‹ Œuvres poétiques de Jules BretonChapitre 50 sur 70 · LE C0%‘BE,/!U · texte numérisé non relu

LE C0%‘BE,/!U

v^uel était ce passé dont la vieille fileuse Entretenait encor son âme nébuleuse,

Et d’où vient que le cœur se sentait attendri,

Tout d’abord, à l’aspect de ce tranquille abri Qui dormait doucement dans une paix profonde? En ce pauvre logis revivait tout un monde:

Une longue existence empreinte sur les murs,

Les travaux, les plaisirs et les chagrins obscurs,

Les combats qu’avait vus le noyer pacifique,

S’y devinaient, ainsi qu’en un miroir rustique, Redits par le vieux seuil, par les planches de l’huis, Par la fenêtre et par la margelle du puits.

Ce logis avait vu, dans son printemps, Angèle,

Q.ue le givre de l’âge aujourd’hui ploie et gèle,

Sur le carreau bien rouge et qui 11e branlait pas, Chancelante, essayer timidement ses pasj

LE CORBEAU

Tandis que, douces fleurs écloses à la vie,

Elle ouvrait ses grands yeux et sa bouche ravie Et riait à sa mère à présent devant Dieu,

Alors que, revenant des marchés du chef-lieu, Celle-ci déposait son argent sur la table.

En ces jours plus heureux, cette muette étable Retentissait d’un long et tendre beuglement ;

Car on avait été presque riche, un moment,

Au temps où l’on mangeait la viande le dimanche Et le soir, au goûter, de la galette blanche.

Il avait vu la vache au pelage foncé Traverser cette cour, le mufle retroussé,

Lorsqu’elle revenait des herbeuses prairies Et que la blonde enfant aux pommettes fleuries, Tout machinalement et l’oeil je ne sais où,

Suivait la bête lente et qui tendait le cou.

Il avait vu le père, au jour de la naissance D’Angèle, pour marquer une ère qui commence, Pieusement planter le noyer que voilà.

Lorsqu’Angèle vieillit, que son ciel se voila,

Quand vinrent les temps durs, les chagrins, les alarmes, Que de fois, à travers l’amertume des larmes,

Ce logis lui montrait le bonheur d’autrefois Comme un pâle sourire, ou comme, au fond des bois, Un blanc rayon du ciel traversant un orage Et qui, dans un tremblant et transparent mirage, Irise les buissons tout ruisselants de pleurs 1 Angèle retrouvait, parmi les mêmes fleurs,

Des fragments de jouets et des lambeaux de robes : Souvenirs qu’à la ville, ô Temps, tu nous dérobes, Et qui, le soir, ici, réveillant le matin,

Donnent à nos vieillards un sourire enfantin.

JEANXE

Ce sourire, jamais, n’éveillait son vieux père.

Il avait cependant eu son heure prospère;

Jadis il cultivait, parfois était fraudeur, Honnêtement. — Ce temps d’innocente candeur,

A peine délivré des tailles et des dîmes,

Ayant encore au cœur des révoltes intimes,

N’avait point en mépris ce dangereux état,

Trouvant tout naturel qu’on pût voler l’État.

Il fournissait le maire et le maître d’école Et jusqu’au président du comice agricole.

Intelligent d’ailleurs et nullement lourdaud,

Il possédait l’intime amitié du bedeau Et, pour l’aimer, avait une raison secrète,

Car, lorsque la douane était trop indiscrète, L’homme pieux cachait, charitable mortel,

Tout le tabac fraudé sous le bois de l’autel.

Angèle revoyait les anciennes veillées Au coin de l’âtre, où, sur des chaises rempaillées, Ses compagnes venaient filer, coudre ou causer Des choses de chacun, et comment, sans oser S’y présenter, Étienne errait au voisinage,

Là, vaguant tous les soirs, et comment son visage Se dessinait parfois aux vitres du pignon,

Et comment, quoiqu’il fût un joyeux compagnon, Lui robuste, il devint bientôt malade et grêle: Comment il rougissait, tremblant au nom d’Angèle, Et, quand il fut admis, comment, au long d’un soir, Il ne bougeait pas plus qu’un saint de reposoir, Muet comme un pilier de l’humble cheminée.

Elle se rappelait cette belle journée

Où, sous le faix du linge, allant vers le lavoir,

Elle sentit qu’Étienne était là, sans le voir,

LE CORBEAU

Qu’il la suivait. Si bien que, soudain, interdite,

— Sans doute alors son cœur troublé battait plus vite —

Elle avait assoupli, puis ralenti son pas.

Or, le brave garçon, qui ne s’y trompait pas.

S’enhardit, marcha vite et fut bientôt près d’elle.

On parla du temps chaud, du vol de l’hirondelle Qui rasait la rivière... et c’était signe d’eau.

Puis Étienne s’offrit à porter le fardeau.

On résistait; il fit alors cette prière:

« Dieu, faites qu’elle glisse et tombe à la rivière! »

— « Pourquoi ? » dit la fillette. — « Eh bien, pour te sauver ! »

On allait, désirant ne jamais arriver

Fatalement il faut qu’un jour l’amour vous tienne,

O filles! C’est pourquoi, le soir, ce fut Étienne Qui, plus fier qu’un héros, rapporta le baquet.

