‹ Œuvres poétiques de Courval SonnetChapitre 28 sur 30 · COMMIS PAR LES MESCHANS FINANCIERS · texte numérisé non relu

COMMIS PAR LES MESCHANS FINANCIERS

'est trop satyrisé sur les juges pervers, Muse, il nous faut user d'intermèdes divers, Afin de contenter les lecteurs magnifiques, Comme font à dessein les plus experts comiques. Qui, voyans l'auditeur du change curieux. D'intermèdes divers assaisonnent leurs jeux. On se dégouste en fin d'une mesme viande. Le change plaist tousjours à une ame' friande, Resveille de nos sens toutes les facultez, Conforte les esprits las et débilitez.

Change donc de discours, chère Muse, et nous contes

Deux mots des officiers de nos chambres des Comptes.

f entends des plus pervers, iniques et meschans. Qui ruinent la France en pipeurs charlatans. Je respecte les bons qui, d'un ardent courage, Servent fidellement nostre Roy en leur charge, Ainsi que gens de bien et loyaux officiers. Dignes pour leurs vertus de mille verds lauriers. Je sçay que la pluspart de Messieurs de finance Sont gens tres-vertueux, de bonne conscience. Je les suppliray donc par ces vers m'excuser Si j'ose les meschans reprendre et accuser, Bien qii' ils soient de leurs corps comme naturels membres Desquels sont composez leurs bureauxet leurs chambres.

Un membre apostumé libre on peut bien piquer Sans offenser le corps; je puis donc appliquer Mes satyriques vers et ma caustique plume Pour servir de lancette à crever Vapostume De ces membres enflez de mille larrecins. Sans toucher à leurs corps; reprendre il m'est permis Les meschans, pour des bons faire briller la gloire. Ainsi comme le blanc prés de la couleur noire Esclate d'avantage et a plus de vigueur. Reprenant les meschans, on redouble l'honneur De ceux qui, gens de bien, s'exercent à bien faire.

Je ne m'addresse donc qu'à cette race fier e De larrons partisans et pervers financiers, Receveurs généraux, commis et thresoriers.

Et autres officiers, ministres de finance^ Qui desrobent le Roy et ruynent la France. Ces Messieurs à voiler sont les superlatifs; Jamais on ne veid gens si aspres et actifs A ruiner le peuple et humer sa substance. Et sur sa pauvreté bastir leur opulence.

De leurs biens et grandeurs l'argille et le mortier Est destrempé au sang du pauvre roturier, Qui par taille et tributs, impos,dace nouvelle. Est succé maintenant jusques à la moiielle, Par les inventions de ces grands partisans, De ces donneurs d'advis, lesquels vont butinans Les despoiiilles du peuple et, comblez d'abondance, Font trophée aujourd'huy des deniers de la France, Dont ils vont disposant, ainsi que petits roys. Monarques, empereurs, qui sont par sus les loix : Gens fort ambitieux et tous bouffis d'audace, Bien que l'extraction d'aucuns d'eux soit fort basse, Tres-vile et mécanique, ayant leur estre prins De droguistes, merciers, frippiers, vendeurs de vins. Marchands et hosteliers, solliciteurs d'affaires. Copistes, chicaneurs, clercs, sergens et notaires.

Bref, grand nombre d'entr'eux, de petits compagnons, Se sont tost eslevez, ainsi que champignons. Une nuist a esclos cette maudite engeance De larrons financiers, riches de la substance Du Roy et ses sujets; ils font bastir maisons

IJZ SATYRE CINQ.UIESMr:.

En forme de palais, bravants les pavillons

Du Louvre et Saint Germain, et de leurs métairies

Ils veulent comme roys faire des Tuilleries.

Somme, ils bravent par tout à la ville et aux champs. Et des deniers publics ils sont seuls triomphans. Chez eux vous ne voyez rien que magnificence, Superbes bastimens, tesmoignant l'affluence De leurs riches maisons, où ne reluit aux yeux Qu'un tres-brillant esclat de meubles précieux. Que vaisselle d'argent richement esmaillée, Tapisserie de soye à fonds d'or canelée, Ciels de licts de drap d'or ou de toille d'argent, Courtines de velours couvertes de clinquant; Que salles, cabinets et chambres tapissées, D'azur et d'or bruny richement lambrissées, Que tres-exquis tableaux de Venise ou d'Anvers, Qui vont représentant mille sujets divers.

Ce n'est encore rien : le luxe et l'abondance Paroist en leurs habits et leur magnificence; Ce ne sont que manteaux doublez de plein velours. De penne ou de satin. Mais parlons des atours Qu'il convient à madame ou à madamoiselle. Tant de robbes de soye elle pofte sur elle Qu'on est tout admiré, tant d'exquis cotillons De velours figuré en cent mille façons, A fonds d'or ou d'argent, relevé à fueillage. De satin esgraffé ou damas à ramage.

De taftas façonné, decouppé, chiqueté, Chamaré de clinquant, fil d'or ou argenté; Les manches de la robbe à bouillons, en arcades; Les rocquets façonnez, entraquettes guysardes ; Tant d'affiquets nouveaux, bouquets, poinçons de bal, De riches chesnes d'or, de musq ou de crystal.

Quelquesfois par plaisir ces braves financières N'auront rien que la cotte et les riches brassières De satin rayé d'or ou satin façonné.

Un devanteau de taille à créneaux rayonné. D'un mignard poinct couppé fait d'expertes lingeres. On dirait, à les voir, des nymphes bocageres. Des déesses de Cypre ou Dianes des bois. Il ne leur reste plus que d'avoir des carcois. Et porter le croissant au sommet de leur teste; Mais c'est à leurs maris qu'ils laissent la conquesîe De ce gentil croissant, lequel convient bien mieux Au front de leurs maris qu'à elles en tous lieux. Elles s'habillent donc quelquefois en déesses, Or en dames de cour, et tantost en princesses.

Leurs chenux sont semez de roses de brillans, D'esmeraudes, saphirs, rubis ou diamans.

