient enterré leurs morts, on eût entendu le chant lugubre des bardes, imité d'Ossian ; et, enivrés de leur victoire, les Romains, la tête couronnée de fleurs, auraient écouté un chœur de courtisanes chantant des vers traduits d'Horace et de Tibulle. Mais à la dernière scène c'eût été au tour des Germains d'entonner l'hymne triomphal et d'offrir à leur dieu Odin les armures, les boucliers, les aigles et le sang des victimes.

Il nous est impossible de partager l'enthousiasme qu'ont éprouvé certains critiques et de voir dans cette esquisse « ime œuvre magistrale », pas plus que dans l'Hermès ou dans le poème de l'Amérique. Évidemment Chénier a conçu des fresques immenses, des dialogues sublimes, des descriptions délicieuses ou magnifiques. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres ; et plus d'im jeune poète a commencé par rêver d'épopées, qui a heureusement fini par de petites chansons. On a peut-être attaché trop d'importance à ces juvenilia, comme aux théories de l'Invention qui sont im peu fumeuses ; et cette importance maladroite irrite le contraste entre les visées ambitieuses du jeune homme et les fragments de ces œuvres imaginaires. Quand, pour excuser à ses propres yeux l'inconstance de son inspiration, il nous dit sans son Epitre à Lebrun :

XU ANDRÉ CHÉMEt

Rien n'est fait aujourd'hui, tout sera fait demain,

il s'abuse : demain, ni les douze mille vers de l'Amérique, ni Hermès ne seront faits, ni ses comédies ni SSL Bataille d' Arminius. I\ court d'un mirsige à l'autre. Par impuissance ou par dilettantisme son esprit ne se fixe pas. Si Chénier avait traversa la Révolution, on se demande ce que seraient devenus tous ces poèmes commencés. On peut très facilement admettre qu'il les eût relégués au fond d'un tiroir. La Révolution l'avait trop désenchanté pour qu'ils ne lui parussent pas vieillis ou faux. Tout ce qui n'est pas chez lui bucolique, idylle ou élégie amoureuse, ne fait que reproduire les idées ou les sentiments de Buffon, de Rousseau et des Encyclopédistes. Son Hermès, son Amérique et les notes qui accompagnent ses ébauches forment comme une revue des opinions de son époque. On y retrouve presque à chaque ligne du Jean- Jacques et du Voltaire. Il voit l'histoire du genre humain du même angle que Voltaire ; sa politique est le plus souvent celle de Montesquieu ; il a sur l'origine des religions le même aveuglement que l'Encyclopédie et sui l'origine des sociétés la même rhétorique déclamatoire que Rousseau. Le Contrat Social et V Essai sur les Mœurs, bizarrement associés, composent le plus lourd de son bagage. Il est nourri des chimères de son temps : il croit au progrès indéfini, à réclaircissement de tous les mystères, au bonheui

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parfait que la Science doit faire régner ici-bas, à rétablissement de la paix perpétuelle. Il ne leur a pas donné une forme nouvelle : il les a mises en vers souvent faciles, quelquefois d'une fermeté brillante. Nous nous gardons bien de les lui reprocher : ce serait injuste et absurde. Il n'avait pas encore trente ans. Fût-il sorti de la Révolution avec un sens plus profond des réalités ? L'idéologue eût-il abdiqué, ou eût-il été de ceux qui auraient voulu la reprendre avant qu'elle eût mal tourné ? Eût-elle éveillé en lui un fond religieux ? N'a-t-on pas exagéré son incrédulité ? Je suis très frappé d'une réflexion de Maurras : « Athée avec délices, à ce qu'on a prétendu, il était néanmoins pieux. Tantôt ses dieux ne sont qu'images, et tantôt ils signifient vigoureusement les idées. Ce serait un sujet de fine et profonde analyse que de mesurer le degré d'incrédulité et le degré de foi que suppose pareillement et nécessairement la théologie des poètes. Je la crois nécessaire aussitôt que le poète sort de luimême et des relations superûcielles de notre vie. Au premier regard un peu large ou un peu profond sur les choses, la présence des dieux et leur invocation devient inévitable... La haute émotion tragique appelle le mystère et la fatalité qui ne sauraient surgir sans figure de religion ^. » Mais il est inutile d'essayer d'imaginer im André Ché-

Il Charles Mauzrai, L*AU^ est Phiiosopha (Crèt),

XLitl ANDRÉ C H EN 1ER

nier épargné par la Révolution. Elle a de son couperet anéanti les plus belles espérances qu'un jeune poète, déjà grand poète, ait jamais données : c'est la seule chose dont nous soyons certains.

Il en avait salué l'aurore avec allégresse. La prise de la Bastille, la réunion des États Généraux, la séance du Jeu de Paume, l'ouverture de l'Assemblée Nationale le transportèrent. Le se joui de l'Angleterre lui devenait odieux : au printemps 1790 il rentra en France. Il comprit très vite que cette Révolution à laquelle il assistait ne ressemblait à aucune autre ; mais ce fut tout ce qu'il comprit. Il était de l'honorable famille des modérés qui ouvrent toujours la porte aux violents, puis s'étonnent et s'indignent de ne pouvoii la refermer. En 1790 il déclarait que la Révolution était finie ou du moins qu'elle n'avait plus aucune raison de continuer. Rien n'est aussi caractéristique des erreurs sur lesquelles il avait vécu, e1 de l'ignorance des hommes où l'avait entretenu son optimisme à l'égard de la nature humaine, que sa furieuse attaque contre Edmund Burke, cet Irlandais, membre du Parlement d'Angleterre qui venait de publier ses Réflexions sur lu Révolution française. Je pense qu'il lui fit injustement payer la juste animosité que lui avaii inspirée la société anglaise. Mais ses violences

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portent à faux. Il dénonce « le dédain de Burke pour toute espèce de principes constants et immuables », son scepticisme sur l'égalité des droits, K ses calomnies auprès du roi et de la reine d'une nation mieux disposée à les respecter depuis qu'elle n'est plus contrainte à les aduler ». II n'est guère possible de se tromper davantage ; mais on sent ici la répulsion du jeune homme gonflé d'idées vagues pour l'homme d'État réaliste. Chénier ne discute pas : il s'emporte jusqu'à l'insulte. Burke est un auteur toujours ivre de mauvais sens et de colère, incertain et absurde dans ses principes, aveugle ou d'une honteuse mauvaise foi dans ses raisonnements ; son livre, un grotesque mélange de bizarreries bouffonnes et de sottises pédantesques, serait « assez divertissant par le ridicule si, à tout moment, la plate grossièreté des injures ou l'atrocité des calonmies ne soulevait la nausée ou n'allumait l'indignation ». Les événements allaient lui prouver que Burke ne méritait pas toutes ces imprécations. Déjà au mois d'août 1790, au lendemain de la fête de la Fédération, dans son Avis aux Français sur leurs véritables Ennemis, il exprimait ses inquiétudes ; il s'élevait contre les comités d'inquisition qui « fouillaient dans les maisons, dans les papiers, dans les pensées 1 et qu'on applaudissait ; il marquait son mépris pour ces brouillons faméliques qui « haïssaient l'ancien régime, non parce qu'il était mauvais.

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