Angèle allait pensive, au corsage un bouquet De cette douce fleur qui boit l’azur de l’onde.

Bientôt les noms d’Étienne et d’Angèle la blonde Furent lus au grand jour, conformément aux lois,

Sous un treillage et dans un vieux cadre de bois.

C’est surtout de ce temps, ô douce et triste Angèle,

Que tes ressouvenirs arrivent pêle-mêle,

Tout chargés de regrets, tels que, dans les déserts,

Les parfums que le vent souffle des pays verts.

Laissons-la s’égarer dans ses longues années Où l’amour, de ses biens, comblant leurs destinées,

Faisait d’elle et d’Étienne un couple si joyeux,

Que, cinq lustres durant, les jeunes et les vieux Disaient ne pas connaître un tel bonheur au monde ; Laissons-la, pour tromper sa blessure profonde.

Recueillir les débris des rêves de son cœur,

Épaves qui n’ont plus, tant le sort est moqueur,

JEANNE

Pour seule floraison, que des algues amères,

Ces suprêmes jouets des humaines chimères;

Ah! qui ne pleure pas sur quelque Éden vermeil!

Ils eurent un enfant, une fille. Au soleil,

Elle grandit ainsi que pousse un jeune tremble, Tout naturellement, car un bonheur ressemble A tout autre bonheur: les roses du jardin.

Qui boivent la rosée au soleil du matin.

N’ont rien pour empêcher que l’œil ne les confonde. On ne remarquait point sa fraîche tête blonde, Parmi les blonds enfants battant tous les midis Le sonore pavé de leurs pas étourdis,

Lorsque leur bande libre émerge de l’école,

A flots pressés, jetant dans l’air sa clameur folle. Mais, plus tard, quand la fille eut atteint ses seize ans, Sa beauté resplendit aux yeux des paysans.

Le vieux contrebandier en pleurait de tendresse; Tous les gars subissaient sa grâce enchanteresse. Mais ce fut toi surtout, ô Pierre, qui l’aimas,

Et, malgré les fureurs jalouses de Thomas Riche et puissant fermier à l’âme abjecte et noire, Tu fus le préféré. Tout fier de ta victoire.

Tu menas à l’autel le précieux trésor.

Ce fut par un beau jour et l’on en parle encor,

Et la rue éleva des arceaux de feuillage Et par des coups de feu fêta le mariage,

Et la foule entoura le couple de ses flots.

La table fut dressée au milieu de l’enclos,

Car ils étaient nombreux au festin, les convives,

Et des rires bruyants et des dents très actives Prolongèrent gaîment un solide repas.

Mais un hôte survint que l’on n’attendait pas.

Au moment où la joie éclatait tout entière,

LE CORBEAU

Les gars se partageant la rose jarretière Que le plus jeune avait dénouée au mollet De la blonde épousée, et que chaque gilet Allait se décorer de son galant insigne ;

Tout à coup, sur la table, enfreignant la consigne, Un petit être étrange et noir comme un démon Fondit et, de ses pieds maculés de limon,

A la nappe imprima de bruns hiéroglyphes, Mystérieuses croix que terminaient des griffes;

Et, tandis que le chien ne cessait d’aboyer,

Tout le monde leva les yeux vers le noyer:

Rien n’avait dérangé son feuillage immobile.

— Loin des banquets bruyants l’oiseau craintif s’exile. Cependant d’où venait cet effronté Corbeau ? Apprivoisé par l’un des convives, l’oiseau Qu’attirait un fumet flottant de victuaille Avait d’abord sauté sur la basse muraille,

Et puis, flairant son maître, il s’était abattu Au milieu du festin. Ce bizarre impromptu Avait plongé ces gens joyeux dans le délire.

Effrayé par le bruit des grands éclats de rire, Voyant tant de regards moqueurs le bafouer,

Le Corbeau, ne sachant à quel saint se vouer, Voletant, çà et là, d’une aile avariée Et par bonds affolés, gagnant la mariée,

Qui, douce, souriait de son œil étonné,

Sur sa tête posa ses griffes de damné.

Mais voici qu’aussitôt l’assistance tressaille:

Le vieux contrebandier s’est dressé dans sa taille; Et tremblant, atterré, tout blême de pâleur:

« Qu’on chasse, hurle-t-il, cet oiseau de malheur! » Puis il s’assit muet, et le croissant nocturne Le vit encore errer songeur et taciturne.

JEANNE

LE TEL1T E^UlsLO

D’abord tout souriait, tout semblait s’enchanter Autour des beaux époux, qui vinrent habiter Un logis attenant à la vieille chaumière Dont rien n’avait troublé la gaîté coutumière Que ravivaient encor ces nouvelles amours.

D’un cours égal et doux, les jours suivaient les jours. Jamais prospérité n’avait paru plus sûre.

Avant de pénétrer dans l’agreste masure,

A l’aspect de l’enclos, l’œil se sentait charmé. Solide encor, l’aïeul que le temps a calmé,

N’étant plus poursuivi par le funeste augure. Redevenu serein dans sa mâle figure.

