DES PERVERS OFFICIERS
DE JUDICA TURE
' YMirpar cy devant, par mes vers satyriqiies, Repris les faux prélats et pasteurs simoniques j Et la noblesse encor, faisant mesme péché, 'Jouyssant d'une cure, abbaye ou evesché, Soubs le nom des pervers, traistres confidentaires ^ Que buffles j'ay piquez par censures sévères , Comme gens qu'on ne peut jamais trop détester. Qui pour voler l'Eglise ozent leur nom prester.
Or je veux maintenant, Aristarque critique. Censurer ces Robins, ces cocqs de Republique, Qui, enflez du levain de leur authorité.
78 SATYRE Q^UATRIESME.
S'addonnent impudens à toute impieté , Dont les cœurs, ulcérez d'une extrême avarice , Vendent à purs deniers le drolct et la justice. C'est dans les parlemens et palais lambrissez Que tels maudits abus se sont souvent glissez Dans les presidiaux, vicomtez, bailliages. Où l'on va pratiquant d'horribles brigandages.
L'histoire nous apprend que quelques nautonniers. Ayant fait voile en mer en des bords estrangers , Asseuroient qu'approchans vers les isles Cyrenes^ On descouvroit de loin sur ses blondes arènes Des monceaux entassez d'ossemens blanchlssans , Faisans conjecturer que tous les navigeans Se perdoient à l'abord de ses isles désertes, De squelettes humains et carcasses couvertes; Bref, ceux qui navigeoient vers ces gouffres profonds Estoient tous abismez et engloutis au fonds. Ainsi nos Parlemens et basses Cours fertiles En gouffres de rapine on compare à ces isles; On n'y void à l'entour qu'un nombre de plaideurs , Hâves, etiques, secs, déplorans leurs mal-heurs; On ne void, dis-je, autour de ces superbes dômes , Que gens défigurez, que seconds saincts Jerosmes , Que carcasses de morts, reliques de tombeaux, Lesquels ont tout perdu en ses criards barreaux. Leurs biens sont demeurez dans ces gouffres avides. Dans ces antres profonds et ces gloutons Charybdes;
Dans les syrthes beans de ces palais dorez, Leur substance et leurs biens ont esté dévorez; Autour de ces pilliers on ne void rien que bières , Pasles esprits errans , ainsi qu'aux cimetières.
Bref, on void bien souvent, en ces sacrez pourpris, La justice opprimée et les loix à mespris. Combien qu'aux Parlemens la saincte vierge Astrée, Bien plus fidèlement se trouve administrée Qu'en ces petits barreaux où plus qu'en nul endroict On corrompt par argent la Justice et le Droict. C'est en ces basses Cours, où les juges iniques Se monstrent aux plaideurs cruels et tyranniques ; C'est en ces basses Cours, qui sont loin de Phœbus, Où l'injustice règne et les pervers abus; C'est en ces basses Cours, du clair midy lointaines, Qu'on fait les larrecins, non aux Cours souveraines.
C'est donc aux basses Cours, pleines de gens pervers, Et non aux Parlemens, que j'addresse ces vers. En ces lieux éminens, où le soleil rayonne, La justice florist et n'offense personne, Rarement l'injustice aborde en ces palais , Brillans de feux sacrez qui n'esteigncnt jamais Et d'Argus clair-voyans. Ces voleries internes Cherchent l'obscurité de nos Cours subalternes , Estant moins esclairée en ces petits barreaux Qu'en ces grands Parlemens tous brillans de flambeaux Et d'astres lumineux, dont la claire présence
80 SATYRE QJJATRIESME.
Estonne l'injustice et luy fait resistence.'
Vers la couche d'Astrée, en Visle du Soleil, On tient que le terroir est tout rouge et vermeil. De mesme aux Parlemens , où la justice esclatte , Tout y brille de feux, de pourpre et d'escarlate , Si qu'un juge pervers n'ozeroit en ces lieux, Si brillans de clarté , d'escarlate et de feux, Exercer effronté ses larrecins avides Devant tant de Catons et justes Aristides. Bref, c'est aux basses Cours qu'on void l'iniquité Gourmander la justice et fouler l'équité.
Les Juges de ces lieux prennent le don dorique Pour leur douce harmonie et parfaite musique; Ils veulent tous mourir comme l'Athénien, Tousjours la main ouverte à rapiner du bien ; Leur plus chère maistresse est appellée Atrape, Et leur jeu d'instrumens est celuy de la harpe; Ils ne rougissent point de prendre à toutes mains . A gripper de l'argent tendent tous leurs dessains : C'est le cercle premier qui fait mouvoir leur sphère. Leur Ourse, leur flambeau , leur cynozure claire. L'aiguille de leurs cœurs, frottée à cet aymant. Vers ce pôle doré va tousjours regardant; Bref, c'est le vray moteur, l'ange et l'intelligence Que de ce ciel brillant gouverne la cadence , Leur vie, ame et soleil, dont l'esclat radieux, Fait parler ces Memnons comme oracles des dieux.
Ces officiers trustez de rapineuse envie Tirent des pauvres gens la substance et la vie, Et des frais et despens des obstinez plaideurs Enflent leurs bourses d'or, de rapine leurs cœurs.
Je sçay combien les bons méritent de loiianges; Comparez aux meschans, ce sont de petits anges Au milieu des démons, ce sont astres brillans A travers l'espaisseur obscure des meschans, Ce qui les fait briller et luire davantage , Et comme dieux ça bas adorer en leur charge.
Comme la lune au ciel ne monstre sa clarté Que dans la sombre nuict pleine d'obscurité, Ainsi les gens de bien ne font luire leur gloire Qu'en la nuict des meschans, obscure, sombre et noire; Et les bons justiciers, aux meschans opposez. Reluisent davantage et en sont plus prisez.
Si donc sans passion j'attaque en ma satyre Les juges corrompus, pour mieux faire reluire Ceux-là qui gens de bien chérissent l'équité Et rendent la justice en toute intégrité, Quel sourcilleux Caton ozera m'en reprendre. Si des juges larrons la cause il ne veut prendre Et se rendre advocaî des larrecins divers Des meschans officiers , arabes et perverse
Cette chicanerie, arsenal de falace , De haute volerie est la parfaite chasse. Les pervers advocats sont les chiens clabaudeurs ,
82 SATYRE C^UATRIESME.
L'auditoire le champ, les perdris les plaideurs ; Les juges corrompus sont les oyseaux de proye, Perchez hauts es barreaux, sans longe ni courroye : Ce sont les tiercelets et gerfaux, bien appris A voler les plaideurs, leur cailles et perdris.
Cette chicanerie et art diabolique Ne ruine pas moins un Estât nionarchitjue Que ferait une guerre ou l'air contagieux. Les impos ne sont point si tres-pernicieux Aux provinces comme est cette chicane impie, Sangsue, attire sang, dévorante harpie , Qiii ne donne aux humains ny tresve ny repos, Ains les va consommant et rongeant jusqu'aux os.
Si l'on n'appaise en fin sa barbare furie. Il faudra tout quitter aux gens de plaiderie, Presidens, conseillers, baillifs et advocats , Comme ceux de Calcis jadis firent aux rats. Dont y avoit chez eux une telle abondance, Rongeans et dissipans leurs bleds et leur substance, Qu'ils se virent contraints autre part habiter.
Ainsi ceux d'Abderas , pour, sages, éviter Le bruit trop importun et autres algarades Que sans fin leur donnaient les grenoiiilles criardes. Qu'en leur terre on voyait for miller fort espais , Furent tresîous forcez de leur quitter le pais.
Ainsi faudra-il faire à messieurs de pratique, A ces rats de parquet, ceste vermine inique ,
CONTRE LES OFFICIERS DE JUDICAIURE. 8j
Grenouilles de barreau, dont le croassement
Assourdit nos esprits, pour n'entendre aisément ,
Parmy ce bruit confus, les plaintes patheîii^ues
Des plaideurs immolez en ces temples publiques :
Imitans par ce bruit les sacrificateurs
De l'idole Moloc, qui, pour n'ouyr les pleurs
Et les cris des enfans bruslez en sacrifice
Aux yeux de leurs parens, faisoient durant l'office
Resonner un grand bruit de clairons et tambours,
Craignans que la pitié des cris n'ostast leurs cours.
