POÈME
«4 la mémoire de Théophile Gautier.
La route que le rocher perce De la côte entaille le flanc Dans une éblouissante averse De soleil sur le sable blanc.
La fine poussière qui vole,
Çà et là tourne en tourbillon,
Et la cendre grise désole
Les houx aux fruits de vermillon.
Aux troncs des arbrisseaux s’enlacent Partout d’amoureux sauvageons,
Et les chèvrefeuilles embrassent Les bouquets d’or des verts ajoncs.
Sous la ronce étouffe le câpre ;
Au ciel aspire un cyprès noir;
Là s’ouvre dans le granit âpre, Immense coupe, un frais lavoir.
La source en sort, et puis s’élance Dans le vallon qui rit en bas,
A l’ombre où dort un vert intense Que le soleil ne connaît pas.
Derrière, devant, en silence.
Cheminent des groupes nombreux;
Le lourd chariot se balance En se heurtant au sol pierreux.
Les bragou-braz, les vestes bleues Chevauchent, et les cheveux longs Luttent avec les longues queues Tombant des petits étalons.
Et sous les hardes des dimanches,
Où brillent les galons d’argent,
Les femmes vont, tenant des branches, Inclinant le front et songeant.
Elles ont les mitres brillantes Aux fonds d’or, de tulles ornés,
Les coiffes aux barbes volantes,
Les cornettes de Douarnenez.
Et plus loin s’enfoncent les landes, Comme un océan de fleurs d’or;
Puis les troupeaux en sombres bandes, C’est jaune et noir, et jaune encor ;
LE PARDON
Tandis que, par faveur insigne, Pour encadrer ce tableau pur, La mer au fond trace une ligne D’un immobile et tendre azur.
La cloche qui tinte à pleine volée Va porter l’éveil, sous les bois ombreux,
Aux manoirs peuplant la sombre vallée;
Sur la dune au loin, l’église isolée Apparaît au bout d’un long chemin creux.
La foule déjà sous la voûte obscure Enfonce ses flots tout bariolés;
Et les jupons bruns. près de la verdure,
Les bonnets joyeux, les vestes de bure,
Se perdent dans l’ombre aux branches mêlés.
On entend parfois, note fugitive,
Un chant qui s’élève et s’éteint, dolent,
Puis s’élève encor : complainte naïve Qui du fond des ans jusqu’à nous arrive, Misère qui geint en son rythme lent.
Le chemin descend sous l’arc de ramures Où l’ombre dévore, avec les reflets,
Les rayons fitrant par les ouvertures,
Et, dans le velours des taches obscures, Dansant plus joyeux que des feux follets.
LES CHAMPS ET LA MER
Accords de tons sourds et de notes franches, Intensité noire, éclats embrasés;
Du ciel tamisé mille étoiles blanches,
Lueurs de saphir et d’or sur les branches, Nuit, éclairs, azur, tout entre-croisés.
Au bord du chemin, un calvaire étrange, Dans le dur granit pauvrement taillé,
Étend ses bras morts à côté d’un ange.
Mais le rideau s’ouvre et le décor change : Voici le pardon immense, émaillé.
Le regard, tout à coup, plonge dans cette foule Innombrable, qu’agite un mouvement de houle,
Et qui berce, ondoyants en son flux et reflux.
Des costumes anciens et des dos chevelus ;
Dans un monde touffu, dont les splendeurs agrestes, Ruissellent au soleil ; où brusquement les gestes Font remuer des noirs et d’intenses couleurs,
Sur l’espace infini dont les fauves pâleurs Vont s’azurer au loin en transparentes zones ;
Où parmi l’ajonc d’or brillent des coiffes jaunes Et des rouges errants ainsi que des pavots Qu’entraînerait le vent rapide; où des chevaux Auprès des chariots, paissent entre les tentes Qui dressent dans le camp leurs toiles éclatantes,
Et dans leur blancheur vive ouvrent des trous obscurs ; Tandis que, par endroits, immobiles et durs,
LE PARDON
Des rochers écroulés, formidables décombres,
Hérissent le désert de leurs blocs lourds et sombres ;
Et la flèche gothique élevant sa croix d’or,
Et l’horizon immense et le ciel, puis encor,
Avec ses frais brouillards mêlés aux vapeurs chaudes, La mer, la mer, au loin, roulant ses émeraudes.
