‹ Œuvres poétiques de André Chénier (volume 2)Chapitre 78 sur 118 · I. Texte de la troisième rédaction (Dimoff · texte numérisé non relu

I. Texte de la troisième rédaction (Dimoff

Aux vergers altérés conduire les ruisseaux, De chaume et de filets armer les arbrisseaux. Et soulager leurs troncs des branches inutiles, Pour leur faire adopter des rameaux plus fertiles. Mais alors que du haut des célestes déserts L'astre de la nature embrasera les airs, Tantôt dans ma maison plus commode que belle, Tantôt sur le tapis dont se pare Cybèle, Où des feux du midi le platane vainqueur Entretient sous son ombre une épaisse fraîcheur, J'aurai quelques amis, soutiens de ma vieillesse. Le plaisir, qui n'est plus celui de ma jeunesse. Est encor cependant le dieu de mes banquets. L'œillet, la tubéreuse y brillent en bouquets. L'automne sur ses pas y conduit l'abondance Et la douce gaîté, mère de l'indulgence ; Et, tel que dans l'Olympe à la table des Dieux, De pampres et de fruits et de fleurs radieux, Donne à tous les objets offerts à son passage Ce ris pur et serein qui luit sur son visage.

L'idée de ce long fragment m'a été fournie par un beau morceau de Properce, livre III, élégie 3. Mais je ne me suis point asservi à le copier. Je l'ai étendu ; je l'ai souvent abandonné pour y mêler, selon ma coutume, des morceaux de Virgile et d'Horace et d'Ovide, et tout ce qui me tombait sous la main, et souvent aussi pour ne suivre que moi. Voici comme il commence :

Me juvat in prima coluisse Helicona juventâ, Musarumque choris implicuisse manus»

Il me semble qu'il n'est guère possible de traduire autrement ni mieux que je ne l'ai fait ce second vers, qi;i est charmant. Les anciens regardaient la danse non seulement comme l'art de faire des pas gracieux, mais ftncore de toutes les attitudes dti corns et surtout des

bras. Si moîlia brachia, salta, — Ovide (Dé Afiê amandi, l» 595).

Me juvat et multo vnenlem vincite Lyao, Et caput in vern/i semper habere rosâ.

J'ai étendu ce texte pour y faire entrer plusieurs détails qui m'ont paru neufs dans notre poésie. Ce distique-là est bien beau : mentem vincite Lyteo l

Reine de mes banquets, que ma déesse y vienne.

Je ne sais si l'arrangement de ce vers serait approuvé. Il me paraît précis, naturel et plein de liberté.

Que des fleurs de sa tête elle pare la mienne.

y 'image agréable que présente ce vers est tirée d'un distique de Properce dans une autre élégie qui est la 3® du livre I^f. Le voici :

Et modo solvebam nostrâ de fronie corollas, Ponebamqtie iuis, Cinthia» temporibtts.

Amis, que ce bonheur, etc...

Le sens de ce morceau est celui de mille endroits d'Ovida

et d'Horace.

Un jour, tel est des Dieux, etc.*

Ce vers et ceux qui suivent ne valent peut-être pas tout

ensemble les deux vers de Properce :

Atque ubi jam venerem gravis interceperit aetas Sparserit et nigras alba senecta comas.

Qu'un sein voluptueux, des lèvres demi-closes Respirent près de nous leur haleine de roses.

Voluptueux n'est pas bon. Il fallait une épithète qui peignît cette palpitation si belle qui soulève de jeunes tétons. Des lèvres demi-closes ne vaut guère mieux. Malheureusement c'est presque la seule rime. Le second vers me semble heureux à cause de l'haleine attribuée aux pal^

Œfmm Pêélêquêi de André Chémér, t. I, M

pitations du sein. Le second hémistiche du premier vers fait passer cela, parce qu'en poésie un mot passe à la faveur d'im autre.

Que Laïs, sans réserve, abandonne à nos yeux De ses charmes secrets les contours gracieux.

Toi que je ne nomme point, tu verras bien, si jamais tu me lis, que ce sont tes belles... qui m'ont fait faire ces jolis vers. Que n'ai-je osé écrire ton nom au lieu de celui de Lais ! Je n'aurais pas été obligé de changer le vers. Malheureusement pour moi, trop de personnes auraient reconnu que j'ai dit vrai et que tu as le plus beau. .. du monde.