Dont le brillant esclat vous esbloiiist la veué, Comme le clair Phœbus quand il perce la nu'é. Turquoises et grenats ornent leurs bracelets, Et l'ouvrage ne manque à leurs mignards colets. Très-proprement dressez à la mode nouvelle,

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Changeans autant de fois que change leur cervelle.

Les riches carcans d'or, meslez arîistement

De perles de grand prix, leur servent d'ornement

Pour embellir leur gorge et luy donner la grâce;

Bref, on ne trouvera sur leurs corps nulle place

Exempte de piaffe et superfluité,

Qjii tesmoigne leur luxe et prodigalité.

Somme, ces beaux habits, piaffes, pierreries,

Monstrent de leurs maris les grandes voleries :

Car, pour entr.etenir un si somptueux train,

Il faut de grands deniers, outre le commun gain.

Ce n'est encore rien, ces riches financières Ne sortent du logis qu'en carosse ou litières, Carosses estoffez de velours façonné, De satin ou damas par chiffres fleuronné D'incarnat, jaune, vert, orengé, bleu céleste, Ou quelque autre couleur que madame souhaiite; Leur bois très-bien doré d'un or fin rayonnant. Les pages et laquais qui vont l'accompagnant Pour mes dames servir, hausser, baisser portières, Sont vestus des couleurs de ces déesses fieres, Ces superbes Junons, qui, n'osans se gesner, Dedans ces chars dorez se font tousjours traisner : Car, cheminans à pied, en dames de boutiques. Elles pourraient gaster leurs patins magnifiques, Estoffez de velours, de boutons d'or ornez. Et d'un riche clinquant leurs bords environnez.

Si ces daines employent grand nombre de finance, Leurs maris de leur part font bien de la despence En habits somptueux, en jeux, chiens et oyseaux. D^ordinaire ces gens ont cinq ou six chevaux Dedans leur escurie, outre ceux des carrosses Qui traisnent quelquesfois au bureau ces colosses, Ces montagnes d'orgueil et ces ambitieux, Ces Vitelles françois, prodigues monstrueux. Qui font plus de despence une seule journée Qu'un bien riche marchand tout le long d'une année. Ce ne sont que festins, masquarades et jeux; Le luxe et la bombance est en vogue chez eux.

Hé! qui n'adniireroit leur superbe cuysine, Que pour entretenir il faudrait une mine De l'Inde ou du Peru, tant les frais en sont grands i Tousjours en Apollo ces gens vont banquetants En Luculles romains; leurs despences sont telles. Tartres à l'ambre gris, amelettes aux perles, A trente escus le pUt, sans parler des gibiers, Et autres mets friands, qui leur sont coustumiers; Les potages au musc, les exquises sallades. Et d'un prix excessif les rares habelades.

Les plus excellens vins de Crâne ou de Coussi, D'Ay, Beaulm, Avenay, Versenay et Issy, Les exquis muscadets, appeliez vins de couche. Sont tousjours reservez pour la friande bouche De ces bons financiers, qui n'espargnent nul pris

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Pour recouvrer ces vins délicats, pleins d'espris. Sans parler des vins forts, d'Espagne ou Canarie, Vin grec et cliiprien, qu'en leur cave on charie. Si au boire et manger ils sont tres-somptueux, Ils se monstrent ailleurs par tout voluptueux.

Les cyprins oyselets bruslent es cassolettes. Afin de parfumer d'odeur de violettes, De musq et d'ambre gris leurs chambres et palais, Tapissez à grand prix, parfumez à grand frais.

Pour tromper de Fhyver la froidure ordinaire, Sans s'approcher du feu, chaleur par trop sevaire. Ils eschauffent leur chambre ainsi comme un fourneau. Se servant à dessein d'un instrument nouveau, Fait de fonte ou de fer en forme de pirauste, Plein de brasier ardent nommé un hypocauste. Caché dedans leur chambre en quelque lieu couvert De la tapisserie, où grandement il sert, Rendant une chaleur si douce et naturelle Qu'il semble au lieu d'hyver une saison nouvelle.

Et pour mieux tempérer de l'esté les chaleurs, Ils ont des lieux très-frais, jonchez d'herbes et fleurs. Prises prez des ruysseaux, rivières et fontaines; Puis la glace est gardée es caves souster raines. Pour rafraîchir leur vin et boire tousjours frais. De sorte que ces gens n'espargnent aucuns frais Pour contenter leurs corps, tous fondus de délices.

Ainsi ces financiers sont dieux en leurs offices ;

Par tout en leur logis le moindre serviteur Se veut à tour de bras faire appeller monsieur. Ces voleurs, enrichis aux despens et dommages Du peuple ruiné, entretiennent à gages Aumosniers, chappelains, chantres et argentiers, Escuyers, sommeliers, cuysiniers, palfreniers. Pages, maistres d'hostel, laquais et secrétaires; Puis ils ont par sus tous leurs intendans d'affaires. Ils ont à poinct nommé, pour leurs contentemens, Danseurs, joiieurs de luths et autres instrumens.

Ils ont escurieux, marmots, singes, guenuches. Paons, perroquets, phaisans, hérons, cygnes, austruches. Et pour oyseaux de proye on trouve en leurs chasteaux Laniers, sacres, vaultours, tiercelets et gerfaux; Ils ont meutes de chiens et levrettes de chasse, Barbets et chiens couchant, limiers de bonne race.

Ils nourrissent chez eux grand nombre d'oysillons, Linottes, chardronnets, rossignols et pinçons, Et mille autres oyseaux enclos dans des volières, Pour ouyr leur musique et chansons journalières , Voulans de tous plaisirs leurs sens rassasier : L'œil, l'oreille, le nez, la main et le gosier. De couleurs, sons, odeurs , touchemens, friandises , Donnans à chaque sens chacun ses convoitises : A l'œil les beaux tableaux et meubles précieux, A l'oreille les luths et chans harmonieux, A nez V ambre et le musc avec les eaux muscates,

A gosier les bons vins et saulces délicates,

A la main le toucher chatouilleux de Cypris ,

Avecques cent beautez achetées à grand prix

Par ces dieux du bureau, ces Jupiter s infâmes.