Or, tandis que les yeux s’étonnent, éblouis,
Les airs sont traversés par des bruits inouïs;
Tout ce peuple va, vient, se presse, se balance Et se tait. Au milieu de ce morne silence Que rompt l’Océan, seul, de ses sourdes rumeurs, Gémissent, par instants, de lugubres clameurs Qui montent de l’église et passent sur les tentes Dans un éclat confus de voix intermittentes,
De plaintes, de sanglots, de cris désespérés Se modulant ainsi que des psaumes sacrés.
La foule reste sourde et grave et sans murmure.
Dès que le chemin noir, sous l’arc de sa ramure, Découvre ce tableau singulier et charmant Mêlé de calme étrange et de fourmillement,
Comme à travers le cadre obscur d’une fenêtre, L’esprit reste hésitant ; mais bientôt il pénètre Ces groupes si divers dans leur grande unité.
Chaque village amène une variété.
Paysan ou marin, chacun porte sa marque,
Celui dont la charrue et celui dont la barque Dans la glèbe ou la mer ont creusé leur sillon.
Les reins ceints d’une écharpe à Tardent vermillon, Teint bronzé, béret rouge ou bleu, mouvements prestes, Tel le marin; tandis que, plus sobre de gestes,
Ses traits durs qu’obscurcit une sombre pâleur Exprimant à la fois la crainte et la valeur,
LES CHAMPS ET LA MER
Haut de taille, courbé sous sa longue encolure, Laissant flotter au vent sa grande chevelure,
Le paysan muet et jamais ne riant,
Ainsi que ses aïeux venus de l’Orient,
A la veste et le grand bragou-braz. La coutume Impose à chaque bourg la couleur du costume. Qu’il habite la ville ou le lointain manoir, L’homme de Châteaulin est entièrement noir.
Les vestes, les gilets bleus brodés aux coutures Désignent Plonevez qui porte des ceintures De cuir piqué de clous dessinant des cœurs d’or,
Et fait luire, pareils aux sequins d’un trésor,
Ses boutons de métal se touchant à la file. Quéméneven, gros bourg nomade et mercantile, Lance des colporteurs, beaux hommes dont pas un N’oserait se montrer, sinon vêtu de brun. Pont-l’Abbé, défiant le rire des athées,
Orne comme un autel ses vestes écourtées Et d’un beau fil de soie, ingénieusement,
Au milieu de leur dos brode un Saint-Sacrement.
Venus de tous les points de l’âpre Finistère, Entremêlant leurs traits, leurs mœurs, leur caractère, Voici RoscofF, Kemper, Concarneau, Locronan Qui vante son grand porche au vieux style roman, Et prend son nom du saint endormi dans l’église Qu’on aperçoit de loin sur sa montagne grise ;
Puis Plomodiern, Kerlas, Lejug et Pouldergat, Comfort au beau calvaire et Saint-Jean, Lannergat Qui naît, grandit et meurt sous ses chênes antiques, Et Penmarc’h qui, du pied des ruines gothiques, De sa plaine autrefois florissante cité,
Regarde avec horreur l’Océan irrité Sur sa barre d’écueils rebondir en spirales,
LE PARDON
Et surgir les débris sombres des cathédrales Comme de noirs vaisseaux dans une mer de blés; Puis, dans la lande immense au hasard assemblés, Ploaré dont les gars aiment les couleurs vives, Kermenhir, Ménez-c’-hom, Pouldahut dont les rives Ont vu jadis tomber la fille de Gradlon,
Et Poullan qui nourrit le plus bel étalon,
Tréfentec conservant un mur d’Is dans sa dune,
Et Crozon isolé sur sa falaise brune,
Et Locmariaker à l’immense menhir;
Kérity que demain les flots vont envahir,
Qui vainement élève une digue fragile Dont l’àcre mer dévore incessamment l’argile,
Et qui, les pieds perdus dans les sables mouvants, Pousse des cris d’effroi que dispersent les vents;
Et l’obscur Kerghéré qui rêve sous les branches; Puis Douarnenez qui voit s’enfler ses voiles blanches, Dont les femmes s’en vont, superbes, d’un pas sûr, Tremper leur jupon bleu dans le golfe d’azur,
Qui contemple dans l’or les montagnes lointaines, Au murmure discret de ses claires fontaines,
Et qui, la nuit, livrant aux flots ses mariniers, S’endort paisiblement sous les hauts marronniers.