Fraudait en plein soleil sans être inquiété.

Étienne et Pierre ont vu — que béni soit l’été ! — Sur leur pré s’élever des monts de foin superbes. Leur chariot ployer sous la lourdeur des gerbes,

LE PETIT BRUNO

Leur grange trop petite à la riche moisson,

Et Marie accoucher bientôt d’un gros garçon;

Marie était le nom de la fille d’Étienne.

C’était bien le bonheur ! Pas un vœu qui n’obtienne Une faveur rêvée, un gage d’avenir.

Angèle était grand’mère et croyait rajeunir.

Partout le paysan vieillit vite et s’étonne De voir se prolonger ces verdeurs de l’automne Sur des fronts que le temps semble avoir oubliés ;

Car sous l’âpre labeur ils sont bientôt ployés,

Ces rudes laboureurs amaigris dont les bustes Marchaient, dans leurs vingt ans, si droits et si robustes. Angèle éternisait un verdoyant printemps.

Son âme conservait, malgré ses quarante ans,

Une limpidité juvénile et candide;

Et, si son doux visage accusait une ride,

Ce n’était pas un trait de sourire moqueur :

Cette ride était jeune et venait droit du cœur.

Son beau front rayonnait d’une lueur sacrée;

Une ferveur mystique, et depuis tempérée Par un terrestre amour, transfigurait encor Ce front lisse et serein sous ses lourds cheveux d’or. Et chacun, la voyant accorte et si fleurie,

Disait : « Est-ce la mère ou la sœur de Marie ? »

Car rien n’avait voilé le soleil de son cœur.

Extase, joie, amour, tout y chantait en chœur.

Ses lèvres n’avaient point touché la coupe amère.

Elle dormait encore au berceau, quand sa mère Mourut, ne lui laissant qu’un vague souvenir Dont elle s’abreuvait sans pouvoir définir S’il était fait d’un charme ou bien d’une souffrance. C’étaient, dans la clarté de divine espérance

JEANNE

Qui dora, tout d’abord, la chambre du manoir,

De coilfuses blancheurs, un œil humide et noir,

Un visage effacé, plus pâle que la cire,

Tristement animé par un tremblant sourire De fleur tardive éclose au temps de la moisson Et que déjà la faux effleure d’un frisson ;

Et puis c’était ce cri : « Souviens-toi, mon Angèle ! » Mais la fatale main, qui brise et qui flagelle La mère, n’émeut point, dans son frêle berceau,

Le jeune enfant qui rit au soleil. L’arbrisseau Ne ressent pas les coups de la dure cognée.

Dans les voiles du temps, toujours plus éloignée, Telle cette ombre errait, seule devant ses yeux, Comme une faible brume au levant radieux.

Son amour maternel pour sa blonde Marie Maintenant pâlissait devant l’idolâtrie,

L’orgueil tendre et pieux, le transport triomphant Qu’éveillait en son cœur son cher petit enfant. Jamais, lorsqu’à ses yeux, dans ses mystiques veilles, Ses rêves, évoquant tant de pures merveilles, Ouvraient les portes d’or du divin paradis,

Non, jamais chérubins plus frais, plus arrondis, N’avaient pris en dormant de plus charmantes poses, Ni levé, dans l’azur, de plus beaux talons roses.

Au réveil matinal et le soir au coucher,

Elle pouvait au moins des lèvres le toucher Tout nu, lorsqu’elle allait renouveler ses langes,

Car il était vivant, quoique pareil aux anges;

Puis il était jaseur comme un petit moineau,

Et doux et caressant. On le nomma Bruno.

Le bonheur familier de la maison paisible, Enveloppant leurs cœurs d’une trame invisible,

LE PETIT BRUNO

Lentement, doucement, dans un tranquille essor,

Par l’air où chatoyaient de clairs mirages d’or, Emportait nos amis vers la rive rêvée.

Les femmes, souriant, guettant leur arrivée,

Dans la saine tendresse enlaçaient leurs époux De leurs bras travailleurs et pourtant non moins doux ; Pleins de force et de calme heureux que rien n’altère, Ceux-ci, rudes piocheurs, d’un beau lopin de terre Avaient vu l’an dernier s’arrondir leur avoir Et d’un hangar nouveau s’agrandir le manoir.

Mais le bonheur souvent est puni comme un crime : Combien de nids chanteurs sont jetés à l’abîme !

Quand la terre, longtemps, s’est chauffée au soleil, Quand, de son lever rose à son coucher vermeil,

Elle a senti ses flancs où la richesse abonde,

Palpiter sous Tardent foyer qui les féconde,

Qu’elle a bu la rosée et l’azur à longs traits,

Que dans les prés, les champs, les jardins, les forêts, Sans épuiser jamais son immense mamelle,

Le flux et le reflux de la sève éternelle Ont fait jaillir partout l’épanouissement Des arbres et des fleurs, des foins et du froment.

Et que parmi ces flots de blés et de verdure,

En contemplant le ciel propice, la Nature Triomphe et semble dire au Créateur : « Merci; » Alors le paysan dans son cœur chante aussi ;

Par la plaine il promène un front brun, qui, superbe, Déjà pèse combien sera lourde la gerbe !