L'amas de tels criards est si grand qu'on s'estonne. Il n'est point tant de fruicts en la saison d'autonne, Ny de fleurs au prin temps, en hyver de glaçons ; Le chaud esté n'est point si fertile en moissons. Comme il est d'officiers et de gens de justice, Se servans à dessein d'un subtil artifice Pour tenir les procez en extrême longueur. On n'obtient jamais d'eux un arrest qui soit seur, Arrest définitif; car l'interlocutoire Sont erres seulement d'aller à l'auditoire.
Parquoy certain plaideur demandait à la cour Qu'on luy donnast arrest qui fust chastré et court; Car cil qu'il avoit eu tenoit lieu de semence Pour faire regermer une maudite engeance D'autres divers arrests et procez querelleux. Qui rendaient les plaideurs pauvres et mal-heureux, Ruinant les maisons et plus riches familles,
La peste des citez, la gangrené des villes, Le chancre de l' Estât, la ruine des grands, Bourgeois et roturiers, laboureurs et marchands, Lesquels vont detestans cette maudite engeance De juges corrompus , riches de leur substance.
Je n'entens point parler de ces bons presidens. Conseillers, advocats, es palais residens, Comme vrais protecteurs de la saincte déesse; A telles gens de bien ma muse ne s'addresse.
C'est principalement à ces criards barreaux. Sources de la chicane, où l'on commet ces maux, A ces bruyans parquets, de harpyes repaire. Où tout est corrompu, vénal et mercenaire.
Ces juges vicontaux, ces petits lieutenans Des subalternes Cours, la pluspart ignorans. Sont à craindre sur tout comme gens corruptibles. A se laiser gaigner ils sont plus susceptibles Que non pas ces messieurs de souveraines cours, Où la justice règne et a bien plus de cours Qu'en ces petits barreaux et subalternes sièges, Où la chicanerie estalle tous ses pièges, Pour surprendre et piper un embrouillé plaideur Qui aura pour partie un ruzé chicaneur.
Rarement en ces lieux on void punir le crime; Car ces juges rusez tiennent cette maxime. Que Dieu ne veut la mort du pécheur pénitent; Mais qu'il se convertisse et vive, il est content.
Ainsi font ces messieurs, qui se rendent propices Aux criminelz attaints de mille et mille vices, Pourveu que repentant ils sçachent l^ entregent, Pour sortir des prisons de bailler force argent. Bref, tous les criminelz dont la bourse est serrée Eschappent sans péril par la porte dorée. On consacre à Vulcain les informations , Charges, recollemens et confrontations , Pour esteindre du tout, soubs la loy d'amnestie, La peine de leur crime, en argent convertie.
0 Juges mal-heureux ! ô tres-iniques gens! Qui laissez eschapper le meschant par presens, Et, sans avoir esgard à la simple innocence, Le juste punissez qui n'a point de defence. D'argent et de faveurs , ainsi que le meschant Qui par or et argent se va justifiant! Oyez, juges, oyez la voix du sainct prophète , Du grand Dieu éternel l'oracle et l'interprète. Mal-heur, mal- heur, dit-il, sur vous, juges pervers, Qui panchez la balance et jugez de travers, Qui en vos jugemens n'observez la droicture ! Considérez, Messieurs, qu'à la mesme mesure Que vous mesurerez vous serez mesurez; Semblables jugemens du ciel vous recevrez Que vous aurez donnez icy bas sur la terre. Que si vous jugez mal, son esclattant tonnerre Vous abysmera tous au profond des enfers.
86 SATYRE QJJATRIESME.
Pour languir à jamais à la gesne et aux fers, En ce lieu malheureux, cet abysme effroyable , Lieu puant et infect, horrible et détestable , Où la peine est sans fin , sans confort la douleur. Sans Iresve le remords, sans relasche l'horreur; Où la vie est sans vie et la mort immortelle. Où la fin d'un supplice un autre renouvelle , Où les ris sont des cris , les esbats des langueurs, Les plaisirs des souspirs , les faveurs des fureurs, Les délices des pleurs, la volupté des plaintes, ~-^a joye des regrets , les appasts des estrainîes , Où le corps vit mourant et languit sans trespas , Où les amers venins sont les plus doux repas. Ce seront les tourmens et les peines horribles Des juges qui çà bas ont esté corruptibles , Qui ont, pleins d'avarice , exposé à Fencjuant La Justice et le Droict au plus enchérissant , Qui à dextre et senestre ont pris sans nulle tresve, Opprimé l'orphelin et ruiné la vesve , Et, bref, qui ont commis plus de concussions Que le ciel n'a de feux et la mer de sablons.
D'où peuvent procéder tant et tant d'injustices Que du maudit achapt et vente des offices^ Ceux qui ont introduit ce mal pernicieux Ont fait naistre en l' Estât un dragon furieux. Dont on doit redouter l'haleine pesiilente; Car mettant un estât ou un office en vente ,
C'est vendre quant et quant la justice et les droicts, C'est renverser du tout la majesté des loix; C'est bien prostituer la saincte vierge Astrée De la rendre vénale, elle qui est sacrée, Rendant à un chacun ce qui luy appartient, Sans se laisser gagner par or ou par argent.
Qiii la rend mercenaire est meschant et inique. C'est en faire une garce, une putain publique , Qui s'expose à celuy qui a le plus de ducats ; C'est la corrompre ainsi que vendre les Estais , C'est vendre en les vendant le sang et la substance Du Roy et ses sujets , ostcr la recompense Et le juste loyer des belles actions ; C'est ouvrir le chemin droict aux concussions. Rapines, larrecins, usures, brigandages , Mal qui provient du tout de la vente des charges. Offices et estats , lesquels, estans vénaux. Rendent vénale aussi la justice es barreaux, La chose neantmoins la plus saincte du monde. Que sacrilegement , par un trafic immonde -, Détestable et pervers, on vend à purs deniers; Et le nombre excessif des juges officiers, Establis par argent, fait ce nombre effroyable De querelleux procez, chancre très- détestable Du corps de cet estât , la source des mal-heurs : Car nombre d'officiers fait nombre de plaideurs. Chacun d'eux pour gagner désire qu'on l'employé.
Chacun veut à son tour avoir part à la proye , Et tasche, en butinant, en détail rembourser Ce qui luy a fallu tout en gros desbourser; Si bien qu'il faut piller et voler à outrance Pour remplir cette bourse où gist leur espérance.
Cette vénalité, monstre prodigieux , Fait que les plus meschans et plus séditieux Sont les plus respectez; les ignorantes bestes Eslevées en honneur, ainsi que dieux célestes, Et les plus relevez, doctes et beaux esprits , Au centre ravalez d'un extrême mespris; Comme gens insensez, dignes de moquerie , Vescume et l'excrément de leur chère patrie.
Vent austral , qui a fait plouvoir sur nos Françoi. Un déluge de maux, rompu le frein des loix, Gourmande la vertu, fomenté la licence , Abysmé le mérite, opprimé la science.
Renversé la police et l'ordre mis à bas , Bref cet Auster vénal n'a produit que debas , Meurtres, assassinats, haines et jalousies , Poisons, enchantemens, barbares phrenesies.
Et puis qu'on ne connoist le parfait citoyen D'avecques l'estranger que par le seul moyen De la capacité des offices publiques , Il faut donc advoûer, en prudens politiques , Qu'en vendant aux sujets les estats et honneurs , Cest les priver des droicts, libertez et faveurs,
Que leur seule origine et naissance leur donne; Si bien qu'il ne faut point que le prince s'estonne Si, pour de bons sujets à son service entiers, Par cette vente il fait de lasches estrangers; Car ceux qui par mérite obtiennent un office Du prince, sont tenus à luy faire service Avecques plus d'ardeur et plus d'affection Que ceux qui par argent et orde paction Acquièrent chèrement ces honorables charges, Cherté qui refroidist tant soit peu leurs courages Au service du rôy, qui leur va déniant Ce que par leur vertu ils allaient méritant.' Mais ce qui plus les gesne et leur afflige l'ame. C'est que le revenu de cette vente infâme Tourne plus au profit de quelques rats de Cour Que du prince leur Roy; on luy rongne trop court.
Cette vénalité, cette engeance maudite, Cause donc ce malheur, que les gens de mérite Qui se sont consommez aux universités Ne peuvent obtenir aucunes dignitez.
Offices ny estais, pour digne recompense De leurs justes labeurs, par faute de finance; Si bien que nous voyons souvent devant nos yeux De meschans usuriers, larrons pecunieux, De villains regrattiers , avares méchaniques , Chiche s , racles deniers , estallons de boutiques, Villaques, mercadens, pinse-mailles, changeurs,
90 SATYRE Q UATRIESME.
Harpidiques banquiers, arabes gabeleurs ,
Des buffles, des faquins sortis depuis n'aguere
De la plus basse lie et fange populaire,
Des asnes ignorans en passé cramoisy
Qui plus que leurs doublons auront l'esprit moisy,
Posséder, effronlez, les charges honorables,
Dont on void rebutter des hommes très-capables,
Tres-doctes, tres-sçavans , aux affaires vieillis.