Qui ne sontpas contensde leurs Junons leurs femmes.

Voyla le paradis des financiers larrons,

Basty du sang du peuple et des royaux doublons.

Ces gens qui puis trente ans n^ avaient pas la realle, Se font à plat couvert servir à la royale; Bref, il ne reste plus à ces grands financiers Que se faire servir chacun an par quartiers , Pour imiter les roys et esgaller les princes ; Tout au despens du Roy, foulle de ses provinces, Oppression du peuple et charge de marchands , Laboureurs, roturiers, ouvriers , artisans, Qu'à bon droict je compare au bouc du Levitique, Qui, chargé des péchez du peuple judaïque , Estoit chassé du camp, affin d'estre immolé.

Le pauvre peuple, ainsi chargé et désolé. Supporte seul le faix des misères publiques Et tous les larrecins , cabales et pratiques Du larron financier, fermier et partisant. Il est seul destiné, ainsi qu'un bouc puant, A estre offert pour tous en humble sacrifice Aux pieds de ces voleurs, supportant l'injustice De leurs pervers advis, daces , impos , edit. Dont il porte le faix, ainsi qu'un bouc maudit.

Le peuple, dis-je, encor est de Lucien l'asne, Lequel, ayant porté , sans mitre ny soutasne. Comme en procession, pour tout le long d'un jour, L'image d'une Isis , trouve qu'à son retour A grands coups de baston à l'estable on le chasse.

Le pauvre peuple ainsi ayant porté la chasse Et l'image elle faix des tailles et tributs. Trouve pour recompense aux plus moindres rebuts Qu'à grands coups de baston la noblesse le traitte, Pour n'avoir accomply quelque corvée ou traitte Qu'il doit à son seigneur, qui le tient engagé Soubs ses cruelles loix, où il s'est obligé. Comme un pauvre forçat aux loix de son comité. S'il manque tant soit peu, lors ce seigneur imite Le comité cruel, et de coups va chargeant. Au plus moindre despit, son vassal et tenant.

Cet asne porte tout; s'il est chargé de tailles, Il l'est encore plus de rentes sievrialles. Rien ne le peut jamais rendre si oppressé; C'est par là que des grands il est tyrannisé. S'il leur doit œufs ou grains , ou volaille en essence , Il faut tout en argent changer cette substance; Mais, Dieu, quel changement, au double et triple pris ! Si le vassal s'en plaint, alors il est épris De cent coups de baston, ou du plat de la lame. C'est un pauvre forçat attaché à la rame Du barbare vouloir et des cruelles loix

De ces nobles seigneurs , qui sont de petits roys. En leurs gouvernemens , parroisses et bourgades, Ils font trembler le peuple avec rodomontades ; Ils menassent le ciel, l'air, la terre et les eaux, Et se font adorer comme dieux aux vassaux.

S'ils vont ouyr la messe au temple en leurparroisse, Afin que leur grandeur à ce peuple apparaisse , Ils sont accompagnez d'une suitte de gens , Soldats, pages, laquays , estafiers diligens A tapisser les bans et places ordinaires. Où ces foudres de Mars vont faire leurs prières , Prêt des maistres autels, es plus éminens lieux, Propres à tels seigneurs sortis du sang des dieux. Lors on jette à leurs pieds des carreaux magnifiques De velours ou satin , admirez des rustiques. Leurs pages puis après se rendent curieux De tirer d'un sachet de drap d'or précieux Les heures de 'messieurs, qu'entre leurs mains ils coulent.

Alors les fols paysans se pressent et se foulent Pour voir de prez ces dieux, saisis d'estonnemens, Voyans luire et briller ces rouges vestemens. Desquels sont habillez ces seconds Mars en terre , Qui les vont menassans d'une prochaine guerre.

Ainsi qu'une comette effroyable en rougeur, Nous va prognostiquant quelque futur mal-heur, De mesme cet habit d'une couleur sanguine Ne présage au paysan qm mal-heur et ruine.

Mais , comme dit Marot, reprenons nos moutons, Et de nos financiers les charges rapportons , Qui ruynent ['Estai ; qui fait que je m'estonne Qu'en outre les tributs qu'on doit à la couronne, Comme on peut subvenir aux frais des financiers, Qui emportent du Roy tous les plus clairs deniers.

Pour les gages payer de messieurs des finances , Sur l'espargne l'on prend des sommes tres-immenses. Sans le tour du baston et autres revenus, De gage ils ont par an douze cens mille escus.

Considère, lecteur, cette énorme despence. Le riche duc de Saxe et celuy de Florence N'ont point de leurs duchez des revenus plus grands , Comme trois millions et six cens mille francs , Qu'il faut aux financiers par chacun an de gages. Il n'y a que cent ans que les plus grandes charges Des tailles et tributs, subsides et impos, N'excedoient point alors, de taillon et de gros, Plus de trois millions et six cens mille livres, Ainsi qu'on trouve escrits dedans nos vieux registres.

Et cependant on void, en ce siècle pervers, Sans règle ^ sans police, où tout est à l'envers. Que pour gages il faut qu'à ces messieurs on baille Autant comme autrefois valloit toute la taille. Je parle seulement de tous les financiers, Sans faire mention des autres officiers, Que pour payer tresîous la somme est estimée

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A pareil fonds d'argent qu'au Turc pour son armée Souldoyer pour deux ans ; qui me fait admirer La richesse de France et bien considérer Que le plus moindre esclat issus de sa ruyne Vaut un petit royaume en richesses insigne.