Tout le jour il a vu s’enfler le blond trésor Et, dans un ciel plus pur, jamais le soleil d’or N’a plus placidement gagné sa tiède couche Et jamais son adieu n’a semblé moins farouche.

Le paysan s’endort dans la clémente nuit.

Et l’espoir enchanté dans le sommeil le suit.

Il reverra demain la splendeur coutumière.

A l’heure où, d’habitude, apparaît la lumière,

Il se lève, il s’étonne, il ne voit que du noir.

Le ciel, le ciel n’est plus qu’un obscur entonnoir Où de bouillants remous de bitume et de soufre Dans un cercle d’enfer se tordent, et le gouffre S’éclaire d’une brusque et livide lueur.

Le tonnerre a grondé, lugubre, dans l’horreur.

Un fracas sec et bref déchire l’air sinistre.

Striant de blêmes traits les profondeurs de bistre, Une mitraille aveugle, innombrable, bondit Sur la Terre sonore. O malheur ! Jour maudit !

Car la grêle partout hache, crible et lapide La superbe récolte, et l’homme, l’œil stupide,

Reste inerte, insensible et si terrifié Dans son cœur qu’il en est comme pétrifié.

Il se décide enfin à sortir. Il commence A mesurer l’horreur de ce désastre immense.

Pas un épi debout, et son œil effaré,

Sur le sol où naguère un océan doré Balançait doucement ses houles lumineuses,

Ne voit plus qu’un amas de tiges limoneuses.

Sous les grêlons boueux, entassés blancs et roux, La glèbe, hélas ! le sein criblé d’infâmes trous, Longtemps, longtemps encor restera refroidie.

Et secouant son âme un instant engourdie,

D’un geste il montre à Dieu, tout puissant justicier La ruine couvrant le terroir nourricier !

Mais voici qu’on entend courir, de lèvre en lèvre, Un effroyable bruit, et la secrète fièvre

LE PETIT B K UNO

De l’alarme, malgré les fanfarons moqueurs,

Trouble et glace partout les âmes et les cœurs.

Un fléau s’avançait, invisible, implacable,

Et sa marche fatale et prévue, immanquable, Menaçait la Commune. On avait affirmé Qu’un bourg assez voisin en était décimé.

La terreur avait donc envahi le village,

Adieu, douce gaîté, plaisir, rire volage !

Des gens aux carrefours s’en venaient se grouper, Dans leur anxiété cherchant à se tromper.

D’autres, silencieux, erraient, la tête basse.

On eût dit qu’ils cherchaient une invisible trace :

A leurs yeux assombris, quoique le temps fût beau, Le soleil pâlissait, funéraire flambeau ;

Ainsi qu’aux jours d’éclipse, une lueur livide Et lugubre attristait la rue étrange et vide,

Et pourtant le soleil resplendissait toujours.

Tout vaquait et chômait, tout, hormis les amours : En face de la mort, cette flamme qui crée S’exalte d’autant plus qu’elle est désespérée.

Seule, par un beau soir de ce malheureux temps, Angèle revenait du chef-lieu. Par instants,

Son pas s’alentissait, non point de lassitude,

Mais sous le lourd fardeau d’une âpre inquiétude. Pour la première fois elle éprouvait la peur.

« Peut-être, pensait-elle, est-il vain et trompeur « Tout ce bonheur qu’ici le monde nous envie;

« Car tout dépend du fil d’une fragile vie.

« On dit que l’affreux mal prend surtout les enfants ! » — Et sur son cœur passaient des spasmes étouffants, Et ses doux yeux flottaient sans se poser, farouches. « Les tout petits, surtout, tombent comme les mouches

JEANNE

« Là-bas, racontait, hier, Jean, le vieux colporteur.

« Étienne me soutient que cet homme est menteur,

« Est-ce vrai ? Le bon Dieu n’aurait pas, il me semble,

« Le courage... Et pourtant j’ai grand’peur et je tremble. » Elle allait anxieuse, un panier à la main,

Ses regards, sans le voir, errant sur le chemin.

Puis, comme elle entendit jacasser une pie,

Angèle, pour chasser une pensée impie,

Frotta son front si pur : ainsi qu’un noir lambeau,

Une ombre traversait son âme, et le corbeau,

Qui s’était, au festin, reposé sur Marie,

L’obsédait. Mais bientôt elle vit la prairie

Qui touche au vieux manoir ; elle était à l’endroit

Où le chemin moins vert devenait moins étroit,

A l’endroit où se dresse un ancien calvaire,

Et, tombant à genoux, égrenant son rosaire,

Dans de brûlants transports d’amour et de ferveur, Longtemps elle adora son bien aimé Sauveur.

Le Dieu, penchant sa face amaigrie et souffrante, Semblait l’encourager de sa bouche mourante.

Elle se lève alors, le courage affermi ;

Déjà le vieux manoir se montrait à. demi,

Le pied trempé dans l’ombre et la brume argentine.