Par les chemins divers, par le fauve rivage,
Par la dune mouvante et que le vent ravage,
Où l’herbe grêle croît plus roide que le crin, Chaque minute amène un nouveau pèlerin.
Parfois ce sont, ainsi qu’aux sauvages savanes,
Des profils sinueux de longues caravanes,
Rubans bariolés où flottent des points blancs.
Des chevaux en sueur et qui saignent aux flancs, Dans de pauvres harnais rattachés d’une corde, Tirent violemment, sous le faix qui déborde,
LES CHAMPS ET LA MER
Des chars lourds et criant sur leurs essieux massifs; De la veille arrivés, hennissants et lascifs,
D’autres, frais, reposés, à la croupe superbe,
De l’air plein les naseaux, bondissent parmi l’herbe. Tels que des combattants tombés sur les remparts, Semant la dune au loin de leurs groupes épars, Dorment des pèlerins que la fatigue accable.
Cependant, sous l’auvent du clocher, le grand câble S’agite; tout à coup les airs retentissants Vibrent et vont porter en orbes frémissants Dans l’espace, la voix pieuse de la cloche.
Signal et bienvenue : une paroisse approche ;
La tour lui jette ainsi son éclatant salut :
Usage fraternel et touchant qui n’exclut De cet accueil pas même une pauvre bourgade.
Et puis c’est la rencontre et l’antique accolade Qui fait s’entrechoquer la bannière et la croix.
La paroisse qui vient est celle de Pont-Croix.
Son étendard au vent joyeux flotte et palpite ;
Le cortège pieux passe et se précipite
Dans la foule qu’il fend , il s’y mêle un moment,
Il porte son offrande au divin monument;
Et fifres et tambours, musettes ingénues Se font entendre encor lorsque les têtes nues Reparaissent plus loin et montent au portail.
L’église, dont reluit vaguement le vitrail,
Est voilée à demi par les branches difformes Et sous l’ombrage épais et noir d’un massif d’ormes. Ces arbres, que les vents de mer ont contournés, Semblent tendre des bras aux groupes prosternés Qui cherchent leur abri propice à la prière.
C’est un lambeau de nuit dans l’immense lumière,
LE PARDON
IOI
D’où, s’élançant au ciel calme qui la bénit,
Émerge en plein soleil la flèche de granit.
Autour de ce massif court un long mur d’enceinte Très bas, ne cachant pas l’image de la sainte Aïeule de Jésus, qu’en ces lieux on élut Patronne, sous le nom d’Anne de la Palud.
Devant l’église, il laisse une assez large place Aux fidèles, tandis que derrière il l’enlace De plus près, n’enfermant là qu’un sombre couloir Où la pierre verdit et se tache de noir.
En ce jour de pardon, c’est un cloaque immonde Où grouillent, dans un tas couvert de hideur blonde Ces monstres grimaçants à genoux, étendus Ou debout, au terrain argileux confondus,
Qui machinalement branlent des fronts arides Où le vice brutal creuse d’infâmes rides;
Sordides, inouïs de forme et de couleur,
Étalant çà et là, dans le blême pâleur,
Un membre violet et son ulcère rouge;
Fouillis ignoble, infect, où tout se gratte et bouge. De là part le concert des lamentables voix,
Et l’horrible saisit tous les sens à la fois;
C’est l’épouvantement effaré qui fascine.