Dopo d'averh Fatto naiura Si vago e hêllo, Ruppe il modelîo Perch'egli fosse A 'l tnondo sol.

De tout cet univers interrogeant la voix. J'irai de la nature étudier les lois.

Vaut bien, à mon avis, le distique de Properce :

Tum mihi naturœ libeat perdiscere mores, Quis deus hanc mundi temperet arte domum.

Peut-être faut-il lire qi4a Dêus ?

Par quelle main sur toi la terre suspendue Voit mugir autour d'elle Amphitrite étendue.

J'ai imité, autant que j'ai pu, ces vers divins d'Ovide :

..,, nec brachia longo

margine terrarum porrexerat A tnphitrite.

Metam., lib. I.

Les quatre vers après les deux suivants sont traduits de ce bel endroit des Gé&rgiqu4s, Uv. I (479-480).

Unde tremof terris : qiM vi maria alla tumescant Objicihus ruptis, rursusque in se ipsa résidant.

Je n'ose pas écrire mes vers après ceux-là. Le premier des miens est mal fait. Qua vi maria alta tumescant est désespérant.

Si d'un axe brûlant le soleil nous éclaire.

J'aime mieux axe que char. Cela est moins trivial. Les Latins le disent partout. Volât vi fervidtis axis. Virg. I (Géorg., III, 107).

Spoliis onerato tasaris axe. Propert. (III, El. 3, v. 13).

L'épithôte brûiant me paraît heureuse en ce qu'elle représente l'efîet que doit produire la présence du Dieu du feu, et en môme temps la précipitation de son vol.

Si l'Ourse au sein des flots craint d'aller se plonger.

Vers mal fait, d'après celui-ci de Virgile :

Arctos oceani metuentes cequore tingi. (Georg., I, 246.)

Les cinq vers suivants me semblent bons, surtout les deux derniers dont je m'i^pplaudis. Ils sont tous tirés de Virgile :

Pr ester ea tam sunt Arcturi sidéra nobis Hœdorumque dies servandi, et lucidus Anguis, Quam quitus in patriam ventosa par cBquora vectis Pontus et ostriferi fauces tentantur Abydi.

(Georg., I, 204...)

Voyez aussi Georg., liv. I, vers 252.

Quels vers ! et comment ose-t-on en faire après ceux-là ! Les miens, si petits et si inférieurs, ont cependant peutêtre l'avantage de citer VEuripe et Malée, lieux célèbres par des naufrages.

Lier à ses ormeaux la vigne paresseuse.

J'ai voulu prendre aux Latins leur suis, qui fait un cfiet si élégant dans leurs poésies.

ŒUVRES POÉTIQUES DE ANDRÉ CHÉNIER i8o

Voir à quelles moissons quelle terre est heureuse.

Tournure latine claire et précise. Je ne crois pas qu'on l'eût encore transportée en français. C'est de tout ce morceau le vers que j 'aime le mieux.

Où des feux du midi le platane vainqueur Entretient sous son ombre une épaisse fraîcheur.

Il y a peu d'arbres dont la feuille soit aussi large que celles du platane et du figuier. J'ai traduit dans le second vers ce beau frigus opacum de Virgile. Bien ou mal, c'es: ce qui reste à savoir.

L'œillet, la tubéreuse, etc., sont des fleurs d'automne. Je crois que les derniers vers ressemblent à quelque chose qui est dans Tibulle. Mais je ne me souviens pas à quel endroit.

J'ai écrit ces 90 vers et ces notes le 23 avril 1782, avant l'Opéra où je vais à l'instaat même.

Fumant dans le cristal que Bacchus à longs flots Partout aille à la ronde éveiller les bons mots. Reine de mes banquets, que Lycoris y vienne, Que des fleurs de sa tête elle pare la mienne ; Pour enivrer mes sens que le feu de ses yeux S'unisse à la vapeur des vins délicieux. Amis, que le bonheur soit notre unique étude. Nous en perdrons si tôt la charmante habitude ! Hâtons-nous. L'heure fuit. Hâtons-nous de saisir L'instant, le seul instant donné pour le plaisir. Un jour, tel est du sort l'arrêt inexorable, Vénus, qui pour les Dieux fit le bonheur durable, A. nos cheveux blanchis refusera des fleurs, Et le printemps pour nous n'aura plus de couleurs. 3u'un sein voluptueux, des lèvres demi-closes, Respirent près de nous leur haleine de roses ;

Que Phryné sans réserve abandonne à nos yeux De ses charmes secrets les contours gracieux.