Qui ne detesteroit cette confusion , Ce desordre en l' Estât, cette profusion De finances du Roy^ follement despenduës Et sans nécessité aux gages confondues, De ce nombre effréné d'inutils officiers. Receveurs généraux, commis et thresoriers, Dont les vacations, commissions, voyages. Gages, frais, entretiens et autres appennages, Engloutissent du touty comme un gouffre béant. Les finances du Roy, ses coffres espuisant De deniers chacun an ? Car ces âmes venalles Possèdent les deux tiers du revenu des tailles; De façon que l'escu, passant par tant de mains. D'alambics, de creuzets, de retortes, de bains, Amoindrit des deux tiers, avant qu'il coule et gagne Dans les coffres du Roy et sa royalle espar gne ; Si bien que d'un escu il n'en a que vingt soûls, Sans mille larrecins que l'on commet dessoubs.

Les trois poincts principaux de nostre aritmeîique Sont par ces fins larrons souvent mis en pratique. Ils s'aydent, pour voler, de la substraction. Qu'ils joignent puis après par une addition

A leur bien paternel; et de ces deux ensemble

La multiplication et richesse s'assemble;

Si bien qu'à calculer ils sont si fines gens

Qu'ils trompent les meilleurs aritmeticiens.

Pour la substraction la recepie est idoine,

Et par l'addition on joint au patrimoine

Ces deniers desrobez, pour grossir le fagot

Et de ces deux former un précieux lingot.

La multiplication, qui le total augmente,

Leur donne en peu de temps vingt mil livres de rente,

Et leur fait acquérir terres nobles, chasteaux.

Tout aux despens du peuple et des deniers royaux.

Qui ont multiplié au profit de ces drosles ,

Si bien qu'il a fallu enfler un peu les roosles,

Les lignes bien quadrer, voyages supposer.

Et pour fournir leur compte articles composer

De deniers bien comptez, non payez en despences,

Qu'en rabatant le tiers ou quart des recompenses,

Dons, gages et acquits, pensions, mandemens.

Nature de deniers subjette aux volemens ,

En couchant tout du long au papier de leur compte

Tels deniers non payez, desquels on leur tient compte.

Quelquesfois ces messieurs rusez s'opposeront

Des frais de non- valeur, ou soubs main tireront.

Pour attraper argent, taxes et ordonnances,

Faulses et sans adveu, et, sous les apparences

Du service du Roy, imposeront deniers

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Sur le peuple, au profit d'eux seuls particuliers.

Puis le fonds des deniers royaux est mis au change A usure, interest, marchandise et rechange, Par ces bons financiers, de larrecins bouffis, Qui tous ces inîerests mettent à leurs profits. Faisant multiplier le fonds de leurs recettes, Pour soudain s'enrichir et remplir leurs bougettes.

Tous ceux qui sont soubs eux, collecteurs et agens, A leur faire des dons se monstrent diligens. Comme vins, fruicts, gibiers, drogues, espiceries, Draps de soye excellens, rares tapisseries, Perles, chaînes, carcans, affiquets et jouyaux, Esmeraudes, saphirs, dorures et anneaux, Presens qu'on nommera, par commune dispence. Du larron receveur la longue patience.

Sans craindre pour ce fait, comme gens fort rusez, D'estre de pecu'at reprins ou accusez, Ny sans appréhender nulle chambre royalle, Ëstans bien asseurez qu'en arrousant la salle Des plus aspres Catons et sévères censeurs D'une eau miraculeuse, esgalant en douceurs Le céleste nectar, eau qui comme or esclatte, Prise, au fond du Pactole, ou fleuve de la Platte, Nul ne recherchera leurs substils larrecins, Et n'en seront jamais accusez ny reprins.

Ceux-là qui sont commis à lever les subsides, Tailles, impos, emprunts et deniers plus liquides,

Ont sur tous officiers cette perfection, D'entendre le secret de la substraction, Mettant à leur profit le plus souvent la crue, Qui fait qu'en peu de temps leur richesse est accreue, Faisant monter les frais de leurs commissions. Gages des officiers, despens, vacations, A si haut que le tiers des deniers de recepte N'entre aux coffres du Roy : on friponne le reste. Ce mal provient du nombre effréné d'officiers. Et principalement de tant de financiers.

Soubs Charles sixiesme, aux Estats on fit plainte Sur le nombre excessif des thresoriers, qu'en crainte On avoit tollerez pour n'offenser nos Rois, Qui aux deux thresoriers en adjousterent trois; Si bien qu'il n'y avoit pour lors dedans la France Que ces cinq thresoriers dont le peuple s'offence, Remonstrant aux Estats qu'il falloit supprimer Les trois derniers receus, et ï" Estât reformer.

Mais, si ces gens vivoient en ce siècle damnable, Ils seroient estonnez de ce nombre effroyable De commis, thresoriers généraux, receveurs; Qui, pour cinq thresoriers, avec six auditeurs. Erigez de leur temps, avec les quatre maistres, En verroient plus espois que de fourmis terrestres. Plus que de haneîons en la prime saison, De guespes et freslons au temps de la moisson. Bref, leur nombre est plus grand, s'il faut venir aux preuves,

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Qu'il n'y a de margaux devers les Terres Neufves, Dedans Visle aux Oyseaux, isle où Jacques Cartier Emplit de ces margaux un grand navire entier Presqu'en demy quart d'heure; et leur effréné nombre, Voltigeans par les airs, obscurcist de leur ombre La clarté du soleil. Mais, quant à moy, je crois Que le nombre est plus grand des financiers français. Quel desordre de voir, en la paix florissante. Au lieu d'un receveur, en fourmiller cinquante! r entends des receveurs seulement généraux, Sans les particuliers et tous les triennaux.

Quelle pitié de voir cette armée innombrable D'officiers de finance (elle est près qu'incroyable). Tant et tant d'intendans et de surintendans. Tant de maistres des comptes, auditeurs, presidens, Thresoriers de l'espargne, et de commis d'icelles, Thresoriers des parties aux effects casuelles, Thresoriers généraux, clercs, controolleurs, greffiers, Receveurs généraux et les particuliers.

Et tous les triennaux mis en ligne de comptes !