Jésus croirait revoir les bords de la piscine,
Lorsqu’à Jésusalem, au milieu des Hébreux,
Ses doigts divins touchaient l’aveugle et le lépreux. C’est la même fureur de cris que rien ne lasse,
C’est le même haillon sur la même paillasse.
Des tissus innommés, des lambeaux inconnus Drapent piteusement des torses demi-nus,
Injuriant le jour honteux. Ces chairs infâmes Appartiennent parfois, ô pudeur ! à des femmes.
Et le cœur défaillant se lève de dégoût.
LES CHAMPS ET LA MER
Sur un grabat puant qui traîne dans l’égout,
(L’art peut-il s’abaisser jusqu’à l’ignominie!)
Avec quel naturel ils râlent l’agonie,
Ces enfants à l’œil cave et dont le front flétri Disparaît à moitié sous un bandeau pourri !
Est-ce un homme, là-bas, qui hurle avec emphase Et dans un rythme égal toujours la même phrase,
Et qui, dans un burlesque et tragique maintien,
Fait trembler dans le foin ses tibias de chien,
Tandis qu’avec fureur il agite ses hanches ? Ramassé sur lui-même, un autre entre des planches, Dans une caisse étroite et longue de trois pieds,
Ne fait plus qu’un paquet de ses membres ployés, Et son museau plaintif idiotement beugle.
O dégradation ! Cependant un aveugle Vers l’immonde réduit s’avance d’un pas lent;
Il arrive, il tâtonne, et puis, s’agenouillant,
Il entonne son chant d’une voix haute et claire.
Au milieu de ce monde abject, patibulaire,
Et qui ferait paraître un Callot trop réel,
Il semble détaché d’un mur de Raphaël.
Le soleil a longtemps mordu sa face pâle
Et bruni ses grands traits aux chaleurs de son hâle.
Sa large lèvre s’ouvre et tremble de ferveur.
Et, comme si ses cris appelaient le Sauveur,
Le spectateur ému se transporte en idée
Sur les bords du Jourdain, dans les champs de Judée.
Oui, véritablement Jésus connut ce gueux.
Il tend le bras, se plie et se dresse fougueux;
Dans sa nuit éternelle un éclair l’électrise,
Et son front s’illumine, et sur sa veste grise Flottent des cheveux longs et plus noirs qu’un corbeau. Certes, ce mendiant est consolant et beau ;
Qui sait si notre ciel n’est pas terne et livide
LE PARDON
A côté des clartés qu’entrevoit son œil vide.
Lorsque les pèlerins accourus au pardon Aux pieds vénérés d’Anne ont déposé leur don, Et prié longuement à genoux sur la dalle, Quittant l’église, allant à travers le dédale Que font les carrefours bizarres, variés,
De deux cents pavillons au hasard déployés,
Ils conduisent leurs pas vers la sainte fontaine. C’est un monument simple et de date incertaine, En tout temps visité par un nombreux concours D’infirmes implorant son tout puissant secours, Et buvant, pleins de foi, ses eaux miraculeuses; Et c’est, pour attester ses cures merveilleuses, Que l’église s’emplit tous les jours d’ex-voto.
Construite sur le bord de l’aride plateau,
Elle épanche son eau qui serpente, s’égare,
Se repose plus bas, dormant dans une mare.
Et puis s’écoule enfin en un étroit ruisseau. L’amer cresson, l’iris, la menthe et le roseau, Familièrement, sous les yeux de sainte Anne, Trempent dans son limon leur racine profane. Des femmes, écartant leur raide vêtement, Répandent à plein bol, audacieusement,
Donnant de leur foi vive une preuve éclatante, Le liquide glacé sur leur chair haletante ; D’autres, pieusement, en priant font le tour De la fontaine, et vont, touchant gage d’amour, Porter un long baiser sur la bouche grossière De la sainte sculptée en sa niche de pierre.