Quand l'âge aura sur nous mis sa main flétrissante, Que pourra la beauté, quoique toute-puissante ? Vainement exposée à nos regards confus, Nos coeurs en la voyant ne palpiteront plus.

Il faudra bien qu'armés de la philosophie, Oubliant le plaisir alors qu'il nous oublie, La science nous offre un utile secours Qui dispute à l'ennui le reste de nos jours. C'est alors qu'exilé 4ans mon champêtre asile, De l'antique sagesse admirateur tranquille. Du mobile univers interrogeant la voix, J'irai de la nature étudier les lois : Par quelle main sur soi la terre suspendue Voit mugir autour d'elle Amphitrite étendue ; Quel Titan foudroyé respire avec effort Des cavernes d'Etna la ruine et la mort ; Quel bras guide les cieux ; à quel ordre enchaînée Le soleil bienfaisant nous ramène l'année ; Quel signe aux ports lointains arrête l'étranger : Quel autre sur la mer conduit le passager. Quand sa patrie absente et longtemps appelée Lui fait tenter l'Euripe et les flots de Malée ; Et quel, de l'abondance heureux avant-coureur, Arme d'un aiguillon la main du laboureur. Cependant jouissons ; 1 âge nous y convie. Avant de la quitter, il faut user la vie : Le moment d'être sage est voisin du tombeau.

Allons, jeune homme, allons, marche ; prends ce flambeau. Marche, allons. Mène-moi chez ma belle maîtresse.

J'ai pour elle aujourd'hui mille fois plus d'ivresse. Je veux que des baisers plus doux, plus dévorants, N'aient jamais vers le ciel tourné ses yeux mourants.

S'ils n'ont point le bonheur en est-il sur la terre ?

Quel mortel inhabile à la félicité,

Regrettera jamais sa triste liberté,

Si jamais des amants il a connu les chaînes ?

Leurs plaisirs sont bien doux, et douces sont leurs peines.

S'ils n'ont point ces trésors que Ton nomme des biens.

Ils ont les soins touchants, les secrets entretiens

Des regards, des soupirs la voix tendre et divine,

Et des mots caressants la mollesse enfantine.

Auprès d'eux tout est beau, tout pour eux s'attendrit.

Le ciel rit à la terre, et la terre fleurit.

Aréthuse serpente et plus pure et plus belle ;

Une douleur plus tendre anime Philomèle.

Flore embaume les airs : ils n'ont que de beaux cieux.

Aux plus arides bords Tempe rit à leurs yeux.

A leurs yeux tout est pur comme leur âme est pure.

Leur asile est plus beau que toute la nature.

La grotte, favorable à leurs embrassements,

D'âge en âge est un temple honoré des amants.

O rives du Pénée ! antres, vallons, prairies.

Lieux qu'Amour a peuplés d'antiques rêveries ;

Vous, bosquets d'Anio ; vous, ombrages fleuris,

Dont l'épaisseur fut chère aux nymphes du Liris ;

Toi surtout, ô Vaucluse 1 ô retraite charmante !

Oh ! que j'aille y languir aux bras de mon amante,

i83 ÉLÉGIES

De baisers, de rameaux, de guirlandes lié, Oubliant tout le monde et du monde oublié ! Ah ! que ceux qui, plaignant l'amoureuse souffrance, N'ont connu qu'une oisive et morne indifférence, En bonheur, en plaisir pensent m'avoir vaincu : Ils n'ont fait qu'exister, l'amant seul a vécu.

Souffre un moment encor ; tout n'est que changement. L'axe tourne, mon cœur ; souffre encore un moment. La vie est-elle toute aux ennuis condamnée ? L'hiver ne glace point tous les mois de l'année. L'Eurus retient souvent ses bonds impétueux ; Le fleuve, emprisonné dans des rocs tortueux, Lutte, l'échappe, et va, par des pentes fleuries. S'étendre mollement sur rhwbe des prairies. C'est ainsi que, d'écueils et de vagues pressé. Pour mieux goûter le calme il faut avoir passé. Des pénibles détroits d'une vie orageuse, Dans une vie enfin plus douce et plus heureuse. La Fortune arrivant à pas inattendus Frappe, et jette en vos mains mille dons imprévus : On le dit. Sur mon seuil jamais cette volage N'a mis le pied. Mais quoi ! son opulent passage, Moi qui l'attends plongé dans un profond sommeil, Viendra, sans que j'y pense, enrichir mon réveil.