Mais en leur place on void souvent aux fleurs de lys ,
En ce siècle pervers , des monstres d'ignorance ,
Que l'or a eslevez plus que la suffisance
En ces sièges d'honneur, ces temples de Themis,
Où sans aucun mérite ils ont esté admis
A force de doublons, d'escus et de pistoles.
Sans doctrine, sans loix ny hantise d'escoles.
Ces buffles ignorans, ces gros asnes bastez.
Qui à force d'argent montent aux dignitez,
Offices et estais pour rehausser leur race ,
Me font ressouvenir de la fable d'Horace,
Qui rapporte à propos que tous les animaux
Tindrent ensemble un jour leurs estats généraux ,
Où chacun en son rang et degré veut pareslre.
L'asne, considérant sa nature terrestre,
Sans honneur, mesprisable, enflé d'ambition.
Se revest finement de la peau d'un lyon,
Pensant en ses Estats tenir son rang et place;
Mais ayant descouvert son espèce et sa race.
La feinte peau ostée, il fut de tous mocqué ,
Mesprisé, débouté , sifflé et attaqué ,
Jusques aux plus petits : les rats luy font la chasse!
Ainsi ces ignorans sortis de race basse, Ces fils de gros marchans et riches usuriers , 'Qui a force d'argent se sont faicts officiers , Conseillers, presidens , voulans tenir les sièges Et le rang de lyons dans ces divins collèges Consacrez à Themis, ils n'en ont seulement Que la robbe et la peau : car sous ce vestement, Sous ce rocquet fourré et robbe d'escarlatte , Un gros asne est caché qui se mire et se flatte En cette dignité, comme Pygmalion Faisait en sa statué, ou le jeune Ixion, Qui , pensant embrasser Junon, du ciel déesse, Ne trouva en ses bras qu'une nuée espesse. De mesme il en arrive à ces ambicieux, Ces asnes Ixions qui pensent estre dieux, Embrassans des estats les charges honorables , Que pour bien posséder ils sont tr es-incapables, Et, pensans embrasser une Junon d'honneur, Ils ne rencontrent rien qu'un nuage d'erreur, Qui leur enfle le cœur de venteuse fumée D'acquérir de l'honneur et de la renommée, Où, asnes naturels, ne pouvans parvenir. Il faut d'un lyon mort une peau obtenir; D'un officier defunct il faut tenir la place,
92 SATYRE Q UATRIESME.
Afin de rehausser leur vile et basse race. Leurs escus serviront pour avoir cette peau, Pour paraistre en lyons es sièges d'un barreau, Cuydans, sous cette peau d'officier léonine. Couvrir leur ignorance et bestise asinine. Mais tost on s'apperçoit qu'au lieu de vrays lyons , De sçavans officiers, ce ne sont qu'estallons Et genêts de moulin, que bestes arcadiques. Que defascheux brocards on traicte en gens rustiques. Tous ces rats de palais, ces demy procureurs, Ces copistes, ces clercs et ces solliciteurs, Gourmandenî à tous coups ces asnes d'Apulée Dorez de vanité, dont la teste est enflée D'extrême ambition de marcher des premiers Et se mettre en lyons au rang des officiers , Soubs ombre que ces gens abondent en pistolles. Ainsi nos parlemens , jadis les luisans polies De la jurisprudence et autres facultez , Pleins d'officiers sçavans et expérimentez , Fourmillent à présent de genêts d'Arcadie, Qui, pour avoir d' escus la bourse rebondie. Sans doctrine, vertu, mérite ny sçavoir, Aux souverains Estats se sont faits recevoir. Pour arbitres juger de nos biens et nos vies , Soubs leurs sots jugemens esclaves asservies : Arbitres, dis-je encor, de la vie et la mort Des membres de l' Estât; juges commis à tort
Sur l'Eglise, le noble et l'Estat populaire.
Quelle pitié de voir un asne mercenaire, Un ignorant brutal , fils d'un riche bouvier, Président, conseiller ou quel qu' autre officier, Bailly ou visbailly, lieutenant ou viconte, ■Disposer, ô mal-heur! à nostre perte et honte, De nostre vie, nos biens, honneur et liberté! Faut-il que ces buzards ayent tant d'authorité Que de nous condamner, et, sans science aucune. Nous priver de la vie et des biens de fortune , Exposez comme en proye à la discrétion De tels asnes pervers, enflez d'ambition, Gens que Vor a haussez en ces charges publiques, Plustost que le mérite ou leurs faicts héroïques.
Grands arbres d'officiers, beaux à l'extérieur, Mais semblables aux pins, ne portans nulle fleur, Ou à ces hauts cyprez de fruicts tousjours stériles; Colosses pleins d'orgueil, images inutiles, Ne servans que de montre et ostentation ; Idolles, veaux dorez, sans voix ny action , Gens qu'on peut comparer à la grisastre escume Que Thetis en ses bords rejette de coustume. Qui nous semble de loin ambre gris proprement , Et, touchée à la main, n'est qu'un vil excrément.
Ces asnes d'officiers sont de mesme nature : Car, à leur voir de loin d'officiers la vesture, L'escarlatte pourprin, marque de majesté.
94 SATYRE i^UATRIESME.
Une bonne façon pleine de gravité, On dirait que ce sont sénateurs de Venise ; Mais^ à taster de prés si belle marchandise, Ce n'est rien qu'excrément rcmply de vanité, De gens tres-ignorans vaisseaux d'iniquité, Semblables, dis-je encor, aux pommes de Sodome , Qui de loin semblent fruict et de prez un fantôme , Esclairs qui donnent plus aux yeux d'estonnement Que non pas de clarté en un grand Parlement.
Navire d'Aretas, en structure admirable, Admiré sur le port pour sa grandeur notable. Mais en la pleine mer inutile vaisseau, Les asnes officiers ressemblent ce batteau ; Ils sont en nos palais pleins de belle apparence, Un chacun les admire en ce port d'asseurance ; Mais en la pleine mer des affaires de Cour Ils sont trcs-ignorans et ont l'esprit fort lourd. Images de Pilon, excellent statuer e.
Beaux à l'extérieur, mais qui n'ont pour matière Que culs de manequins au dedans entassez, Dont ses images vains sont bastis et dressez, Ainsi les officiers de nos cours souveraines, Ignorans ne sont rien que des idoles vaines.
Mais ce qui plus me fasche est de voir des enfans. Lesquels à peine auront atteint quinze ou vingt ans , Sans barbe, sans doctrine et sans expérience, Posséder maintenant les offices de France,
S'asseoir aux fleurs de lys, donner leurs jugemens, Comme gens tres-expres et grands entendemens.
Et n'est-ce pas les loix remettre en leur enfance? Pour moy je ne croy point qu'un arrest ou sentence Se puisse bien donner par ces jeunes cerveaux , Ces perroquets mignons, ces jeunes hobereaux, Nouvellement couvez, esclos, sortis de l'aire , Indignes de juger d'un important affaire. Leur cerveau n'est encor assez judicieux , Il est trop esventé, remuant et quinteux.
Lesfruicts cueillis trop verds tournent en pourriture. Bailler donc aux enfans des offices la cure , C'est mettre en nos barreaux des fruicts hors de saison. Les corrompre et remplir d'une amere poison.
Un grand homme d' Estât, ornement de la France, Se plaint de cet abus, en une remonstrance : Qu'en vain nos Parlemens on appelloit Sénats , Qu'il f allô it bien plustost les nommer juvenats, Pour voir en quelques uns grand nombre de jeunesse , Lesquels n'ont point encor attaint cette sagesse, Ce jugement solide et ces conseils tres-meurs , Tels que doivent avoir de graves sénateurs , Oracles de nos loix, vrais Catons en prudence.. Et non de jeunes clercs manquans d'expérience , Gens qui n'ont point encor le jugement bienfait Pour juger d'une affaire et démesler un fait.
Vénalité d'estats, tu enfantes ce vice.
Des monstres tu produits pour des gens de justice, De foibles avortons , des fils de Mercadens , Qui par or et argent se sont faits presidens , Conseillers et baillifs, lieutenans et vicomtes.