Son chaume noir sortait des bouquets d’églantine,

Sous le dôme immobile et bruni du noyer ;

Le Soleil se couchait et faisait ondoyer Le village dans l’or d’une fine poussière Qui montait lentement des bords de la rivière.

Au premier cabaret, l’ordinaire roulier S’arrêtait. Ce tableau si doux, si familier,

Si rassurant, bientôt, réconforta son âme,

Et, le cœur et le pied plus légers, l’humble femme S’approchait du manoir dans un air pur et sain,

LE PETIT BRUNO

Après elle entraînant le coutumier essaim Des vibrants moucherons dans un nuage fauve.

Toute la maisonnée était bien saine et sauve, Lorsqu’ayant soulevé la clôture en lattis,

Elle eut, par le jardin, regagné le logis.

Angèle, ouvrant la porte, entre dans la chaumière. Un chaud reflet du soir pénètre, et sa lumière Déferle en poudre blonde aux poutres du plafond Et, dans l’âtre qui semble un trou noir et profond, Brillent de clairs paillons au milieu de la suie.

Les cuivres, qu’une main toujours soigneuse essuie, Ont des étoiles d’or dans leur miroitement.

En face du foyer au feu rouge et dormant,

La crayeuse cloison qui sépare la chambre Du fournil se revêt de chaudes teintes d’ambre Dont l’ardeur s’amortit et meurt en reflets froids Sur les dalles, tandis que les autres parois Se baignent mollement dans une ombre verdâtre Et mouvante venant du verger. Près de l’âtre Étienne, assis rêveur, s’était levé d’un bond, Lorsque la main d’Angèle eut fait crier le gond De la porte coupée et qui s’ouvrait en double.

Et la femme aussitôt, qui remarque son trouble,

Lui dit : « Pourquoi ta main tremble-t-elle ? Qu’as-tu ? « Un malheur sur ce toit s’est-il donc abattu ?

« — Je dormais, répond-il, le seul bruit de la porte, « M’éveillant en sursaut, m’a troublé de la sorte.

« Tout va bien. Ne crois pas — car on te le dira — « Que le vieux colporteur soit mort du choléra;

« Si ce soir, brusquement, Jean a cessé de vivre,

« Le genièvre en est cause ; il était toujours ivre. «Tu sais bien qu’il descend et loge au Coq-Hardi,

JEANNE

« Au seuil du cabaret, je l’ai vu, ce midi,

« Se traînant, ivre-mort, et tout couvert de terre,

« Hurlant dans une soif que rien ne désaltère.

« J’eus pitié de l’ivrogne et lui prêtai mon bras :

« Puis alors, dans un lit dont il ôta les draps « L’aubergiste le fît coucher. Mais le pauvre homme,

« A trois heures, dormait de son éternel somme.

« Il était déjà mort lorsque vint le curé.

« On dit que l’alcool l’a tant défiguré,

« Que sa face en était comme brûlée et noire. »

La femme, en écoutant cette tragique histoire, Frémissait. La sueur perlait sur son front blanc. Certe, Étienne mentait. Angèle fit semblant De croire simplement ce que disait Étienne Et murmura : « Mon Dieu, que ta main nous soutienne

Le lendemain, aux yeux du bourg abasourdi,

Jean étant enterré, le même Coq-Hardi,

D’où, par instants, sortait un sanglot lamentable, Resta fermé, lugubre. Au seuil, sur une table Qu’un drap noir recouvrait de son voile affligeant, Se dressait, plus funèbre, un crucifix d’argent ;

Car l’aubergiste, hier, si sain et si solide,

Là, maintenant, gisait, muet, roide et livide.

En deux heures, le mal en avait fait un mort.

La foudre vite abat le chêne le plus fort.

Les voisins consternés, tremblants, la face blême, Passaient en se signant devant l’horrible emblème.

La peur est inventive : un bruit s’est répandu,

Un bruit lâche : on disait : « Cet homme s’est pendu. » Cependant, ô terreur ! la semaine suivante,

Le Coq-Hardi voyait la femme, la servante Et le fils s’en aller vers l’éternel repos,

LE PETIT BRUNO

Laissant le cabaret pour longtemps morne et clos.

Plus de doute à présent, le mal est manifeste 1

Et tu vis accourir, toi qui chasses la peste,

O bienheureux saint Roch, une procession Affolée, implorant ton intercession.

Au paysan la peur, en ce moment, rappelle Qu’au fond du terroir dort ta déserte chapelle.

Perdu parmi les blés, revêtu de ton froc,

Banni dans les chardons, d’habitude, ô saint Roch, Tu n’avais pour ami que ton barbet fidèle;

A moins — et tu le vis parfois — qu’une hirondelle, Au-dessus de ta tête, au vieux cintre bénit,

Ne s’en vînt, familière, appendre son doux nid.

O Saint, que pensas-tu de l’affluence grande Qui bientôt t’apporta tous les jours son offrande,

De cette ardente cour d’improvisés dévots,

Toi que saluaient, seuls, dans le vent, les pavots?

Parmi les pèlerins que la peur fanatise,

Angèle n’allait point vers saint Roch, mais l’église, Dans un discret recoin, abritait sa ferveur.