Voila les escadrons de nos chambres des Comptes; Voila le nombre espais des carnassiers oyseaux Qui dévorent la France et les deniers royaux; Voila le noir touffeau de chenilles rongeantes Qui gousp illent les fleurs et tiges verdoyantes De nos beaux lys français; voila les serpenteaux. Les coulevreaux retors et meschans sautereaux

Qui dévorent les bleds, l'argent et la substance, La moiïelle et le sang du peuple de la France. Je respecte tousjours ceux qui sont gens de bien, Qui servent à l' Estât de fidèle soustien; Je m'addresse aux mesclians de tres-perverse race. Les valets de Xantipe avaient meilleure grâce Auprès du laid Esope : ainsi les vertueux. Comparez aux meschans,parroissent beaucoup mieux.

Lycurgue ne peut pas donner mieux à cognoistre Les sobres Candios qu'en faisant apparoistre Les excez superflus des Ioniques gourmands. Pour mieux faire apparoir la hauteur des geans, On figure à leurs pieds des pygméens Indiques. Ceux de Lacedemone, excellens politiques, Voulans à leurs enfans le vin faire abhorrer. Leurs esclaves et serfs ils faisoient enyvrer. Afin de leur monstrer la grande différence Du sobre au laid yvrongne, insensé, sans prudence. Ainsi, pour faire voir la vertu en son jour. Le vice son contraire on doit peindre à l'entour.

Pour donner donc le lustre aux financiers fidelles Au Roy et à l' Estât, je peins les infidelles, Iniques et larrons, avec le noir pinceau De ces critiques vers. Quel effronté cerveau Osera m'en blasmer, si leur crime il ne flatte^ Mais qui se sentira trop roigneux si se gratte. Mon caustique n'agist que sur ces corps chancrez

Qui les deniers royaux de France ont dévorez. C'est à eux seulement que parle ma satyre. Non aux bons financiers, qu'en grand nombre on voidluire Au ciel de cet Estât, comme astres esclattans Parmy l'obscure nuict des larrons et meschans. Issus de fort bas lieu, dont la riche abondance S'est accreuë aux despends du Roy et sa finance.

Soubs ombre que ces gens ont mis quelques deniers Dans les coffres du Roy pour se faire officiers, Tout le peuple en paîist, et Sa Majesté mesme En reçoit puis après une ruyne extrême.

Ces deniers advancez on luy vend chèrement. S'il en reçoit pour lors quelque soulagement En ses nécessitez, le mal qui en procède, Et la perte en après, ce bien cent fois excède. Le Roy de ces deniers est bien peu soulagé, Et neantmoins son peuple en demeure chargé, Foullé et opprimé^ invention trouvée Pour ruyner l'Estat; car, si cette couvée D'officiers frais esclos quelque bien apportait Au Roy et à l'Estat, ce mal on souffriroit Bien plus facilement; on prendrait patience. Car le peuple à son Roy doit rendre une assistance Et tres-humble à ses pieds ses biens sacrifier, Et sa vie et son sang, tres-fidele, employer Du tout à son service, ainsi qu'à son cher prince. Mais il luy fasche bien de voir ces gens de pince

S'enrichir aux despens du Roy et ses sujets, Drappez jusqu^à la corde et aux derniers fdets, Par ces rats financiers, cette engeance inhumaine, Qui, non contens d'avoir toute et pris la laine Du peuple despoiiillé par quelque impost nouveau, Taschent, en l'escorchant, de luy ouvrir la peau, Pour humer tout son sang à guise de ventouse. Bref, soubs ombre qu'ils ont advancé de leur bourse Quelques deniers au Roy pour avoir leurs estats, Le peuple est ruiné et mangé par ces rats , Succé et descharné jusques à la moïielle; Qui menasse l Estât d'une cheute mortelle.

Car, si ces membres sont de maladie attains. Languides, indispos, etiques et mal-sains , Hé! que fera le Roy, qui est le chef unique Des membres de l'Estat royal et monarchique, Que de se ressentir de la débilité De ses pauvres sujets comblez de pauvreté, Et la pluspart réduits à la triste besace Par ces pervers larrons, cette maudite race, Tant de ces financiers que de ces partisans. Fermiers, donneurs d'advis, male-tostiers meschans, Sources de nos malheurs, archives, protocolles, Premiers originaux de tous les monopolles, Ruineux evidens, dommageables contracts.

Partis, conventions, conseils pleins de fatras, Cabales et advis, inventions perverses,

1^0 SATYRE CINQJJIESME.

Edits pernicieux, et mille autres traverses. Dont le peuple a receu un très-grand détriment, Sans apporter au Roy aucun soulagement?

Encor si ces deniers, tirez par artifice De ces maletostiers, tournoient au bénéfice Des affaires du Roy, on se contenteroit. Et le peuple gayement le mal supporter oit, Se tenant tres-heureux de pouvoir satisfaire Au Roy son souverain et humble luy complaire. Mais de voir ces larrons et rusez partisans, Aux despends de son bien leur fortune eslevans, Se gorger de son sang, se nourrir de sa graisse. Tirer leur en bon poinct de sa foible maigresse. Et sur sa pauvreté bastir le fondement De leur riche grandeur, ce seul ressentiment Le contraint aujourd'huy d'offrir au Roy sa plainte Et se jetter aux pieds de Sa Majesté saincte. Implorer son secours en toute humilité, Se voyant oppressé de la nécessité, Spolié de son bien, tombé en indigence. Par ces donneurs d'advis, ordures de la France, Malandres de ['Estât, sa peste, ses charbons, Ses ulcères, antrax, ses chancres, ses bubons; Saffres oyseaux de proye, acharnez sur le leurre Du gain et du profit, oyseaux de male-augure. Nocturnes chats-huans, cachez dedans la nuict De leurs inventions perverses et sans fruict.