Or, tandis que Pont-Croix vient de quitter l’autel, Sur la haute falaise apparaît Plougastel.
LES CHAMPS ET LA MER
Son long profil mouvant ondule sur le vide, Agitant dans l’air bleu, d’une fraîcheur humide, Essaim de papillons ou de vivantes fleurs, L’ensemble éblouissant de ses vives couleurs Où Tardent vermillon, de sa teinte si chaude, Auprès des violets va heurter l’émeraude,
Où le jaune-citron, l’orangé, l’incarnat,
Le lilas, l’outremer, l’azur et le grenat,
Tous les tons violents, toutes les notes franches Éclatent au milieu des grandes masses blanches.
A leur mâle rudesse ils joignent, ces pêcheurs,
Tout un printemps joyeux de brillantes fraîcheurs. En sueur, fatigué, leur cortège s’approche De la lande et descend l’escarpement de roche.
Ils sont venus pieds nus, foulant le sable amer, Suivant la plage blonde aux heures où la mer Loin des bords délaissés roule ses lames bleues.
Or, Plougastel est loin : ils ont fait quinze lieues. Et cependant leurs pas sont solides et sûrs,
Et c’est résolument qu’ils enjambent les murs Qui, partout, divisant par carrés la campagne,
Font un vaste échiquier de toute la Bretagne.
Voici la lande sainte : ils tombent à genoux;
Ils découvrent leur tête aux épais cheveux roux, Gris ou noirs; sous le bras tenant leur bonnet rouge Qui, sous l’effort du vent, sans cesse flotte et bouge, Ils récitent tout bas quelque pieux verset.
Les femmes, inclinant leur front vers le corset, Serrant leurs beaux enfants aux béguins de peluche, Redressent leur coiffure en huppe de perruche. Leurs doigts, habitués à tourner le fuseau,
Tiennent un long bâton d’érable ou de roseau. Avec leurs vêtements dont la blancheur éclate, Leurs reins étroits, qu’entoure une écharpe écarlate,
LE PARDON
Leurs bonnets empruntés aux vieux Napolitains, Leurs traits accentués, bruns, fermes et hautains, Leur dos large et puissant, leurs grandes attitudes, Ces pécheurs font rêver aux chaudes latitudes Où l’homme, sous les feux d’un éternel été,
Errant dans le soleil et dans la liberté,
Conserve en sa splendeur sa noblesse native.
Mais tout à coup, voici qu’à la foule attentive Dont les yeux sont tournés vers le temple ogival, La cloche de nouveau jette son clair signal.
Chaque groupe s’ébranle à l’appel de la Sainte; Tous vont, silencieux, à pas lents vers l’enceinte. C’est la prière, et puis c’est la procession ;
Tous les coeurs sont saisis d’ardente émotion.
Vous revivez, parfums de la simple croyance, Rayons miraculeux, séraphiques essaims Ouvrant des ailes d’or, planant auprès des saints, Vierges peuplant l’éden de la première enfance 1
O doux printemps du cœur tout à coup renaissant ! Que n’es-tu là, Memling, l’illuminé de Brugc? Quand ton âme éclairait le cloître, ton refuge.
Elle n’entrevit rien qui fût plus ravissant.
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LES CHAMPS ET LA MER
Memling, c’est jusqu’à toi que mon esprit recule : Voici ton Jean, ta Marthe et ton blanc paradis.
Et tes vieillards pensifs aux doigts longs et raidis:
Ici respire encor ton idéale Ursule.
L’éblouissante enceinte est comme un champ de fleurs, Bleu, jaune, rouge et noir, constellé de paillettes;
Les coiffes s’inclinant sont de fraîches oeillettes Qui mêlent leur tendresse aux puissantes couleurs.