Là, sur un vieux tableau tout usé, le Sauveur Que les dégâts du temps voilent, dont on devine Bien plus qu’on ne la voit, la figure divine,

Dans l’auguste froideur du sombre demi-jour, Consomme, les yeux clos, son martyre d’amour. Auprès, sur un endroit que l’humidité mange, Encor plus vaguement, une apparence d’ange,

Dans un calice d’or, recueille le Saint Sang Qui du côté blessé coule à flot jaillissant,

Et rejette l’horreur de ses éclaboussures Au flagellé couvert d’affreuses meurtrissures.

Mais, plus bas, fatiguant ses regards attentifs,

JEANNE

Elle eût en vain cherché les deux forcenés Juifs Qu’elle avait tant maudits dans sa première enfance : A peine un bout de casque ou bien un fer de lance, Une main, un fragment de visage grêlé S’y déforment au gré du panneau craquelé,

Et le reste s’effeuille en écailles moisies.

Là ne pénètrent point les lueurs cramoisies De vitrail, ni l’éclat d’azur et de vermeil Dont, plus loin, les piliers s’égayaient au soleil.

Ce fond de bas-côté, sous sa voussure lourde,

Reste grave et noyé dans une brume sourde.

Le cœur, hélas! sevré de ses rêves heureux,

Angèle aimait alors ce réduit ténébreux.

Sous les rigides plis droits d’une mante noire, Dévorant des regards l’hostie expiatoire,

L’adorant, implorant son propice secours,

Aux loisirs que laissait son travail, loisirs courts, Elle s’abîmait là jusqu’au fond de son âme.

Or, dans cet abri sombre, un jour, la pauvre femme Redemandait à Dieu d’apaiser ses tourments Qui redoublaient encor, car six enterrements,

Ce matin, ont glacé d’effroi le voisinage.

— Autour du vieux manoir, le fléau faisait rage. — Elle a, sur le chemin où tout redit le deuil,

Croisé le charpentier qui portait un cercueil.

Elle a de plus compté, le frisson aux vertèbres, Devant quatre maisons, quatre tables funèbres.

Et le morne clocher ne tintait plus son glas.

La peur était muette et les pleurs étaient las;

La peur, qui fige l’âme et gèle les entrailles,

Déjà séchait les yeux devant ces funérailles, L’égoïsme brisant les plus vibrants ressorts.

Mais Angèle, en son cœur, les pleurait, tous ces morts.

LE PETIT BRUNO

Elle était, la paupière encor rouge et mouillée, Devant le sombre Christ, dans l’ombre, agenouillée Sous sa mante ancienne aux plis sombres et droits, Comme la Vierge au pied de la sanglante croix. Immobile, dans un pressentiment étrange,

Elle fixait ses yeux pleins d’angoisse vers l’ange Que le temps outrageait sur l’antique panneau.

Cet ange vaguement ressemblait à Bruno.

Elle s’en aperçut, mais, dans son trouble extrême,

Ce qu’elle croyait voir, c’était Bruno lui-même Et si pâle et si terne en son corps effacé.

Petit cadavre éteint de Bruno trépassé...

Clouée au sol, la bouche ouverte et le cou roide,

Ses deux tempes battant sous une sueur froide, Abandonnant ses bras et ses yeux obstinés Tendant vers l’ange seul leurs regards fascinés, Funéraire statue à genoux sur les dalles,

Elle entendait tinter d’invisibles cymbales,

Trouble étrange, au milieu d’un sourd bourdonnement Quand soudain retentit dans la nef, brusquement,

Un bruit clair de sabots sous la voûte sonore.

Angèle dont le front, pâle, pâlit encore Se retourne... et Marie accourt, les bras tendus, Hagarde, échevelée, et les yeux éperdus.

Angèle tord ses mains, hurlant ce cri terrible:

« Il est mort, mon Bruno, Bruno ! » Folle, insensible, Elle voit les piliers massifs tourbillonner Sur leur base oscillante, elle voit rayonner D’étranges feux dans l’air ; . . . les gouttes de sang rouge Tremblent horriblement sur le vieux Christ qui bouge Elle s’affaisse et tombe et par de vains efforts La jeune femme cherche à ranimer son corps.

Angèle ne voit plus, n’entend plus, et Marie Bien inutilement la secoue et lui crie :

JEANNE

« Mère, Bruno va bien, reprenez vos esprits ! » Dans son vêtement noir, blanche sur le sol gris, Refroidie et livide, on eût dit une morte.

Marie, épouvantée, a couru vers la porte. Arrivent deux voisins qui prêtent leur secours. Ils emportent Angèle, et, le long du parcours, Par le morne désert de la rue alarmée,

Sur leurs bras elle pèse et flotte inanimée.

ÉTIENNE

ÉTIE'K.'K.E

Etienne travaillait, dès l’aube, défrichant Un bois marécageux pour agrandir un champ Qu’il venait d’acquérir au fond du territoire. Quoique la terre en fût toujours humide et noire, Il n’a pas dédaigné d’en augmenter son bien. Certains légumes, là, du reste venaient bien;

Là, vigoureusement, poussait la betterave.