Serpenteaux de l'Exode, infectes sauterelles, Qui rongent de l'Estat toutes les fleurs plus belles, Grenoiiilles de Pliaron, tiercelet de Cacus, Semblables au voleur et traistre Autolicus, Qui faisoit à Mercure une basse prière Que tous ses larrecins parussent au vulgaire Œuvre de charité : sous ce mesme trafic, Ces gens leurs larrecins couvrent du bien public ; Chameaux qui n'ont pouvoir de boire qu'en eau trouble, Salemandres vivans dans la flamme du trouble, Mouches qui vont glissant sur les marbres polis, Et s'arresient es lieux rudes et mal remplis; Vrais mulets Pardiens, qui de morve escumeuse Souvent vous repaissez, vermine infructueuse. De vilains escarbots, qui d'ordures vivez. Chauve-souris de nuict qui l'ombre poursuivez!

Que l'arbre soit maudit qui de son ombre estouffe Sa racine et la tué! et maudite la touffe De chenilles rongeant la branche où elle naist, Et de sa fueille verte ingrate se rcpaist!

Que maudit soit celuy qui bastit sa fortune Sur le sac ruineux de sa mère commune, De sa chère patrie, elle qui l'a nourry. Et dans son tendre sein alaitté et chery !

0 maudits partisans ! Vipères détestables. Poulpes desnaturels, vous estes tous semblables ; Les membres vous navrez de vos progeniteurs.

1^2 SATYRE ClNQjJlESME.

Et de vostre patrie estes les déserteurs. Vermine d'Ousîerons, partisans pleins d'ordure, Qui aspres vous jetiez sur la moisson plus meure De nos prosperitez, estant preste à coupper, Et par maudits advis taschez de l'usurper!

Lernes de malencontrc et boettes de Pandore, Dont le mal est issu qui la France dévore ; ■ Maudits chevaux troyens, qui de leur ventre creux Ont produit tant d' advis à V Estât dangereux!

Engeance de l'Herebe, avortons plutoniques, Qui, par inventions du tout diaboliques. Ruinez, accablez, opprimez, traversez, Les membres de l'Estat, qui sont si oppressez Du lourd et pesant faix de vos advis damnables. Qui les rend à jamais pauvres et misérables, Carcasses qui n'ont plus maintenant que les os, A qui le partisan ne donne nul repos, Tandis que dans les biens il se veautre et se baigne!

Diray-je rien icy de la petite espargne, De la confection qu'on nomme des contans, Laquelle commença n'aguere soubs le temps Et le règne embrouillé du roy Henry îroisiesme. Lequel, bien qu'illustré d'un double diadesme, Qu'il eust un bel esprit, un grand entendement. Une grande sagesse et tres-clair jugement. Si est-ce toutesfois qu'il se laissa surprendre A quelques conseillers qui luy firent entendre

Qu'il falloiî prés de luy establir ce bureau

De la petite espargne, un sujet tout nouveau

Au peuple de révolte, occasions de ligues,

De mescontentemens et de sourdes pratiques;

Les grands poussans le peuple à ces rebellions,

Voyans le grand desordre et les profusions

De ce Roy libéral, espuisant ses finances.

Altérant les statuts, règles et ordonnances,

Par la création du grand nombre d'edits

Qui pour tirer argent furent lors introduits,

A la foulle du peuple accablé de ruyne;

Estincelle de ligue et de guerre intestine,

Qui força ce grand Roy de France et Poulonnois,

Pour recouvrir argent, d'outrepasser les loix,

Les règles et statuts et anciennes formes ;

Dont son Estât tomba en d'estranges symptômes,

D'horrible maladie et de convulsion.

Qui mirent ce royaume en grand' confusion ?

Sa maladie estoit si aspre et violente

Qu'il n'y avoit en luy de vie aucune attente.

Tant ce mal travaillait ses membres de douleur,

Donnant par sympathie à la teste et au cœur.

Pour remède on recourt à des gens empyriques.

Médecins charlatans, qui, par drogues chymiques.

Mirent ce pauvre Estât à deux doigts de la mort.

Ces médecins d'Estat pour remède eurent tort

De laisser sur son corps si long-temps ces sangsues,

154 SATYRE CINQ UIESME.

Ces guespes de la cour d'un chacun recogneuës, Lesquelles peu à peu ce grand corps affoiblirent, En luy humans le sang, et si très- bas le mirent. Par fortes potions d'antimoine et mercure. Dont les cruels effects, debilitans nature, Rendirent sans vigueur ce corps pasle et deffait, Hâve, éthique, plombé, jaunastre et contrefait. Débile, languissant, blafard et caquéxique. Bref, ce mal requeroit un plus doux catarctique Que ces fors corrosifs penetrans jusques aux os.

Ces sangsues estaient les daces et impos Humans le sang du peuple, et les edits iniques Furent cet antimoine et mercure caustiques; Et les guespes de cour furent les chers mignons, Favoris de ce Roy, qui, riches de ses dons, affleurèrent l'argent et les deniers de France, Espuisans, importuns, les coffres de finance. Outre les larrccins d'un tas de financiers. Fermiers, donneurs d'advis, partisans, couratiers.

De cette maladie en fin voila les signes, La cause et les effets de ses humeurs malignes, Qui tenoient lors l'Estat dans le lict agité De cruelles douleurs aux membres tourmenté :

Cesmembres, c'est le peuple; et le Roy, c'est la teste; La noblesse, le cœur; et la ratte moleste. Ce sont les officiers, qui cette ratte imitent. Qui, s' empUssans d'humeurs,les membres amaigrissent.

Le foye entretenant de ce corps le parterre, Ce sont les vilageois qui labourent la terre.

Ce corps malade au lict n'esperoit guerison, Si ce grand médecin du tyge de Bourbon, Si nostre grand Henry de ce nom quatriesme, N'eust apporté remède à un mal si extresme. Bref, si cet Esculape et Apollon françois, Ce phœnix des guerriers, ce soleil de nos Roys, Cet Alcide indompté, n'eust donné du remède A cette pauvre France et malade Andromède, Exposée au mal-heur, au monstre de la mort, Elle eust soudain franchy le Charonîide bord.