Faut-il, Muse, faut-il qu'en ces vers tu racontes Ces erreurs évidens des insensez François , Où dans leurs Parlemens on void souventesfois Des juges ignorans théorie et pratique , Plus propres à tenir balance de boutique Que celle de Themis; un aulne en main bransler, Ou un papier journal de comptes calculer, Qu'exercer au palais une honorable charge Acquise par argent, à l'évident dommage Du Roy et des subjets grandement oppressez, Rongez jusques aux os, aux moiielles succez Par ces rats d'officiers, ces humantes sangsues, Qui, se sentans chargez de taxes continués. Tout leur fonds engagé pour sommes de deniers Empruntez à dessein de plusieurs créanciers , Pour avoir leurs estats , dont les sommes immenses Et les frais excessifs de leurs grandes despenses Vont surpassant le fond, et pour se rembourser De tant d'argent qu'en gros il a falu fonser, Tant de frais , d'interests , d'arerages d'usure Pour l'argent emprunté, il faut outre mesure Piller et desrober, corps et ame engager, Pour tost se remplumer et leur fond desgager
Aux despens des plaideurs, par moyens obreptices, Corruptions, despens, vacations, espices, Appointez au conseil, taxes, rapports, defaux, Si bien que Von commet dans les presidiaux, Parlemens, vicomtez, des larrecins semblables A ceux que dans les bois font les voleurs damnables, Ou pyrates de mer, lesquels vont escumans Jour et nuict les vaisseaux des craintifs navigeans, Pour avoir leur despoiiille et riche marchandise : Ainsi sont les plaideurs , souvent mis en chemise.
On pratique es barreaux un tout semblable excez, Et les arrests de Cour sont si fort espicez Que la chaude aspreté la langue si fort picque Du mal-heureux plaideur qu'il en devient etique, Tout aride et tout sec , tant l'ardente chaleur De Varrest espicé luy a fany le cœur.
Tels saupoudrez arrêts, espicez à outrance, Consomment des plaideurs la graisse et la substance, Retranchent leur desbauche et dissolutions, Gardent de pourriture et de corruptions Leurs corps,en consommant et leurs biens et leurgraisse. Corruption de mœurs provient de la richesse , Et l'abondance rend les corps efeminez, Putrefaits, corrompus, à tout vice addonnez. Ceste espice de Cour mange la chair molasse Des corps de nos plaideurs, deseichez en carcasse, Pour mieux les conserver de putréfaction,
98 SATYRE QJJATRIESME.
De luxe, gourmandise ou lubrique action. 0 baulme souverain! Espice singulière, Tu changes des plaideurs la nature ordinaire; Tu contraints les meschans se rendre gens de bien , Ayans esté purgez et netis de tout bien Par la force et vertu de tes fortes espices, Lesquelles ont changé leurs premiers exercices , Et d'obstinez plaideurs en ont fait des bigots, Hermites, cor délier s , ou capucins dévots , Plustost par desespoir que par un ardent zèle. Bref, ce baulme de Cour sur tous autres excelle En force et en vertu, et les grands larrecins Des juges corrompus, prenans à toutes fins Et drogans leurs arrests d'espices de Pactolle, Font jouer par miracle aux plaideurs divers roolle ; Et, comme Passerat a doctement chanté , Les procez et les dieux ont grande affinité.
Les dieux, pour rendre à tous leur venue incertaine, Marchent, comme l'on dit, avec des pieds de laine : Les procez, au venir, marchent si doucement Qu'on ne s'en apperçoità leur commencement ; Puis d'un son esclatant leur présence est cogneuë. Les dieux et les procez sont voilez d'une nu'è.
Aucunefois les dieux se rendent partisans , Comme au siège de Troye ils firent pour dix ans ; Mais d'un commun accord, en la dixiesme année, La livrèrent aux Grecs pour estre ruinée.
Advocats au barreau on void s'injurier,
Presis à se prendre au poil et en sorte crier :
Un chacun pour son droict ! que tout le parc en tremble ;
Et au sortir de-là ils s'en vont boire ensemble.
Les dieux vendent les biens aux hommes chèrement Achetez par labeur, soucy, peine et tourment, Dont la propriété n'est par eux garantie. Avant que par procez soit riche une partie, Il se faut coucher tard et se lever matin , Et faire à tous les coups le diable sainct Martin, Remarquer un logis, assiéger une porte.
Garder que par derrière un conseiller ne sorte, S'accoster de son clerc, caresser un valet, Recognoistre de loin aux ambles un mulet , Avoir nouveaux p lacets en main et en pochette. Dire estre de son creu tout cela qu'on achette A beaux deniers comptans; bref il faut employer Possible et impossible à procez festoyer.
On n'ose démentir des dieux les saincts oracles, Ny l'arrest des procez : les dieux font des miracles ; Les procez, que font-ils? Les plus goutteux trotter, Galopper les boiteux à. les solliciter, Les rendans au besoin prompts , dispos et habilles. Du milieu des forests ils attrainent aux villes Cerfs, lièvres et sangliers, sans rets ny hameçons. Et sans moiiiller la pâte ils prennent les poissons. Leur occulte caballe attire métairies.
Villages et chasteaux, rentes et seigneuries. Voila le vray discours de cet autheur fameux , Comparant dextrement les procez aux grands dieux. Mais en ces longs procez trop longuement j'insiste; De mon premier discours faut reprendre la piste , Sans plus m^extravaguer. Je dis que les deniers Qu'on tire des esîats des meschans officiers Sont destrempez au sang du peuple misérable , Qui sert à ces larrons de marotte et de fable , Et le roy mal servy de-ce nombre effréné D'officiers inutils, dont il est ruiné.
On tient nos derniers roys tres-prudens et habilles, Durant vingt ans de cours de nos guerres civilles, Se trouvans lors réduits comme à l'extrémité, Leur thresor espuisé, pleins de nécessité, Sans avoir leur recours à d'autres artifices. Avoir tiré d'argent des ventes des offices La somme de deux cens trente neuf millions, Suivant le vieil calcul qu'inséré nous trouvons Dans nos historiens ; mais, la cause cessante De la nécessité par la paix renaissante, Cesser devait l'effet; il fallait suprimer Ces offices par mort, qui ne font qu'opprimer Et affaiblir l'Estat de ruynes cruelles.
On dit, pour excuser les banques casuelles , Que, sans l'argent tiré de ces venalitez D'offices, que nos roys, de guerres agitez.
CONTRE LES OFFICIERS DE JUDICATURE. lOI
Leur espargne espuisée et vuide de finances, Le peuple eussent chargé de subsides immenses, D'impos et de tributs, afin de subvenir Aux grands frais de la guerre et à s^entretenir: Mal (juifust arrivé sans l'argent des offices, Dont le peuple a receu de très-grands bénéfices.
En guerre je Vadvoué et aux extremitez; Mais , la guerre finie et nos calamitez. Nos hyvers escoulez, la saison reverdie , A quoy faire un remède au corps sans maladie , Sinon de raffoiblir et perdre de tout poinct? Que sert d'apporter l'eau au feu qui est esteint? Que sert, Vhyver passé et la grande froidure, En esté se vestir d'une double fourure , Sinon charger le corps et le mettre en sueur, Dissiper les esprits et affaiblir le caur?
L'utilité qui vient des estats est plausible : C'est un argent mignon qui nous flatte au possible; Mais, dessoubs la douceur de ses appâts flatteurs, C'est le mortel poison cause de nos mal-heurs.
On a vers Aquilon une isle descouverte Où certain arbre croist, dont la feuille est si verte Et si belle en tout temps qu'à l'envy les passans Sont esmeus de cueillir ses beaux fruicts jaunissans. Sans en oser manger, sa racine estant pleine Tout autour de serpens, desquels la chaude haleine Eschauffe et tient en vert cet arbre merveilleux,
Mais infecte sonfruict plaisant et mielleux.
De mesme le profit apparent qu'on recueille Des ventes des estais est la tres-verte feuille De cet arbre; et ce fruict si aggreable aux yeux, Mais au goust un venin aspre et pernicieux , Haleine d'officiers qui tres-meschans foisonnent Et comme vrais serpens la racine empoisonnent De cet arbre vénal, qui sembloit à l' Estât Si utile et plaisant, mais en son résultat Un dangereux poison , dont la douce amertume Empoisonne la France et le sang vital hume Du corps de cet Estât : car ces juges larrons Rongent son cœur, son foye , esîomach et poulmons. Je sçay, pour excuser cette orde marchandise , Qu'on voudra m'alleguer les seigneurs de Venise, Tres-sages, très -prudens , politiques rusez, Aux affaires d' Estât subtils et advisez , Qui, se voyans pressez en une guerre extrême Encontre l'empereur et Louys douziesme, Guerre qui leur thresor espuisa de deniers. Firent érection de plusieurs officiers Par vente et prix d'argent dedans leur république, Et de cette forcée et contrainte pratique Tirèrent en sequins plus de cent millions, Remplissans leur thresor par ces érections.