Éclatantes ardeurs près des blancheurs d’hostie,
Idéal ineffable, incolore ou vibrant,
Ascétique pâleur d’un zèle dévorant,
Extase, volupté des élus pressentie !
Attachantes laideurs, grêles difformités D’où semble s’échapper comme une flamme pure, Hennins brodés d’argent, humbles robes de bure, Béguins sous les bonnets avec grâce ajustés.
Rubans souples, paillons, tulles, blondes légères, Gorgerins émaillés, chanvre, soie et velours,
Mantes aux larges plis, mitres aux fiers contours, Ceintures de brocart, coiffes des monastères,
Longs tabliers fleuris, jupons rayés d’argent,
Draps rouges sous les blancs faisant des tons d’aurore, Corsages allongés d’où vous montez encore,
Cols frêles aux croix d’or de la fraise émergeant,
Tout est là ! vieil Holbein, ces femmes sont tes vierges, Et les vôtres aussi, barbares artisans,
Par qui le bois taillé pour de lourds paysans Se transfigure encore au feu tremblant des cierges.
LE PARDON
Et les groupes pieux vers la Divinité,
Dans un muet concert exhalent leur prière, Et la ferveur planant sur l’assemblée entière Met sur ces fronts divers sa céleste unité.
Frêle, d’une pâleur de cire,
Un ange ouvre un œil noir, rêveur; Sa coiffe qu’une épingle étire L’enveloppe de sa blancheur,
Et le linge léger qui bouge Laisse voir l’ardent bandeau rouge Entourant son front ravissant ;
Ç’est, sur un lys éblouissant, Comme une sanglante nervure ;
Elle a dans sa petite main Un gros paroissien romain ;
Je l’ai vue en miniature Sur un antique parchemin.
Et, plus loin, cette fille étrange Aux yeux clairs, au front imposant, On la dirait par Michel-Ange Pétrie en un marbre puissant ; Beauté superbe et sans culture, Farouche enfant de la nature,
D’où te vient cette fauve ardeur, Cet air sacré, cette verdeur,
Ce charme immense en ta rudesse?
Sous ta croix, en vain tu voudrais, Muette vierge des forêts,
Cacher ton sang de druidesse :
Le vieux dolmen dit tes secrets.
LES CHAMPS ET LA MER
Des hommes prosternés sont le long de l’église,
Le front dans les deux mains, immobiles, sans voix;
Le corps raide, à genoux, d’autres, les bras en croix, Ont appuyé leur front à la muraille grise.
Comme un concert d’en haut, dans les arbres, frémit L’orgue saint traversant les murs épais du temple,
Et, le regard levé, cherchant le ciel, contemple Au clocher la gargouille horrible qui gémit;
L’évêque de granit qui bénit de sa crosse,
Ou les pigeons d’azur qui volent indolents ;
Puis, s’abaissant, il voit, sur leurs genoux sanglants, Des femmes se traîner dans leur ferveur féroce,
Le soleil brille encor, mais le ciel s’est couvert.
Sous les nuages noirs de vigoureuses ombres S’allongent ; des éclairs heurtent de grands trous sombres, Les arbres aigrement exaspèrent leur vert.
Tout à coup le tambour retentit dans l’église ; Subitement la cloche agite son battant ;
Toute la foule alors se lève au même instant,
Ainsi que font les blés lorsqu’à passé la brise.
Les coiffes, les rubans de fleurs d’argent semés Se serrent, ménageant un passage au cortège.
O blancheur ! ce n’est plus qu’un vaste champ de neige, Où les cierges ardents vibrent, tous allumés.
Les nuages, au ciel, ont étendu leurs voiles.
L’ombre sévère épand son calme et sa fraîcheur ;
Un mystère idéal adoucit la blancheur ;
Dans les groupes émus scintillent des étoiles.