Mais ce Hercul françois, invincible Persée, A ce monstre cruel la voyant exposée.

Sur Pégase monté, vient tost la secourir; Autrement elle estoit sur le poinct de mourir. Ce beau cheval aislé monsira la ddigence Dont nostre Perseus, monarque de la France, Usa pour délivrer ce royaume affligé, A la Ligue exposé ce fier monstre enragé, Lequel, sans son secours et prompte garantie, France, nostre Andromède, il eust tost engloutie.

Ce fut ce grand Thésée, effroy de l'estranger. Lequel par sa valeur délivra de danger Nostre France, domptant tous ces fiers minotaures Du dédale ligueur et les cruels centaures De la rébellion, qui, comme vrays tyrans

156 SATYRE C1NQ,UIESME.

Pisistrates, Denis et Caùlims meschans,

Affligeoient cet Estât; ce fut ce grand Orphée

Qui ramena sa France Euridice en trophée,

Des abysmes profonds des civilles fureurs,

Et qui seul appaisa ses fiévreuses chaleurs,

Convulsions, hocquets, sincopes, frénésies,

Yeux ternis, front de suif, tremblantes acrisies,

Vrays symptômes de mort, dont ce grand médecin.

Ce Hercule françois, cet Apollon divin,

Délivra nostre France, et, par miracle estrange,

La remet en santé et sa foiblesse change

En un corps bien dispos, puissant, fort et nerveux,

Pour soustenir l effort de tous les envieux

Qui voudroient V attaquer ou luy faire dommage.

L'ayant fortifiée et remise en courage,

Et montée au sommet de la félicité,

Au cercle apogean de sa prospérité,

Sur le plein et le rond de sa bonne fortune.

Sans craindre désormais cette trouppe importune

D'estrangers ennemis, causes de sa douleur.

Cet Alcide gaulois la remist en vigueur. Au comble de bon-heur, en richesse abondante. En noblesse, soldats et citez florissante, P.elevée en grandeur, respectée des amis, La crainte et la teneur de tous ses ennemis^ Puissante en ses chasteaux, forteresses, gensdarmes, Bastilles pleines d'or, arsenals comblez d'armes.

Muses, nous tardons trop sur ces digressions. De nos premiers discours les erres poursuyvons Touchant ces financiers, et voyons quels régimes Nous pourrons ordonner, en médecins intimes, Au corps de cet Estât, qui encor à présent De petites douleurs en ses membres resent, Qui le vont menaçant de quelque r^verdie.

Or, pour mieux coupper pied à cette maladie, La cause il faut chercher, symptômes, accidens, Pour y remédier en médecins prudcns.

La cause est que sa ratte est dure et oppilée : Les meschans financiers l'ont grossie et enflée. Des finances du Roy voleurs s' enrichissant. Qui les membres du corps vont fort amaigrissant. Comme la ratte s'enfle et grossit de nature. Les membres deseichez maigrissent à mesure; Ainsi les financiers, enflez de ses deniers. Les membres et le peuple emmaigrissent premiers.

La ratte il faut purger, qui trop pleine regorge; Aux larrons financiers faut faire rendre gorge. Ils sont par trop enflez d'humeur pecunieux. Qui le peuple a rendu tres-pauvre et disetteux, Et le sang qu'ont humé de la cour ces sangsues. Dont leur ventre est si plein qu'elles en sont bossues.

Il faut, en les pressant, leur faire revomir Ce sang qui de l' Estât la face a fait blesmir. Ces deniers desrobez ne sont en Allemagne,

1^8 SATYRE CINQJJIESME.

En Turquie, Italie, Angleterre ou Espagne; A la banque ils ne sont chez les Vénitiens, Ou en celle d'Anvers, car larrons opulens, Gorgez de nos deniers, chez nous font résidence. On les peut recouvrer pour donner assistence Au Roy et ses sujets. Ce sang n'est allé loin; H est tant seulement reserré en un coin Du corps particulier, où, sans beaucoup de peines On le peut remplacer et le remettre es veines Du corps de cet Estai, pour luy donner vigueur, Conforter le cerveau, les membres et le cœur. Il faut un peu presser la financière esponge. Et, dans l'humeur espraint, que les membres on plonge Du corps de cet Estât, maigres, alangouris, Ethiques, deseichez, languides et flestris, Rendant par un pressis cette esponge fluide Pour les ravigourer de son humeur liquide. Le jus qu'on tirera de sa compression Est un bon restaurant en cette oppression D'éthique maladie, un doux elecîuaire, Un syrop magistral, soulageant la misère Du peuple deseiché, qui n'a plus que la peau, Plus aride et plus sec que n'est un vieil fourneau; Q^ui le contraint chercher quelque douce allégeance, Pour se voir délivré de la maudite engeance De ces larrons pervers, dont la punition Peut appaiser des nerfs cette convulsion.

Si de droit on punit les larrons domestii^ues, A plus forte raison tous les voleurs publiques. On void les larronneaux, couppes bourses, frippons, Pourrir dans les gibets et languir es prisons. Les gros larrons chez eux rivent en petits princes. Les petits on punist pour des subjects fort minces; Ces grands qui ont volé le Roy à millions, Basty de ses deniers superbes pavillons. Acquis de toutes parts chasteaux et terres nobles, Bien que par cy devant ils n'eussent en vignobles Que deux maigres arpens, peu de fruict rapportant, Une pauvre maison, terrassée au pendant D'un sterille costeau et aride montagne, Et maintenant, enflez des deniers de l'espargne. Vivent en des palais bastis de larrecins, Sans crainte ny soupçon d'estre jamais reprins. Voila de nos malheurs l'origine et la source.