Mais, leur thresor remply, ils cessèrent l'usage De tous ces officiers par un conseil tres-sage ,
CONTRE LES OFFICIERS DE JUDICATURE. i05
Considerans de prés combien tout le public De dommage eust receu de ce vilain trafic. Duquel leur seigneurie eust esté opprimée. Cette vente d^estats fut par eux supprimée Par une grand' prudence et tres-meur jugement, Prevoyans le mal-heur, ruine et détriment Que pourrait apporter une telle abondance De nouveaux officiers introduits par finance Plustost que par mérite; enquoy s'ils ont failly. Le mal long-temps chez eux ne s'est pas envieiily. Ils y ont promptement apporté le remède; Aussi leur seigneurie en la police excède Toute autre nation ; mais nous autres François , Si la nécessité nous contraint quelquesfois , Pour recouvrer argent aux importans affaires , Soit de guerre ou de paix, un peu extraordinaires, De nouveaux officiers par edits ériger, Le mal estant passé , la guerre et le danger Qui nous forçoit de prendre un remède si rude, Nous changeons ce remède en parfaite habitude, Nous laissons le cauthere après la guerison , Qui difforme le corps de l'Estat sans raison.
Que sert, la France en paix, saine et sans maladie. Cette vente d'estats qui la rend enlaidie , Ce cauthere vilain que la nécessité Luy avoit ordonné pour recouvrer santé?
Et, V ayant recouverte, à quoy laisser encore
104 SATYRE Q UATRIESME.
Ce cauthere actuel qui son corps des -honore?
C'est manquer de cervelle et se rendre aveuglez , C'est avoir tous les sens et esprits déréglez, De penser descharger le peuple par la vente D^ offices et d'estats, sa ruine évidente. Source de l'injustice et des corruptions, Pont'levis abbattu aux dissolutions , Au luxe, à l'avarice, aux larrecins iniques , Gangrené des Estats, peste des republiques.
Peut-esîre l'on dira que c'est pour recourir A la nécessité ; c'est plustost la nourrir. C'est fomenter le mal source de nos misères; C'est proprement guarir l'ulcère par ulcères, Le chancre par le chancre , et si l'on ne void pas Que ce mal conduira nostre France au trespas. Car ces corruptions, cette infâme avarice, Ces cruels larrecins et l'extrême injustice D'un nombre d'officiers , lesquels ont chèrement Acheté leurs estats au total détriment Du peuple et des plaideurs, qui sont contraints de rendre Aux juges ce qu'en gros il afalu despendre Pour avoir leurs estats; qui les rend exacteurs, Arabes et tyrans à l'endroit des plaideurs Tombez sous leur pouvoir ; la perte de nos villes, Sujet qui a produit tant de guerres avilies, Sans lesquelles nos Roys n'eussent esté contraints, Par la nécessité dont ils estaient attaints.
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Sur le peuple imposer tant de daces nouvelles; Tout ce mal donc provient des banques casuelles, Qui n'apportent au peuple aucun soulagement ; Au contraire, il en est foulé cruellement. Et succé jusqu'aux os par ces juges impies , Ces larrons d'officiers, ces gourmandes harpies. Desquels l'avide faim ne rassasie jamais; Gens qui font sans magie un gouffre d'un palais, Duquel rien ne ressort que les ombres errantes Des obstinez plaideurs, car les eaux dévorantes De ces gouffres béants ont leurs corps et leurs biens.
Bref, cette vente a fait des efforts violens Au corps de cet estât, renversé la justice. Aux pieds foulé nos loix, authorisé le vice, A donné l'ouverture à nos divisions, Fait naistre parmy nous tant de confusions. Fait marcher la rapine à triomphante enseigne, Mis la corruption et le luxe en campagne, La justice à rouet et à ressort rompu, Sujette aux passions d'un juge corrompu, Retranché tout respect et renversé tout ordre, Alaicté la desbauche et nourry le desordre.
Cette entrée aux estais par l'argentine clef A fait de nostre droict une vagante nef, Sans voile, sans tymon, sans mast et sans cordage. Voguant au gré du vent de l'humain arbitrage Des jugemens divers ; l'un juge par les loix,
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L'autre par les docteurs se règle quelquesfois ; Cetluy suivra la glose à nos docteurs contraire, L'autre accuse sa glose à son texte adversaire ; Les loix et les edicts, coustumes, reglemens. Ayant les nerfs foulez, ont divers trottemens, Ainsi que les chevaux, dont la diverse alleure Change diversement de train et de posteure.
Ainsi est-il des loix, qui n^ont rien d'arresté. Par la corruption de la vénalité. Depuis qu'on a passé et franchy la barrière Des statuts establis, et jette en arrière L'ame et la conscience, on ne trouve statuts, Reglemens et décrets qui ne soient abbatus. Nulle loy qui soit stable, ou tres-mal expliquée : Chacun à son profit l'explique ou rend tronquée; Les edits esbranlez, ou par exceptions.
Divisions, conseils, gloses, décisions.
Amplifications, apostilles, exemples.
Ainsi, lecteur, ainsi on ne void en ces temples Consacrez à Themis rien qui soit asseuré ; Tout y est corrompu, tout y est altéré; On y mesure tout à l'aulne de sa teste. Et la corruption y est comme en son fesîe. Bref, la vente d'estats, pour de bons officiers, Afaitnaistre es barreaux plusieurs larrons banquiers. Qui vendent de Themis les paroles divines Et les arrests sacrez. 0 langues serpentines!
Aspics qui d'un regard empoisonnez le cœur, Infectez les esprits et corrompez la fleur De la virginité de cette saincte Astrée! Vermisseaux, vous rongez l'escarlate pourprée De son manteau royal, d'hermines moucheté. Comme représentant sa grande pureté, Que vous contaminez, hazardeux empyriques. Vous gastez sa santé par vos drogues chymiques; Vous hazardez sa vie, effrontez charlatans, Joueurs de gobelets^ basteleurs decevans. Par vos corruptions vous rendez déplorable La vie et la santé de cette vierge aymable, Par fortes potions vous ruynez son corps ; A luy humer le sang tendent tous vos efforts, En sang-siies de cour avidement tirantes; Ou, comme ces freslons et guespes bourdonnantes. Vous taschez d'effleurer le suc plus savoureux, La cire et le miel des plaideurs mal-heureux. De tant d'infection vostre haleine est farcie Qu'on vous peut comparer aux pierres de Licie, Qui ont ce naturel, que le moindre sujet Qui les touche de prez devient soudain infect. Ainsi vous corrompez tout ce qui vous approche. Juges larrons, on peut vous faire ce reproche : Car du venin mortel de vos corruptions Vous gastez par procez les plus riches maisons. Qui ont senty de prés vostre haleine puante.
Qui rien qu' infection ne produit et n'enfante, Que corrompus advis, que conseils altérez, Par lesquels les plaideurs ont esté attirez Dans les lacs des procez pleins de chicanerie, Qui tost les empoisonne, ainsi qu'une voirie, Ou un vent pestilent, duquel envenimez, Leurs vies et moyens se trouvent consommez.
On vous appelle à tort de Justice ministres ; Vous ne méritez point ces honorables tiltres Donnez aux gens de bien, à ces mignons des Dieux, Qui rendent sans fleschir la justice en tous lieux; Vous estes bien plustost officiers de Mercure, Non pas en éloquence et beaux dons de nature , Mais bien en larrecin, si commun entre vous Que les plus corrompus sont préférez à tous.
Vous estes proprement des idolles basties De pierre calamité, assez bien assorties. Car vous attirez l'or de nos calamitez. 0 comme cette pierre, aspres, vous imitez A bien accrocher l'or d'une main de harpie ! Ainsi justice on void, comme une autre Tarpie, Estre estouffée dessous la pesanteur de l'or. Si qu'à peine elle peut sous ce faix vivre encor : Tant l'avarice règne et l'orde volerie.
Dont on fait aujourd'huy publique mercerie.
Ces rusez officiers imitent le boucher.