Toi qu'aidé de l'amant plus sûr que les étoiles. Le nocher sur la mer poursuit à pleines voiles, Qui sais de ton palais, d'esclaves abondant, De diamant, d'azur, d'émeraudes ardent.

mUVRES POÉTIQUES DE ANDRÉ C H EN 1ER 184

A.UX gouffres du Potose, aux antres de Golconde,

Tenir les rênes d'or qui gouvernent le monde,

Brillante déité ! tes riches favoris

Te fatigiient sans cesse et de vœux et de cris :

Peu satisfait le pauvre. O belle souveraine !

Peu ; seulement assez pour que, libre de chaîne,

Sur les bords où, malgré ses rides, ses revers,

Belle encor l'Italie attire l'univers,

Je puisse au sein des arts vivre et mourir tranquille !

C'est là que mes désirs m'ont promis un asile ;

C'est là qu'un plus beau ciel peut-être dans mes flancs

Éteindra les douleurs et les sables brûlants.

Là j'irai t'oublier, rire de ton absence ;

Là, dans un air plus pur respirer, en silence

Et nonchalant du terme où finiront mes jours,

La santé, le repos, les axts et les amours.

Non, je ne l'aime plus ; un autre la possède.

On s'accoutume au mal que l'on voit sans remède.

De ses caprices vains je ne veux plus souffrir :

Mon élégie en pleurs ne sait plus l'attendrir.

Allez, Muses, partez. Votre art m'est inutile ;

Que me font vos lauriers ? vous laissez fuir Camille.

Près d'elle je voulais vous avoir pour soutien.

Allez, Muses, partez, si vous n'y pouvez rien.

Voilà donc comme on aime ! On vous tient, vous caresse Sur les lèvres toujours on a quelque promesse : Et puis... Ah ! laissez-moi, souvenirs ennemis, Projets, attente, espoir, qu'elle m'avait permis.

i85 ÉLÉGIES

— Nous irons au hameau. Loin, bien loin de la ville

Ignorés et contents, un silence tranquille

Ne montrera qu'au ciel notre asile écarté.

Là son âme viendra m 'aimer en liberté.

Fuyant d'un luxe vain l'entrave impérieuse,

Sans suite, sans témoins, seule et mystérieuse,

Jamais d'un œil mortel un regard indiscret

N'osera la connaître et savoir son secret.

Seul je vivrai pour elle, et mon âme empressée

Épiera ses désirs, ses besoins, sa pensée.

C'est moi qui ferai tout ; moi qui de ses cheveux

Sur sa tête le soir assemblerai les nœuds.

Par moi de ses atours à loisir dépouillée.

Chaque jour par mes mains la plume amoncelée

La recevra charmante ; et mon heureux amour

Détruira chaque nuit cet ouvrage du jour.

Sa table par mes mains sera prête et choisie ; •

L'eau pure, de ma main, lui sera l'ambroisie.

Seul, c'est moi qui serai partout, à tout moment.

Son esclave fidèle et son fidèle amant. —

Tels étaient mes projets qu'insensés et volages

Le vent a dissipés parmi de vains nuages !

Ah ! quand d'un long espoir on flatta ses désirs. On n'y renonce point sans peine et sans soupirs. Que de fois je t'ai dit : « Garde d'être inconstante ; Le monde entier déteste une parjure amante. Fais-moi plutôt gémir sous des glaives sanglants, Avec le feu plutôt déchire-moi les flancs. » 0 honte ! A deux genoux j'exprimais ces alarmes ; J'allais couvrant tes pieds de baisers et de larmes Tu me priais alors de cesser de pleurer : £n foule tes serments venaient me rassurer.