Que si on les punist, ce n'est que par la bourse, Pressant un peu l'esponge, encore rarement. Ce qui les enhardit à voler librement, Sçachant qu'à bon marché ils seront tous] ours quittes, Qu'après s'estre servis d'excuses et refuittes. S'ils se trouvent en fin attaints et convaincus, Ils s'asseurent, rendans quelque somme d'escus, Sauver vie et honneur, sujets à ces escornes ; Que, d'un bœuf desrobé s'ils en rendent les cornes, On se contentera, gaignans encore assez.

l6o SATYRE C1NQ UIESME.

Ainsi s^esvanoixit leur crime et leur procez. D'un peu d'argent rendu, dont le Roy se contente, Sans plus craindre le feu de cette chambre ardente, Estans bien asseurez qu'en semant des doublons, De faire ardre en son feu les informations, Preuves et examens en tels cas ordinaires. Que l'or estaint l'ardeur des juges plus sévères : Par miracle rendant deux contraires effets. Il ard par sa chaleur la preuve des mesfaits, Par son humidité il esteint et tempère Des juges altérez la boiiillante cholere; Or pareil en vertu, force et propriété, A la pierre Androdame, ayant la faculté D'appaiser tout soudain la cholere escumeuse Du plus fougueux Arabe ou bacchante fumeuse.

Voila nos financiers finement eschappez, Rendans quelques deniers qu'ils avoient attrapez. La crainte du gibet leurs esprits plus ne ronge ; Mais il faut derechef espraindre leur esponge. Qui depuis s'est enflée au sang de l'indigent; Il leur faut faire rendre et revomir l'argent Que, puis vingt ans en ça qu'ils payèrent l'amende. Ils ont larreciné : ce sera une offrande Tres-agreable au peuple, et ce doux chasîiment Luy pourra apporter quelque soulagement.

Ce jus luy servira de drogue singulière Pour appaiser l'ardeur de sa fièvre légère.

CONTRE LE LARRECIN DES DENIERS DU ROY. l6l

Fièvre hors de danger de tous mortels excez,

Qui ne peut en la paix avoir de forts accez.

Sa fièvre est seulement tierce et intermitente,

Un vomitoire seul est chose suffisante

Pour la chasser du corps, qu'elle a tant fait blesmir.

Il faut aux financiers un peu faire vomir

L'or qu'ils ont avalé, comme jaunastre bile;

Ce remède sera excellent et utile.

Leur avide estomach, de larrecins chargé.

Par ce vomissement rendra fort soulagé

Le corps de cet Estât, et sa fièvre appaisée

Par ce jaulne metail, sa plus douce rosée.

Son juilept cordial, propre pour humecter

Ses membrez deseichez et l'amertume oster

Qui luy donne un dégoust et très-mauvaise bouche,

Luy esmeut la cholere et luy rend l'œil farouche.

Voyant ces financiers iniques et meschans

Atteints de peculai, avec leurs partisans,

Après avoir pillé les finances royalles

Par leurs maudits advis et perverses caballes.

Si léger chastiment pour ce crime encourir,

Celafasche le peuple et le met au mourir.

Quoy! n'ose t'on rien dire à ces âmes altieres De larrons financiers riches de nos misères, Qui tiennent sur son plein leur voiler ie debout, Establie et formée et mise en son haut bout,

l62 SATYRE CINQJJIESME.

Qui donnent la livrée et font porter escharpe A leur crime public, comme au soldat d'estape, Et de leurs larrecins effrontez osent bien Eslever un trophée au dieu Cylenien:

Gens qui font de voler si public exercice Qu'à ce dieu des larrons ils offrent sacrifice, Immolans pour victime à ce nepveu d'Atlas . Les despoiiilles du peuple, accablé et si las Du faix que sa clameur comme juste on concède. Mais on peut aisément luy donner du remède Et son mal languissant à sa source empescher; H faut tant seulement le nombre retrancher De tant de financiers en larrecins fertilles, Qui, comme autant de rats,freslons, guespes, chenilles, Rongent de nos beaux lys les tiges et les fleurs, Comblans ce pauvre Estât de cuisantes douleurs. Et comme l'empereur, en sa chaleur fiévreuse. Se plaignoit en mourant de la trouppe nombreuse De bavards médecins, instrumens de sa mort, Ainsi le nombre grand des financiers qu'à tari En la France on permet luy causeront sa perte. Laquelle est si publique, évidente et aperte. Que nul n'en peut douter. Quant à sa guerison Elle despend du tout de la suppression De ce nombre effréné d'officiers de finance. Et lors on reverra ressortir nostre France,

Reprendre son esclat et antique splendeur. Sa gloire, sa beauté et sa vive couleur.

Tout ce bon-heur despend de vostre aime prudence, Puissant Roy des François, grand Alcide en vaillance, Qui seul estoufferez tous ces monstres d'erreurs, Faisant sur vostre peuple esclater vos faveurs.

Sire, on tient que l'Iris de couleurs bigarée, Respandant ses rayons de la voulte azurée Dessus l'espine blanche, enbaulme et rend sa fleur D'une tres-agreable et doux-flairante odeur. Plus douce mille fois que les lys et les roses, Et autres belles fleurs nouvellement escloses.

Grand Roy, si vous jettiez les brillonnans rayons De Vostre Majesté sur les afflictions De vos pauvres sujets, qui, hérissez d'espines, De mille adrersitez, ressentent les rapines Des larrons financiers qui les vont dévorant Et le sang de l' Estât goutte à goutte espuisant, Ainsi comme vaultours, oyseaux insatiables. Qui rendent vos sujets pauvres et misérables;

Si, dis je, vous jettiez sur eux vos brillans yeux, Ce seroit un parfum cent fois plus précieux Sur eux que l'arc en ciel dessus l'espine blanche. Si par suppression il vous plaist qu'on retranche Ce grand nombre excessif des financiers pervers. Avec les partisans donneurs d'advis couvers.

SATYRE CINQjJIESME.

Ce bien surpasseroit tout le parfum indique. Sur l'espine espandu du peuple et republique; Parfum si excellent que l'odeur doux flairant Les membres de VEstat iroiî ravigourant.

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