‹ Œuvres poétiques de André Chénier (volume 2)Chapitre 84 sur 118 · I.VIII · texte numérisé non relu

I.VIII

Au matin.

Pour elle, en ce moment, au sortir de son lit, Dans ces coupes dont Sèvre, émule de la Chine,

Façonne et fait briller la pâte blanche et fine, Les glands dont l'Yémen recueille la moisson Mêlent aux flots de lait leur amère boisson, Ou du noir cacao la liqueur onctueuse Teint sa bouche et ses lis d'une empreinte écumeuse.

Je revois tous ses traits, son air, son vêtement. Comme elle était assise, et son geste charmant. C'est ainsi qu'avec grâce elle tournait la tête. Ainsi qu'elle parlait, qu'elle restait muette. Que ses cheveux erraient négligemment épars ; Et telle était sa voix, et tels ses doux regards.

Ex Ovid., Fast., II.

0 ! de nœuds mutuels. Dieux, formez nos liens î Ou donnez-lui des fers, ou dégagez les miens. Mais laissez-moi les miens et qu'elle les partage ; Et qu'ensuite le temps jamais ne nous dégage. Vois, ma belle..., faut-il prier les Dieux D'ôter de ma mémoire et ta voix et tes yeux ? Faut-il désespérer de t'avoir pour amie ? D'être nonmié ton cœur, de l'appeler ma vie ! Faut-il ne t 'aimer plus ? Ah ! plutôt aime-moi ; Et je ne voudrais point pouvoir vivre sans toi.

Tib., 1. IV, a. 5 ; 1. II. él. 2.

aag ÉLÉ GIES

Fragm. élég.

Non, ces doctes beautés n'ont plus d'attraits pour moi. Dont le cœur ne bat plus ni d amour, ni d'effroi ; Qui sont faites à tout ; dont le hardi sourire Entend tout, connaît tout, sait tout ce qu'on veut dire ; Dont, même en nous trompant, le visage imposteur Daigne feindre l'amour et jamais la pudeur.

El. commenc. Les premiers vers sont d'une jolie chanlon de Shakspeare :

Measure for measure, acte IV, scène i.

Non, laisse-moi, retiens ces discours caressants, Ces sourires trompeurs autant que séduisants, Et ces yeux, si divins quand ils font des blessures. Ces lèvres, tant de fois, si doucement parjures. Et ce baiser si doux, mais souvent inhumain. Sceau d'un amour constant, scellé souvent en vain. Ce transport aujourd'hui, parle, est-il bien sincère ? Je doute, je balance et crains quelque mystère. Que veux- tu ? Quel projet ton cœur a-t-il formé ? Le mien à ses détours est trop accoutumé. Je ne sais : rarement en un excès si tendre Tes caresses le jour ont osé se répandre. Qu'elles ne m'aient caché sous leurs baisers menteurs Quelque piège imprévu qui me coûtait des pleurs. 0 ne me trahis point ! Grâce, ô belle perfide I

Faut-il accabler celui qui ne se défend point ? celui sur qui l'on peut tout... et finir tout cela par lui dire, après un long bavardage amoureux, de venir vous caresser encore, et contredire ainsi le commencement, mais sans affectation.

El. fin.

Vois ta brillante image à vivre destinée,

D'une immortelle fleur dans mes vers couronnée.

L'étranger, dans mes vers contemplant tes attraits.

S'informera de toi, de ton nom, de tes traits,

Et quelle fut enfin celle qui, dans la France,

Était la Lycoris du Gallus de Byzance.

De la reine d'amour les jeunes favoris

Demanderont aux Dieux une autre Lycoris.

L'amante inquiétée ou la fidèle épouse

Te verra dans mes vers et deviendra jalouse.

Un enfant d'Apollon, par l'amour excité.

Fait aux rides du temps survivre la beauté.

Elle a pu me bannir ! Imprudente et sans foi, Aux bras d'un autre amant elle a fui loin de moi ! Il la quitte aujourd'hui. Comme elle il est volage. Elle apprend à son tour à gémir d'un outrage ; Et sans doute en pleurant se ressouvient, hélas ! D'un qui l'aima toujours et ne l'outrageait pas.

Je dors, mais mon cœur veille, il est toujours à toi.

Un songe aux ailes d'or te descend près de moi.

Ton cœur bat sur le mien. Sous ma main chatouilleuse

Tressaille et s'arrondit ta peau voluptueuse.

Des transports ennemis de la paix du sommeil

M'agitent tout à coup en un soudain réveil ;

Et seul, je trouve alors que ma bouche enflammée

Crut, baisant l'oreiller, baiser ta bouche aimée ;

Et que mes bras, en songe allant te caresser.

Ne pressaient que la plume en croyant te presser.

Et dormant ou veillant, moi je rêve toujours.

Le doux sommeil habite où sourit la fortune. Pareil aux faux amis, le malheur l'importune. Il vole se poser, loin des cris de douleurs. Sur des yeux que jamais n'ont altérés les pleurs. Perfide ; mais pourtant chère quoique perfide.

Et ton Qœ\M m'aimera, si ton cœur peut aimer.

tu verras ses rigueurs

Se fondre et s'amollir à tes douces langueurs.

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