Lequel flatte l'agneau qu'il désire escorcher ;
Ils ressemblent encor l'hyène, qui, ruzée, Contrefait dextrement la voix organizée Du champestre pasteur, pour, fine, l'attirer Au profond de son antre et là le dévorer.
Ainsi ces officiers, pleins de ruse et finesse, Desirans d'attirer des plaideurs la richesse, Les charment doucement d'un langage flateur Et de pipeurs appas leur desrobent le cœur. Avant que leur oster et leur chair et leur graisse, Comme le fin boucher et ihyene traistresse.
J'ose les comparer, en leurs pipeurs sous-ris, Au chat lors qu'il se joué à sa prise souris : Car, l'ayant quelque temps par feinte courtisée. Elle est à la parfin de sa dent traversée. Ainsi des officiers les pipeuses douceurs Sont plus à redouter que leurs fieres rigueurs ; Leur haine quelquesfois vaut mieux que leur caresse. Leur amour est semblable au singe, qui tant presse Ses petits que souvent il leur cause la mort : Ainsi ces officiers estreignent si très-fort Les plaideurs, leurs enfans, où gist leur espérance, Qu'ils les tuent en fin en tirant leur substance.
Ces juges corrompus de Jacob ont les voix. Mais ils ont d'Esaii et les mains et les doigts. En trompant ces Isaacs, ils font les chatemites; Lors ils ont de Jacob la voix en hypocrites. Ils sont devotieux : ce ne sont qu'oraisons,
IIO SATYRE QJUATRIESME.
Chapelets, grains bénits, ceintures de cordons, Dixains, Agnus Dei, patenostres, rosaires ; Mais au partir de là ce ne sont que corsaires, Larrons qui, se monstrans aux plaideurs fort humains, De Jacob ont la voix, mais d'Esaii les mains; Mains de corruptions et larrecins velues. Serpentins vermisseaux et chenilles goulues, ■ Qui gouspillent les fleurs de nos lys blanchissans, Qu'on voyait es jardins de Themis florissans. Fleurs, l'honneur des François, par l'univers fleurantes, Que ces vers corrompus veulent rendre puantes.
Ce monstrueux encan des offices vénaux A fait naistre souvent, es palais et barreaux, Des gens fort ignorans, des testes mal tymbrées, Des esprits corrompus, des âmes ulcérées, Des folastres quinteux, des turbulens démons, Des cloaques d'ordures et de corruptions.
Et, bref, cett^ vilaine et orde marchandise A si bien allumé les feux de convoitise, Et empraint en nos cœurs un désir rapineux. Qu'il est à craindre en fin que ses devorans feux, Bruslans incessamment dedans les cheminées Des temples de Themis, ne les ayent tant chargées De suye et suc fumeux, nafte et souffre bruslant, Au plus petit esclat qu'un estranger meschant Y voudrait eslancer, dont la moindre estincelle Embraserait l'Estat d'une flamme cruelle.
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Entretenue du bols de nos divisions, Desordres, larrecins, luxe, concussions, Dequoy si Von n'estant la première semence, Supprimant la pluspart des officiers de France Qui ruinent l' Estât, il y aura danger Qu'en fin nous ne servions de proye à Vestranger.
Pour la seconde fois je suis contraint de dire Qu'aux meschans seulement s'addresse ma satyre, Aux Juges corrompus, qui vénal ont le cœur. Je sçay qu'on trouve encor beaucoup de gens d'honneur Dedans nos parlemens et cours inférieures, Qui font bonne justice et monstrent à leurs œuvres Quelle est leur conscience et leurs droicts jugemens, Gens qu'on peut comparer à ces doux instrumens De Vulcain, qui rendoient d'eux-mesmes harmonie : Ces gens font bruire ainsi leur louange infinie. Sans mendier d'autruy la plume ny l'archet, Dont le los florissant est exempt du déchet Du Saturne rongeard : car à jamais leur gloire Demeurera gravée au temple de Mémoire, Comme vrais Rhadamans, cubes de fermeté, Tres-severes Minos, Maques d'équité, Gens de bien, vertueux, doctes, incorruptibles, Qui par concussions ne rendent contemptibles La justice et les loix, dont le pourpre esclattant Le throsne du grand Dieu çà bas va demonstrant. La justice ressemble à la verge sacrée,
112 SATYRE Q UATR1ESME.
De Moyse et des Hebrieux jadis tant admirée. Tandis que cette verge en haut droicte on tenait, Moyse devant tous miracles en faisait ; Que si on l'abaissait, sa force déprimée Et toute sa vertu se tournait en fumée.
La justice est ainsi : tant que droicte on la tient, C'est un ciel de vertus qui tres-pur se maintient, Un soleil rayonneux dont la douce influence Fait fleurir cet Estât et le tient en essence. Conserve de nos lys la divine blancheur, Maintient leur tyge en vert et espanit leur fleur.
Mais, si cette justice et verge l'on abbaisse, Si fléchir par argent mercenaire on se laisse. Lors elle perd sa force et sa masle vigueur ; Son lustre s'obscurcit et toute sa splendeur.
Cette justice encor parfaitement ressemble A la masse du sang, qui es veines s'assemble : Si ce sang se corrompt et gaste quelquesfois, Lors il réduit le corps aux extrêmes abois, Ou bien luy fait souffrir des accez tres-difformes De fièvre continue, excitant des symptômes Horribles et cruels, palpitemens de cœur, Convulsions de nerfs, phrenetique fureur. Dont la force languist au lict toute rompue.
Si la justice ainsi se trouve corrompue Au corps de cet Estât, si son sang est gasté. Ou gist toute sa force, il est lors agité
De fièvre tres-aiguë, horrible et sans remise, Qui rend le prognostic douteux avec la crise. Si nature ne rend à la fin quelque effort, On peut juger l' Estât en grand péril de mort Par la corruption de la masse sanguine Des ministres pervers de Themis la divine.
Hé! quelle est cette fièvre et ses convulsions, Sinon de^ larrecins et les concussions Commises chacun jour par les gens de pratique, Causans la maladie à l' Estât monarchique, Qui en fin le mettra à r extrême onction, S'il n'est tost repurgé de la corruption Des mauvais officiers, qui, bruslez d'avarice Exercent la pirate, et non pas la justice? Ceux qui ces dignitez ont voulu rechercher, Et à qui leurs estais ont cousté si très- cher, Prennent à toutes mains, jugent, sur l'étiquette, Au profit du client qui remplist la pochette De bons doubles ducats; sans le sac deslier. Feignent quelque défaut pour le droict paslier, Supposent dextrement tiltres et pièces fausses, Déguisans l'injustice en cent diverses sauces, Pour la faire avaler au moins riche plaideur, Lequel n'a tant donné que son compétiteur ; Obmettent à dessein quelque pièce importante, Pour faire voir exprez une erreur évidente De l^adverse partie, afin de supporter
Celuy qui plus d'escas leur aura sceu porter, Bien que sa cause soit meschante et déplorable, ■Sans droict ny équité, de soustien incapable; Subornent les tesmoins en les examinant, Leur font dire autrement qu'ils n'alloient déposant, Leur charment tellement l'esprit et la parole Qu'ils rendent à dessein leur examen frivole, De sorte que celuy qui les avoit produits Pour déposer le vray trouve qu'ils sont séduits, Et, comme perroquets instruicts dedans la cage, Qu'on leur a fait changer leur naturel ramage, Qu'autrement qu'ils n'ont dit on les fait dégoiser Et la vérité pure et le droict renverser. Pour donner gain de cause au corrupteur inique, Qui de dorer la main entend mieux la pratique; Traistres descouvriront le secret et ressort De la cause au plaideur qui chicane à grand tort Son voisin pour avoir son petit héritage. Que par corruption, chicane et tricotage. Il tasche d'usurper par l'ayde et la faveur D'un juge corrompu et traistre rapporteur ; Prolongeront le temps des arrests ou sentences. Ou bien l'advanceront selon les occurrences Qui pourront arriver pour leur utilité.
Ou de quelques amis qui l'auront mérité; Traicteront les arrests à mode d'estrivieres, Alongez, racourcis en diverses manières,
Glozez, interprétez à tort et à travers. Selon leurs passions et appétits divers; Donneront aux plaideurs une vaine espérance De gagner leur procez, pour tirer leur substance. Faisant naistre à dessein mille et mille incidens Pour les entretenir en de nouveaux despens, Tenans, comme barbiers, tousjours la playe ouverte. Pour bastir leur fortune aux despens de leur perte Et subtils ratraper ce qui leur a cousté Pour avoir leur estât chèrement achepté.
