‹ Œuvres poétiques de Jules BretonChapitre 47 sur 70 · LA PETITE FERME · texte numérisé non relu

LA PETITE FERME

Et la vieille semblait rêver dans le silence,

L’œil sur le câble noir où le seau se balance,

Et qui glissait bientôt entre ses doigts noueux.

Puis, élevant la jambe au lourd sabot boueux,

Elle penchait son front ridé sur la citerne,

Et la poulie alors criait. Dans un bruit terne,

Le seau heurtait l’eau sombre où se noircit l’azur, Angèle, s’appuyant de ses genoux au mur.

Le retirait, les poings cramponnés à la corde,

Et partait, lentement, avec l’eau qui déborde, S’inclinant de côté, le bras horizontal.

Sur ses pas ruisselaient des gouttes de cristal,

Un rayon entourait d’un fil d’or sa chemise, Allumant sur sa tête une flammèche grise De ses rares cheveux qui sortaient du bonnet.

Elle allait arroser son humble jardinet Où verdissaient, parmi les groseilliers malades,

Les poireaux, et l’oseille, et les fraîches salades.

Et puis elle rentrait dans le sombre fournil.

Là, devant les chenets, se montrait de profil,

Dès qu’elle ouvrait la porte, un vieillard sans parole, Fantôme décharné que son mutisme isole,

Et que la faux du Temps semble avoir oublié.

Le menton sur le sein, le corps roide et plié,

Tout le jour, il restait, là, dans la même pose, Inerte, morne comme une insensible chose,

Les sabots dans la cendre et les mains aux genoux , Sans que le moindre éclair de joie ou- de courroux, Un instant, réveillât sa pauvre âme endormie;

Plus brun, plus desséché qu’une antique momie:

Il était le plus vieux de tous les habitants Du village. On disait: — Il a plus de cent ans! — C’est le père d’Angèle. Elle-même est aïeule.

JE ANXE

La voici qui revient dans la cour, triste et seule. Son petit-fils travaille aux briques, à Vimy:

Son Bruno, beau garçon de dix-neuf ans, l’ami De Jeanne qui longtemps l’avait nommé son frère, Ignorant qu’elle fût d’une souche étrangère.

Page 1