LE PARDON
Des visages d’élus flottent mystiquement Dans une onde enflammée : ineffable poème Qui fait croire que Dieu, dans son amour suprême, Sur son humble troupeau verse le firmament.
Dans l’immense blancheur où par endroits un rouge Saigne, s’est apaisé jusqu’au moindre remous :
Hors l’effluve aux légers tourbillonnements roux Et les feux crépitants des cierges, rien ne bouge.
Le fifre dans la nef jette des sons stridents,
Et le silence, ici, gagne jusqu’à la lèvre
Qui prie ; et tous les yeux ont l’éclat de la fièvre,
Et vers le porche, tous, ils se tournent, ardents.
La cloche de nouveau plaintivement résonne ;
Puis à la foule qui d’un saint effroi frissonne, Apparaît tout d’abord comme un épouvantail Le premier étendard s’abaissant au portail :
Il est barbare, étrange en sa laideur sauvage ;
L’aïeul qui l’a connu ne savait pas son âge.
Sur son velours pelé qui jadis était noir,
S’étire un grand Christ blanc, squelette horrible à voir, Dont la tête de mort affreusement grimace.
Autour du Dieu sanglant et farouche s’enlace Une riche guirlande aux fleurs d’or et d’argent,
Et ce luxe le rend encor plus affligeant,
IIO
LES CHAMPS ET LA MER
Car il montre, poussé jusqu’à son paroxysme,
Le mépris de la chair du vieux catholicisme.
De pesants étendards suivent. Le cintre est bas Et veut qu’on les incline. Il faut de rudes bras Pour les tenir ainsi penchés dans l’air qui vibre.
Par un vaillant effort conservant l’équilibre,
Chaque porteur déploie un hardi mouvement :
On croit qu’il va tomber; il chancelle un moment, Et son corps contracté se renverse en arrière;
Il court et brusquement relève la bannière.
Puis marche un peloton de dévots pénitents Au front pâle, amaigris, dont les yeux repentants Laissent étinceler le feu qui les consume.
La ferveur, chez les uns, se rêvet d’amertume Et chez les autres prend un saint rayonnement.
Des groupes vont, pieds nus, n’ayant pour vêtement Qu’un large bragou-braz, une grosse chemise Et leurs cheveux flottants qu’entremêle la brise.
Le fanatisme en proie à l’âcre repentir Frémit sous l’attitude et les traits d’un martyr;
Près de la foi farouche une extatique ivresse S’élève dans un chant de céleste allégresse ;
Parfois, comme jadis dans les auto-da-fé, Trébuchent, un sanglot dans la gorge étouffé Par un spasme qui fait pendre et trembler leur lèvre, Des cadavres vivants que soutiennent la fièvre Et la peur de l’enfer ; dans leurs yeux de vieillard, Une braise s’éteint dans un terne brouillard.
Ils vont, branlant des fronts si mornes, si livides, Qu’on croit que c’est le jour qui blêmit. Dans les vides Les flambeaux rayonnants éparpillent leurs feux.
Le flot s’écoule encor; les tambours belliqueux Et le fifre criard dans les airs retentissent,
Tandis qu’avec fureur les trois cloches bondissent;
LE PARDON
Car la Bretagne mêle, en ses pieux élans,
Les hymnes du Seigneur et les cris des chouans.
Il défile longtemps cet austère cortège
Dont le sombre ruban contraste avec la neige
Que les coiffes sans nombre étendent alentour;
Et le fauve chouan, au type de vautour,
Détache son profil, aux ténébreuses teintes,
Sur ce fond inouï, fait de blancheurs éteintes Et de feux étoilés qu’on croit tombés du ciel,
Et plus d’un ange pur, presque immatériel,
Mêle son front charmant, dans le groupe des vierges, Aux constellations de ces flammes de cierges.
Le peuple ayant suivi le clergé, seuls, les gueux Demeurés dans l’enclos se livrent à leurs jeux.
C’est alors que s’ébat tout cet horrible monde.