Ainsi qu'en nos jardins on void embesongnée Dés la pointe du jour la ventreuse araignée A filer et retordre un ouvrage gentil, De long et de travers tissant son fil subtil, Puis se plante au milieu de sa toile tendue Pour attraper le ver ou la mousche attendue, Ainsi ces officiers , rusez, fins et secrets, Tendent journellement leurs toilles et leurs rets Et les trompeurs filets de leur chicanerie Pour prendre des cliens, mouches de plaiderie, Et aux lacs des procez si bien les engager Qu'ils puissent leur substance en araignes manger.
Ceux qui les ont cogneus comparent leur nature A ces prognostiqueurs de la bonne adventure. Qui sont tous charlatans et qui vont abusant Le populaire sot d'un langage plaisant : Car de leurs gobelets ils charment vostre veue ;
n6 SATYRE QJJATRIESME.
Mais, s'ils ont une fois la place recogneue
Où vostre argent se cache, ils y foiiillent si bien
Qu'ils prennent vostre bourse et vous n'en sentez rien.
Ces juges corrompus mesme ruze pratiquent A l'endroit des plaideurs, que subtils ils attirent Par les fins gobelets de leurs déceptions, Ruses, subtilitez, feintes inventions, Pour tirer leur argent : car leur façon renarde Et leur œil seulement sur leur bourse regarde , Afin de l'attraper en charlatans pipeurs. En fins Egyptiens et rusez basteleurs.
Les plongeans sans sujet en une fourmilière De faits contentieux, mouvante chenilliere De procez immortels : ou l'un va finissant. De ses cendres après l'autre va renaissant. Comme un nouveau phœnix; c'est un hydre à cent testes. Dont l'une estant couppée, il faut que tu t'apprestes D'en voir plusieurs après renaistre et repousser Sur le tronc ja couppé. C'est à recommencer ; C'est un travail sans fin, une peine éternelle, Qui de sa mort prend vie et tousjours renouvelle. Un dédale cretois plein de divers destours, Ou les pauvres plaideurs se perdent tous les jours.
C'est proprement l'enfer de la vieille Sibyle, Naïvement despeint par les vers de Virgile, Enfer duquel l'entrée estoit facile à tous. Le chemin applany, aysè, coulant et doux.
Mais la difficulté estait à la sortie;
C'est où gisait la peine et le coup de partie.
Il en est tout ainsi de l'enfer du procez : L'abord en est aysé , très-facile l'accez ; Mais l'issue est fascheuse et pleine d'amertume : On y laisse tous] ours au le poil ou la plume; La despoiiille y demeure au sortir, et la peau, Ainsi que la couleuvre au poinct du renouveau De la terre sortant, laisse au trou sa despoiiille; Au sortir du procez un plaideur se despoiiille De ses biens et sa peau, si bien qu'estant dehors De cet enfer, il semble un ombre errant des morts.
0 juges corrompus! vous remplissez vos bourses Du sang de ces plaideurs à guise de ventouses. On vous peut comparer à ces creusez Memnons , Qui n'avaient son ny voix qu'aux éclattans rayons Du soleil lumineux : vous estes ces idolles ; Vous n'avez son ny voix qu'au soleil des pistalles, Et tous vos jugemens n'ont pour but que ce son , Qui corrompt vos esprits, charme vostre raison.
Les oyseaux tipheens ne sont point si avides Que vous, qu'on peut nommer vrais tonneaux Danaides, Qui n'emplissent jamais, quoy qu'on mette dedans; Vous estes ces filets d'Homère tous prenans.
Vostre ventre est béant, tres-ample d'ouverture, Qui du caméléon imite la nature.
Qui, seul de tous oyseaux, ainsi comme il appert.
Il8 SATYRE QJJATRIESME.
Demeure nuict et jour, sans fin, le bec ouvert : Non pas pour vous remplir de vent et de fumée , Comme fait cet oyseau à son accoustumée; Mais bien pour engloutir pistolles et doublons , Sans vous paistre de vent comme caméléons.
Tantales altérez, bouches tousjours béantes , Qui des eaux de l'argent n^ estes jamais contentes; Autruches, vous pourrez bien digérer le fer, Qui tant d'or et d'argent avalez sans mâcher. Dont ne vous soûlez point, non plus que l' hydropique, Lequel tant plus il boit, plus à boire s'applique , Jusques à tant qu'il crevé et advance sa mort.
Ainsi, meschans larrons, après avoir à tort, Par vos corruptions, humé tant de richesse. Vous crèverez en fin, et vostre ame sans cesse Bruslera sans brusler dedans l'infernal feu. Où, mourant sans mourir, languira peu à peu Aux extrêmes tourmens, pour juste recompense D'avoir, trop altérez, avalé la substance Des mal-heureux plaideurs, par mille inventions, Desguisemens, longueurs, ruses, corruptions.
Il y a deux cens ans que telles voleries N^avoienî point tant de cours dedans nos plaideries, Car alors les estats n'estoient encor vénaux. Qui ces grands larrecins on fait naistre es barreaux.
Ceste vénalité, nostre malheur extrême , Prinî son commencement sous Louys douziesme.
Ce monarque françois , desployant l'oriflan,
Par armes entreprend de conquérir Milan.
Naples estoit aussi le but de sa conqueste,
Et pour y parvenir une armée il appreste
De pied et de cheval et passe outre les mons;
Si bien quilfut contreintdefaireun Ires-grand fonds
D'argent pour souldoyer une si grande armée ;
Autrement son dessein eust tourné enfumée.
Car, sans ce puissant nerf, on entreprend en vain
De faire réussir un généreux dessein.
Ayant donc entrepris cette guerre estrangere,
Il falut rechercher quelque creuse minière
Pour recouvrer argent, afin de subvenir
Aux frais de cette guerre et à l'entretenir.
On n'eut pour lors recours à d'autres artifices
Que de mettre à l'encan les estats et offices,
Ainsi qu'au plus offrant; mais, avant ce mal-heur,
Les estats se donnaient par mérite et faveur
Et par élection de gens pleins de prudence,
Très 'doctes, tres-sçavans , de bonne conscience ,
Gens d'honneur, vertueux, tres-experimentez.
Qui combloient de bon-heur nos villes et citez.
Où très heureusement florissoit la justice,
Sans dol ny tromperie, avarice, injustice.
Mais il faut excuser cette nécessité
Où nostre roy Louys, vray patron de bonté,
Se veid alors réduit par la guerre estrangere,
120 SATYRE Q UATRIESME.
Qui lay donna sujet d'apposer ce cautère, Cet ulcère profond, ce chancre dévorant , Qu'on pouvoit retrancher une paix survenant, Sans le laisser croupir sur le corps de la France , Qui la rend toute éthique et met en décadence Ses nerfs et sa vigueur: comme on void en effet Son teint jaulne et plombé, cacochime et deffait. Aussi nos derniers rois, Henry trois et quatrième, Avaient bien résolu de crever cet empieme. Cet apostume infect qui tousjours grossissait; Mais souvent leur dessein quelque obstacle empeschoit. L'un en fut empesché par nos guerres avilies, Qui de flamme et de feu vindrent emplir nos villes ; L'autre par un dessein digne de sa valeur. Pour ravoir ses Estats, ou se faire empereur, Dessein qui requérait grand nombre de finance , Sans laquelle souvent succombe la vaillance. Mais un lutin d'enfer, un barbare inhumain , Mettant ce prince à mort, fit mourir son dessein Et le désir qu'avait ce second Mars en terre De reformer la France au retour de la guerre. Ayant par plusieurs fois ce grand roy nompareil Promis confidemment à messieurs du Conseil Qu'ayant exécuté sa guerrière entreprise , Il vouloit au retour, sans aucune remise , Retrancher les longueurs et les formalitez De justice, et aster toutes venalitez
D'offices et estais, et supprimer le nombre D'officiers inutils, la ruine et l'encombre De ses pauvres subjets, qu'il voulait soulager Et de ce pesant faix bien tost les descharger. Mais, las ! pour nos péchez et nostre démérite , Dieu nous osta ce roy, qui eust fait qu'au mérite , A la seule vertu, les estais désormais Eussent esté donnez, sans permettre à jamais Cette vénalité , source de nos misères.
Propre tant seulement aux extrêmes affaires , Pour recouvrer argent en un besoin pressant, Mais en un temps de paix un serpent traînassant, Dangereux à l' Estât; bref, une sourde mine , Qui le fera tomber quelque jour en ruine.
