II
Il s’éteint. Mais bientôt le brouillard s’accumule.
Et tandis que la mer, dans le blond crépuscule, Exhale son plaintif et sourd gémissement,
Que l’étoile déjà scintille doucement,
Qu’encor les goélands se mouillent à l’ondée Des lames déferlant sur la plage ridée,
Dans le rayonnement suprême où meurt le jour,
Le camp sur le ciel gris trace un vague contour. L’effet est ravissant. Toutes les tentes fument:
Des groupes noirs auprès des foyers qui s’allument Se meuvent comme autour de vrais soleils couchants, Et dans l’air rafraîchi s’entre-croisent des chants. Des collines, au loin, nouvellement sortie,
La lune monte au ciel comme une blanche hostie ; Dans les tentes alors les groupes vont s’asseoir,
Les femmes ont servi l’humble repas du soir,
Et rempli jusqu’aux bords les écuelles d’argile;
Et de hardis enfants, dans un transport agile, Au-dessus des foyers, un éclair dans les yeux, Sautent, trouant la flamme avec des bonds joyeux. Plus loin un vieillard dit une antique légende.
Aux dernières lueurs qui tremblent sur la lande; Jetant des sons vibrants, ravissant à la fois Les yeux par sa beauté, l’oreille par sa voix.
Ici, le galbe empreint d’une grâce touchante Dans un groupe attentif une fillette chante :
« Un petit sentier conduit du manoir,
Du manoir antique à notre village,
Un sentier tout blanc. Au bord un peut voir Un petit buisson d’épine sauvage,
Un buisson charmant, au tendre feuillage Et couvert de fleurs que désire avoir L’enfant du vieux manoir.
LE PARDON
« Ah! si j’étais fleur d’aubépine,
Sa main blanche me cueillerait Et sur son cœur me poserait Sa petite main blanche et fine Comme la fleur de l’aubépine. h
« Quand le froid hiver entre à la maison,
Il va loin de nous avec l’hirondelle,
Il part quand se tait la douce chanson.
Il va vers la France... et revient fidèle Sitôt que renaît la belle saison,
Qu’on chante à la maison.
« Quand chantent les douces fauvettes, Petits linots et gais pinsons,
On voit venir à nos pardons Le bel enfant avec les fêtes;
Que j’aime linots et fauvettes 1
« Chez nous je voudrais ne voir que beaux jours, Que fêtes, que fleurs au long de l’année;
Et que voltiger, par ici, toujours,
Voltiger au soir, dans la matinée, L’hirondelle au bout de ma cheminée;
Ah! que je voudrais dans les alentours,
La voir, la voir toujours*! »
* Ces couplets sont imités d’une chanson bretonne : Les Hirondelles.
LES CHAMPS ET LA MER
Le camp sur chaque tente a refermé ses toiles,
Puis il s’est endormi sous des milliers d’étoiles. L’œil cherche à deviner ses contours incertains; Depuis longtemps déjà les foyers sont éteints.
Une brise soufflant des landes embaumées Eut bientôt dissipé le reste des fumées Qu’un instant on a vu, tourbillonnant dans l’air, S’accrocher aux buissons, s’abattre sur la mer. Maintenant tout repose. Au milieu du silence,
De la côte pourtant une rumeur s’élance,
A temps égaux, lugubre et sublime à la fois: L’Océan veille encore, et c’est sa grande voix.
Mais, insensiblement, sur la calme vallée S’étend une blancheur en nappe déroulée,
Inégale et qui semble une immense toison;
Et faiblement, alors, sur le frais horizon Où tremble, encor douteuse, une lueur d’opale,
La tour de Locronan blanchit à l’aube pâle.
Puis bientôt dans le jour indécis, vaguement,
Sur un des points du camp s’indique un mouvement; Secouant le sommeil, la vie y recommence.
Divin réveil! Voilà que lent, grave, en cadence, Avec ses deux cents voix, un chant religieux Emplit tout le désert d’accords harmonieux.
LE PARDON
L’aube aux pieux rayons monte, et sur la bruyère Plougastel à genoux exhale sa prière.
Oui, ce sont ses enfants, ses nobles matelots. L’Éternel les bénit, car allumant les flots,
Le soleil qui se lève en une gloire immense Baigne ces pauvres gens de sa magnificence.
JEANNE