ŒUVRES POÉTIQUES DE ANDRÉ CHÉNIER i86

Mes craintes t'offensaient ; tu n'étais pas de celles Qui font jeu de courir à des flammes nouvelles : Mille sceptres offerts pour ébranler ta foi, Eût-ce été rien au prix du bonheur d'être à moi ? Avec de tels discours, ah ! tu m'aurais fait croire Aux clartés du soleil dans la nuit la plus noire. Tu pleurais même ; et moi, lent à me défier. J'allais avec le lin dans tes yeux essuyer Ces larmes lentement et malgré toi séchées ; Et je baisais ce lin qui les avait touchées. Bien plus, pauvre insensé ! j'en rougis. Mille fois Ta louange a monté ma lyre avec ma voix. Je voudrais que Vulcain, et l'onde où tout s'oublie. Eût consumé ces vers témoins de ma folie. La même lyre encor pourrait bien me venger, Perfide ! Mais, non, non, il faut n'y plus songer. Quoi ! toujours un soupir vers elle me ramène ! Allons. Haïssons-la, puisqu'elle veut ma haine. Oui, je la hais. Je jure... Eh ! serments superflus! N'ai-je pas dit assez que je ne l'aimais plus ?

Et c'pst Glycère, amis, chez qui la table est prête ?

Et la belle Sarame est aussi de la fête ?

Et Rose, qui jamais ne lasse les désirs,

Et dont la danse molle aiguillonne aux plaisirs ?

Et sa sœur aux accents de la voix la plus rare

Mêlera, dites-vous, les sons de la guitare ?

Et nous aurons Julie, au rire étincelant,

Au sein plus que l'albâtre et solide et brillant ?

Certe, en pareille fête autrefois je l'ai vue.

i87 ÉLÉGIES

Ses longs cheveux épars, courante, demi-nue :

En ses bruyantes nuits Cithéron n'a jamais

Vu Ménade plus belle errer dans ses forêts.

J'y consens. Avec vous je suis prêt à m'y rendre.

Allons. Mais si Camille, ô Dieux ! vient à l'apprendre?

Quel orage suivra ce banquet tant vanté,

S'il faut qu'à son oreille un mot en soit porté !

Oh ! vous ne savez pas jusqu'où va son empire.

Si j'ai loué des yeux, une bouche, un sourire ;

Ou si, près d'une belle assis en un repas,

Nos lèvres en riant ont murmuré tout bas.

Elle a tout vu. Bientôt, cris, reproches, injure.

Un mot, un geste, un rien, tout était un parjure.

t Chacun pour cette belle avait vu mes égards.

Je lui parlais des yeux, je cherchais ses regards. »

Et, puis des pleurs ! des pleurs... que Memnon sur sa cendre

A sa mère immortelle en a moins fait répandre.

Que dis-je? sa vengeance ose en venir aux coups.

Elle me frappe. Et moi, je feins, dans mon courroux.

De la frapper aussi, mais d'une main légère ;

Et je baise sa main impuissante et colère :

Car ses bras ne sont forts qu'aux amoureux exploits.

La fureur ne peut même aigrir sa douce voix.

Ah ! je l'aime bien mieux injuste qu'indolente.

Sa colère me plaît et décèle une amante.

Si j'ai peur de la perdre, elle tremble à son tour ;

Et la crainte inquiète est fille de l'amour.

L'assurance tranquille est d'un cœur insensible...

Loin I à mes ennemis une amante paisible ;

Moi, je hais le repos. Quel que soit mon effroi

De voir de si beaux yeux irrités contre moi,

Je me plais à nourrir de communes alarmes.

Je veux pleurer moi-même, ou voir couler ses larmes;

ŒUVRES POÉTIQUES DE ANDRÉ CHÉNIER rtS

Accuser un outrage, ou calmer un soupçon ; Et toujours pardonner ou demander pardon.

Mais quels éclats, amis ? C'est la voix de Julie : Entrons. 0 quelle nuit ! joie, ivresse, folie ! Que de seins envahis et mollement pressés I Malgré de vains efforts que d'appas caressés ! Que de charmes divins forcés dans leur retraite ! Il faut que de la Seine, au cri de notre fête, Le flot résonne au loin, de nos jeux égayé, Et qu'en son lit voisin le marchand éveillé, Écoutant nos plaisirs d'une oreille jalouse. Redouble ses baisers à sa trop jeune épouse.

De l'art de Pyrgotèle élève ingénieux,

Dont, à l'aide du tour, le fer industrieux

Aux veines des cailloux du Gange ou de Syrie

Sait confier les traits de la jeune Marie,

Grave sur l'améthyste ou l'onyx étoile

Ce que d'elle aujourd'hui les Dieux m'ont révélé.