Cette mine cachée est bien à craindre autant Qu'un effort gênerai où l'on va résistant, Au rocher Harpaza la France estant semblable. Qui, meu de tout le corps, demeurait ferme et stable. Mais , si quelqu'un du doigt seulement le touchait, Aussi tost ce rocher mobile devenait.
La France en est ainsi : car une guerre ouverte Ne luy fait tant de mal qu'une mine couverte. Pour gauchir ce mal-heur et prudens l'éviter, H faut subtilement cette mine esventer. Avant que le feu prenne à l'amorce de poudre. Et lors an rendra vains les effets de ce foudre. Qui menasse l' Estât de grande oppression.
La contremine gist en la suppression D'un nombre d'officiers de la judicature, Et que, mort advenant, par les loix de nature. De ce nombre inutil de larrons officiers, Nuls ne fussent receus par desbours de deniers En la place des morts ; que certains personnages Par mérites choisis exerceroient ces charges. Offices et estais, gens de bien, vertueux, Tres-doctes, très-experts et ires-judicieux, Des sévères Catons, sages, incorruptibles, yEaques d'équité, gens du tout inflexibles , Desquels on choisiroit un nombre suffisant Pour rendre la justice au bourgeois, au paysan. Au noble, à l'artisan et à l'homme d'église. Et lors on reverroit nostre France remise En son antique lustre et pristine grandeur, Ainsi qu'un clair soleil rayonnant de splendeur. Themis se reverroit de gloire environnée. Et, pour marque d'honneur, sa teste couronnée De mille belles fleurs; son pourpre esclatteroit Par tout cet univers, et lors on reverroit La Justice en son throsne et en son apogée. De larrons officiers netye et repurgée Es palais et barreaux. J'excepte en ces escrits L'auguste et tout divin parlement de Paris, Lequel va surpassant tous les sénats du monde En doctrine, équité, en sagesse et faconde ;
Sénat si accomply en sa perfection
Qu'il est du tout exempt de la corruption,
Pour estre un ciel formé d'une pure matière.
Quinte-essence céleste et divine lumière,
Qui n'a rien de commun avec les elemens
Desijuels sont composez les autres parlemens.
Sièges et basses cours, de matière moins pure
Que ce grand parlement de céleste nature,
Monté en l'epicicle et haute région
De suprême grandeur, où toute nation.
Fléchissant le genoiïil, luy vient rendre l'hommage.
Comme au souverain siège et arbitre tressage
Des princes estrangers : ainsi comme autresf ois
On a veu des seigneurs, monarques et grands roys
A ce grand parlement leurs differens remettre
Et à son jugement tres-humbles se soubmettre.
Comme à un saint asile à tous humains ouvert ;
Ce que va tesmoignant cet emblesme couvert.
Gravé sur le portail et riche frontispice
De ce premier sénat, soleil de la justice,
Auquel est figuré un lyon généreux
Panchant la teste en bas et la queue et les yeux :
Voulant, par ce signal d'humilité, apprendre
Que les plus grands seigneurs doivent hommages rendre
A ce grand parlement, juge de l'univers.
Que je ne puis assez extoller par mes vers.
Comme siège des pairs et grands princes de France,
Le throsne relevé des roys et leur puissance, Le théâtre éminent de leur félicité, Leur auguste sénat brillant de majesté.
Le soustien de l'Estat, le seul juge et iarbitre Des princes et des grands ; parlement dont le tiltre Est si tres-relevé, sublime et glorieux. Qu'on ne void rien çà bas de plus majestueux Que ce siège des roys, puissance souveraine. Des autres parlemens la source et la fontaine. Bref la clef de l'arcade : arcade qui soustient Les coupes l'une à l'autre et l'ouvrage maintient ; Le centre et l'abbregé de la grandeur du prince; Barrière entre les grands et le peuple plus mince; Un consistoire sainct, conseil de demy-dieux. Ciel brillant de soleils et de célestes feux, Dont les quatre elemens sont les fermes colomnes ; Lict de pourpre entouré, relevé de couronnes. Tout autour embelly des devises des rois, • Tout parfumé de fleurs de nos beaux lys français, Throsne représentant la majesté divine , Lict sacré, lict royal, lequel a pour courtine Et pour superbe days la souveraineté , Pour dossier la vertu, pour siège la bonté. Pour riches oreillers la tres-pure innocence, Et pour son marche-pied la fidelle obéissance. Pour degrez la justice et ferme intégrité, Et pour ses accoudoirs les loix et l'équité.
Brefj ce throsne divin, qui tous autres excelle, Remplist de ses vertus la terre universelle, De sorte que ïon void, du levant au couchant. Et du nord froidureux jusqu'au midy bruslant, Les peuples adorer ce sénat magnifique, La gloire de l'Europe, et d'Asie et d'Afrique, Le centre et racourcy des plus rares esprits Qui soient en l'univers, enclos dans le pourpris De ce grand parlement, duquel les saincts oracles Et les divins arrests sont autant de miracles. C'eust donc esté raison que ces bons officiers Eussent eu leurs estats sans desbours de deniers , Comme gens vertueux, excellens en mérite, Tres-doctes, gens de bien, l'elixir et Veslite Des hommes plus parfaits qui soient dessoubs les deux, Desquels est composé le corps tres-lumineux D'un si digne sénat, si grave et si auguste, Si saint, si révéré, si célèbre et si juste , Inflexible, équitable en tous ses jugemens ; L'oracle et le soleil des autres parlemens. Lesquels vont empruntant ce qu'ils ont de lumière De ce premier sénat, leur lampe originaire. Le pôle et le pivot sur lequel vont tournant Tous les autres sénats, son cercle environnant.
Des autres moindres feux il est encor principe. Et des presidiaux le divin archeîipe;
126 SATYRE Q UATRIESME.
Leur modelle et patron, qui les doit obliger
De suivre son exemple, à droittement juger ;
Ce que feront encor les cours inférieures,
Qui, nettes de larrons, deviendront bien meilleures,
Passées à l'alambic de la suppression,
Qui les repurgera de la corruption.
En tirant le plus pur, l'esprit et quinte-essence,
D'officiers gens de bien, jettant la résidence
Des juges corrompus bien loin de nos barreaux,
Comme excrément resté dans le fonds des vaisseaux.
Et alors l'elixir, la fine fleur et l'ame
De plusieurs gens de bien exerceront sans blasme,
Sans dol, corruption, la justice en tous lieux.
Et se feront du peuple adorer comme dieux.
Embrassez ce conseil, monarque tres-auguste. Et lors vous obtiendrez le renom de très-juste. Comme fist autresfois vostre ayeul saint Louys, Dont vous portez le nom, heureusement acquis Tant par vostre valeur que par vostre justice, Domptant vos ennemis et punissant le vice.
Sire, fermez l'oreille au langage affeté De ceux qui vous diront que la vénalité D'offices remplira vos coffres de finance.
Grand prince, ayez égard que la belle apparence De cette fleur ne cache un venimeux serpent. On remarque au miel d'Heracle un accident.
Qu'il devient bien plus doux ayant pour son meslange Le sauvage aconit ; mais celuy qui le mange Trouve souhs la douceur de ce miel savoureux Un froidureux poison, mortel et dangereux.
Chassez donc, ô grand Roy, race herculienne, Ces monstres d'officiers, engeance typhéenne, Qu'on voit es parlemens vos sujets tourmenter ; Mon prince, bannissez ces chiens de Jupiter, Comme les Borréens dans les antres de Crète, Leur demeure asseurée et certaine retraitte, Où Jupin, s'il luy plaist, les tiendra attachez, Jusqu'à tant qu'il s'en serve à punir nos péchez, Renvoyant derechef ces gourmandes harpies Tourmenter vos sujets à guise de furies.
Grand Roy, l'on vous compare à ce serpent d'airain Eslevé au desirt, qui guerissoit soudain Ceux qui le regardoient : ainsi le peuple espère Qu'en jettant l'œil sur vous, son prince débonnaire. Son tutelaire Dieu et son divin serpent, Il sera tost guary du venin violent Et du mortel poison et cruelle morsure Des pervers officiers, dont la fiere piqueure Sur son corps et ses biens pénètre si avant Qu'il est tout hors d'espoir, sinon vous regardant, De pouvoir obtenir guerison et remède A un mal si cuisant qui ses membres possède.
SATYRE QJLIATRIESME.
Le fait vivre en mourant, et en vivant mourir; Et nul que vous, son Roy, ne le peut secourir. C'est pourquo) à vos pieds se jetter il proteste, Vous priant humblement d'accorder sa requeste.
CONTRE LE LARREGIN