Le haillon retombé couvre la plaie immonde.
Ils grouillent confondant leurs rires détendus;
Le public est plus loin, les cris seraient perdus. L’homme aux pattes de chien, qui grelottait naguère, Par ses lazzis égaie un convulsionnaire,
Et les enfants mourants ont quitté leurs grabats; Leurs fronts encor bandés, ils prennent leurs ébats : Ces singes dont les dents claquaient si bien la fièvre Ont repris, tout à coup, l’agilité du lièvre.
Un aveugle, plus loin, qui compte son argent,
Jette sur sa sébile un œil fort diligent ;
Et le paquet humain, qui, d’une caisse étroite, Poussait de si grands cris, est sorti de sa boîte; Grandissant, tout à coup, de taille et d’impudeur,
Il s’étale au grand jour dans toute sa hideur.
Mais la procession, par la dune sauvage,
En sa noble lenteur, marchant vers le rivage,
LES CHAMPS ET LA MER
Sur le fond infini de l’espace azuré,
Déroule longuement son ruban diapré,
Et tandis que la mer roule, se lève et lutte,
Que sa lame se dresse et retombe en volute, Secouant, au milieu des accords assourdis,
Les perles et les ors de son frais paradis,
Le cortège plus sombre oppose ses ténèbres Aux éblouissements ; et les tambours funèbres,
Le fifre exaspéré, les longs roulements sourds Et les sons suraigus, frappant les rochers lourds, Éveillent des échos sublimement étranges, Hurlements de damnés heurtant le cœur des anges. La rafale marine éparpille en sanglots Les chants sacrés qui vont se briser sur les flots; Et le croyant qu’égare un vertige mystique,
Dans la voix de la mer pense entendre un cantique ; Et le vent ne sait pas s’il emporte au désert Le bruit de l’Océan ou le pieux concert.
Est-ce l’oiseau divin qui voltige en silence Ou bien le goéland que la brise balance?
L’haleine de l’encens, dans le brouillard amer,
Mêle un parfum céleste aux senteurs de la mer, Unissant sa blancheur idéale qui fume A la blancheur sauvage et vierge de l’écume.
L’âme humaine se livre à l’extase, et le Dieu Passe tranquillement sur l’abîme du bleu.
Mais, au portail, la foule enfiévrée et crédule Laisse éclater l’ardeur farouche qui la brûle.
Chacun bondit dans un élan désespéré Pour entrer le premier sous le porche sacré.
Poussé par l’ouragan des ferveurs frénétiques,
Un flot vertigineux de têtes ascétiques
Aux sourcils tourmentés, blêmes, les yeux hagards,
LE PARDON
Se précipite au seuil ; tandis que deux grands gars, Aux côtés du portail, solides comme Hercule, Étouffant sous l’effort du flot qui les accule, Résistent cependant en s’arc-boutant au mur;
Et fermes, sous l’ogive, élèvent d’un bras sûr, Au-dessus de ce peuple en délire qui passe,
Comme pour le bénir, la vénérable châsse Qui, pour braver l’ardent toucher de mille mains, Prête à ces vaillants gars des muscles surhumains.
Par les vents de la mer balayés, les nuages Se traînent au lointain sur d’autres paysages;
Le soir limpide et clair, ouvrant tout son trésor, Épanche ici partout ses avalanches d’or.
Les pèlerins muets errent parmi les dunes, Opposant, çà et là, taches noires ou brunes,
Au sable éblouissant leurs groupes dispersés. Léger voile flottant sur les rocs hérissés, S’élevant de la mer, une buée humide,
Monte veiner le pâle azur, marbre fluide :
Le soleil éclatant de ses plus rouges feux,
Y plonge lentement son disque lumineux,
Œil de flamme qu’entoure une sanglante brume. Après avoir jeté, dans les flocons d’écume,
A la crête des flots, qu’il revêt de corail.
Comme un dernier regard empourpré de vitrail,
LES CHAMPS ET LA MER