Souvent, lorsqu'aux transports mon âme s'abandonne L'harmonieux démon descend et m'environne, Chante ; et ses ailes d'or, agitant mes cheveux. Rafraîchissent mon front qui bouillonne de feux. Il m'a dit ta naissance, ô jeune Florentine I C'est vous. Nymphes d'Amo qui des bras de Luciue Vîntes la recueillir ; et vos riants berceaux

i89 ÉLÉGIES

L'endormirent au bruit de l'onde et des roseaux ; Et Phébus, du Cancer hôte ardent et rapide, Ne pouvait point la voir, dans cette grotte humide. Sous des piliers de nacre entourés de jasmin, Reposer sur un lit de pervenche et de thym. Abandonnant les fleurs, de sonores abeilles Vinrent en bourdonnant sur ses lèvres vermeJllts, S'asseoir et déposer ce miel doux et flatteur Qui coule avec sa voix et pénètre le cœur. Reine aux yeux éclatants, la belle Poésie Lui sourit et trempa sa bouche d'ambroisie. Arma ses faibles mains des fertiles pinceaux Qui ont vivre la toile en magiques tableaux ; Et mit dans ses regards ce feu, cette âme pure Qui sait voir la beauté, ûlle de la nature. Une lyre aux sept voix lui faisait écouter Les sons que Pausilippe est fier de répéter. Et les douces Vertus et les Grâces décentes, Les bras entrelacés, autour d'elle dansantes, Veillaient sur son sommeil ; et surent la cacher A Vénus, à l'Amour, qui brûlaient d'approcher ; Et puis au lieu de lait, pour nourrir son enfance. Mêlèrent la candeur, la gaité, l'indulgence, La bienveillance amie au sourire ingénu. Et le talent modeste à lui seul inconnu ; Et la sainte fierté que nul revers n'opprime, La paix, la conscience ignorante du crime, La simplicité chaste aux regards caressants, Près de qui les pervers deviendraient innocents.

Artiste, pour l'honneur de ton durable ouvrage, Graves-y tous ces dons brillants sur son visage. Grave, si tu le peux^ son âme et ses discours.

ŒrVRES POÉTIQUES DE ANDRÉ CHÉNIER 190

Sa voix, lien puissant d'où dépendent nos jours, Les jours de ses amis, troupe heureuse et fidèle, Qui vivent t©us pour elle, et qui mourraient pour elle. De la seule beauté le flambeau passager Allume dans les sens un feu prompt et léger ; Mais les douces Vertus et les Grâces décentes N'inspirent aux cœurs purs que des flammes constantes.

De Pange, ami chéri, jeune homme heureux et sage.

Parle ; de ce matin dis-moi quel est Touvrage.

Du vertueux bonheur montres-tu les chemins

A ce frère naissant, dont j'ai vu que tes mains

Aiment à cultiver la charmante espérance ?

Ou bien vas-tu cherchant dans l'ombre et le silence.

Seul, quel encens le Gange aux flots religieux

Vit les premiers humains brûler aux pieds des Dieux ?

Ou comment dans sa route, avec force tracée.

Descartes n'a point su contenir sa pensée ?

Consumant ma jeunesse en ttn loisir plus vain.

Seul, animé du feu que nous nommons divin.

Qui pour moi chaque jour ne luit qu'avec l'aurore.

Je rêve assis au bord de cette onde sonore

Qu'au penchant d'Hélicon, pour arroser ses bois,

Le quadrupède ailé fit jaillir autrefois.

A nos festins d'hier un souvenir fidèle

Reporte mes souhaits, me flatte, me rappelle

Tes pensers, tes discours, et quelquefois les miens ;

L'amicale douceur de tes chers entretiens.

Ton honnête candeur, ta modeste science,

De ton cœur presque enfant la mûre expérience.

Poursuis : dans ce bel âge où, faibles nourrissons,

Nous répétons à peine un maître et ses leçons,

Il est beau dans les soins d'un solitaire asile,

(Même dans tes aimour», doux, aimable, tranquille).

De savoir loin des yeux, sans faste, sans fierté,

Sage pour toi, content, chercher la vérité.

Va, poursuis ta carrière, et sois toujours Je même ;

Sois heureux, et surtout aime un ami qui t'aime.

Ris de son cœur débile aux désirs condamné,

De l'étude aux amours sans cesse promené.

Qui, toujours approuvant ce dont il fuit l'usage.

Aimera la sagesse, et ne sera point sage.

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