De l’âme plein les bras, Étienne, — il était brave Et jamais son labeur ne s’était relâché, —

Dès l’aurore, avait donc obstinément pioché, Arrachant pour les mettre en tas les rudes souches ; Quand soudain il pâlit et des ombres farouches Sinistrement passaient et voilaient ses regards ;

Et quoique le soleil le mordit de ses dards,

Dans ses veines, bientôt, courut un froid de glace Il lutta, mais en vain, et, terrassé sur place,

JEANNE

Dans une horrible et longue angoisse il attendit,

Se tordant, se traînant. Puis, son corps s’engourdit. Dans une soif ardente, il appelle, il écoute :

De lointains chariots, seuls, criaient sur la route.

Il se sent mieux, se lève et va jusqu’au sentier;

Il trébuche et retombe au pied d’un églantier.

Un gros homme approchait, menant un attelage, Étienne croit déjà regagner le village :

Mais cet homme est un lâche infâme, c’est Thomas!

Il passe, il pousse un hue! et s’éloigne à grands pas Tout tremblant, excitant ses chevaux de la bride.

Et la face d’Étienne était sombre et livide;

Ses membres roidissaient, par les crampes, crispés.

Des bûcherons toujours au bois sont occupés,

Dont Dieu veut qu’à cette heure un groupe s’en revienne Ces hommes attendris au triste aspect d’Étienne, Assemblant des rameaux dont ils font un brancard, Emportent le mourant qui dit : « Il est trop tard ! »

Le groupe, dans sa marche alentie et prudente,

Grave et seul, s’avançait dans la campagne ardente, Point lugubre flottant dans un infini clair.

Un splendide soleil, irradiant dans l’air,

— On était en juillet — de ses flammes puissantes, Déjà jetait de l’or aux moissons mûrissantes.

La Nature insensible aux transes des humains,

Pleine de tous ses dons, ouvrant ses larges mains,

Dans les miroitements sans fin de la lumière, Accomplissant l’immense œuvre de la matière,

Sereine et souriant du sourire éternel,

N’avait point de souci de ce poison mortel Et subtil, qui, partout, ravageait la contrée.

Les ramiers roucoulaient leur plainte enamourée.

ÉTIENNE

Sur les rudes chardons qui, le long du chemin, Dressent si fièrement leurs têtes de carmin,

Les papillons de feu, les abeilles actives,

Et les vivants saphirs, les émeraudes vives

Des mouches pullulaient, comme par les temps sains,

En mille étincelants et bourdonnants essaims,

Et la frêle cigale essayait ses coups d’aile.

L’alouette chantait, mais l’alerte hirondelle,

De ses joyeux traits noirs, ne rayait plus l’azur :

On dit que cet oiseau, qui ne boit que l’air pur,

Devant l’invasion du miasme funeste

Quitte les lieux maudits où s’infiltre la peste.

Le groupe, cependant, ne cesse d» marcher Doucement vers le bourg dont bientôt le clocher Apparaît dans le deuil de son morne silence,

Que rompt, seule, la voix du cadran qui s’élance Dans un tintement grêle et qui, le plus souvent, Emportée à regret sur les ailes du vent,

Aux soleils brillants comme aux nocturnes ténèbres, N’annonce plus, hélas 1 que des heures funèbres. Sur le brancard, Étienne a les traits résignés;

Ses yeux, qu’une rapide agonie a gagnés,

Ne voient plus qu’à travers une trame sanglante ; Sur sa lèvre déjà s’éteint sa voix dolente.

Non loin, de blonds enfants à l’affût des oiseaux, Couchés dans les chardons, surveillaient leurs réseaux. Muets et contenant les éclats de leur joie,

Sur cette terre vague ils guettaient une proie Que de petits traqueurs levaient aux environs.

L’un d’eux bientôt accourt aux cris des bûcherons, Et, dans d’alertes bonds, vole avertir Marie.

Pour éviter la rue on prend par la prairie.

Le lattis du jardin, ouvert à deux battants,

Laisse passer celui que de bien courts instants Séparent du bonheur tranquille de sa vie,

Et dont l’âme modeste, au devoir asservie,

Ouvre déjà son aile à l’appel de la mort.

Cependant ses regards, dans un dernier effort,

Ont encor reconnu le beau noyer d’Angèle :

Alors le long amour que son cœur pur recèle Ravivant, un instant, la source des douleurs,

Pour la dernière fois a fait germer ses pleurs.

Mais vainement les mots se pressent sur sa bouche.

Tout à coup, apparaît un grand vieillard farouche,

Plus hâve, plus hagard qu’un spectre de tombeau; L’insensé n’a qu’un cri : « Le corbeau, le corbeau ! »

Etienne est déposé sur son lit, quand la porte De l’enclos s’entre-bâille, et voici qu’on apporte Angèle dont les yeux commençaient à s’ouvrir.

Que voit-elle? Marie, égarée, accourir,

Se cramponner au seuil et barrer le passage.

Angèle, à cet aspect, se débat avec rage Et repousse les bras qui l’empêchent d’entrer.

Elle entre ; Étienne est froid : il venait d’expirer.

Des mains qui la tenaient alors débarrassée,

Elle fond sur le lit, prend la tête glacée.

Hurlant, désespérée et, rejetant les draps,

Elle veut, en serrant Étienne dans ses bras,

Sous ses baisers brûlants et frissonnants de fièvre,

Le ranimer au feu qui consume sa lèvre ;

Et tout ce qui, jadis, dans son cœur a chanté,

Toutes les ailes d’or de son rêve enchanté,

Tout ce qui fait qu’on rit et qu’on pleure et qu’on tremble,

ÉTIENNE

Les joyeuses moissons que l’on fauchait ensemble,

Et jusques aux temps durs qu’il a fallu passer,

Le bel enfant qu’au soir on allait embrasser,

Tout le vert des printemps, les rouilles de l’automne, Tout le feu des étés, l’hiver qui nous étonne, Quand sa première neige au matin apparaît,

Et la première fleur qu’à deux on respirait,

Les timides soleils ouvrant les violettes Et les mêmes repas dans les mêmes assiettes;

Tout ce qui bourdonnait et chantait dans son cœur, Rejaillit, rechanta dans un funèbre chœur.

Tous les rayons d’amour, toute la chaste flamme, Astres intérieurs illuminant son âme,

La brûlent maintenant comme des feux d’enfer :

Les Souvenirs, ainsi que des flèches de fer,

La frappent tous ensemble, et leur pointe pénètre Par tous ses sens, vibrant jusqu’au fond de son être, Et tel d’entre eux, un rien dès longtemps oublié, Mord si cruellement ce cœur supplicié Qu’il y fera saigner la plus large blessure.

Tant de coups à la fois dépassant la mesure De ses forces, elle pousse un effroyable cri Et se dresse et retombe auprès de son mari,

Qui maintenant n’est plus dans son néant qui navre, Sous les plis du linceul, qu’un roide et froid cadavre.

Le vieux contrebandier, sombre comme un vautour Qu’un chasseur a blessé, sur un banc de la cour,

Ne manifestait plus qu’un tremblement stupide.

Ses regards se figeaient dans leur orbite aride.

Il semblait oublier les coups qui le frappaient. D’inconscients frissons, par instants, l’agitaient;

JEANNE

Un spasme convulsif remuait sa paupière.

Chose étrange ! ses yeux ne quittaient pas la pierre D’une auge qui, l’hiver, s’était fendue aux froids;

Le vieux le remarquait pour la première fois.

Bientôt le sombre oubli couvrira de ses voiles Tous ces morts. Aux clartés de nouvelles étoiles, Oublieux du temps triste et de soleils éteints,

Nous prendrons notre vol vers de plus gais lointains. Nous nous réjouirons aux futures aurores,

Et les oiseaux du ciel, à nos âmes sonores,

Chanteront de nouveau de nouvelles chansons.

Il est temps de hâter notre marche. Passons Sur la fin du fléau hideux dont la furie Pour la tombe enleva bientôt Pierre et Marie Et tant d’autres, la mort frappant à tous moments. Nous tairons, ô Marie, aussi tous tes tourments Horribles. Tu tombas deux jours après ton Pierre. Quand tu le conduisis au sombre cimetière,

Apre et suprême angoisse où ton cœur fut plongé,

Tu suivis le cercueil, et rien n’était changé Sur la route. Partout les sureaux, dans les haies, Laissaient tomber les fleurs de leurs naissantes baies Sur l’herbe et sur l’ortie, ainsi qu’au jour serein Où l’amour qui battait et riait dans ton sein,

Au bras de ton ami, te menait à l’église.

Aux carrefours volait même poussière grise,

Alors, au pied des murs, auprès des fumiers roux, Comme aujourd’hui séchaient des tiges de grands choux Mais, bien loin de gémir sous ta mantille noire,

Alors, tu marchais blanche et le front clair de gloire. Femme, le ciel pourtant a pitié de ton deuil.

Il va te reposer demain dans un cercueil,

Et puis, lorsque, là-bas, refleurira ta tombe,

ÉTIENNE

Lorsque les étourneaux et la douce colombe Iront piquer le grain du triste tournesol Qu’Angèle aura planté sur le tranquille sol Qui doit se refermer bientôt sur ta dépouille Et, dans le morne oubli qui met partout sa rouille, Où tu t’en vas dormir ton éternel sommeil,

Ton Bruno grandira sous un clément soleil.

Cependant, sur son lit, la malheureuse Angèle Que l’ange de la mort effleurait de son aile,

Était horriblement malade et délirait :

Même le jour funeste où Marie expirait,

Le médecin avait prédit sa fin prochaine.

Mais son âme pourtant ne brisa point sa chaîne. Longtemps entre une vie insensible et la mort,

Elle put ignorer les nouveaux coups du sort.

Et, quand la chambre vide eut dit toutes les pertes, Ses nerfs étant brisés par les crises souffertes,

Sous la molle langueur alors qui la gagna,

Affaissée en son âme, elle se résigna.

C’était pitié de voir, agrandis et farouches,

Ses yeux étrangement ouverts que rendait louches, Dans la confusion de ses esprits hagards, L’égarement inerte et fixe des regards.

A peine, par instants, sur ses arides lèvres Que brunissait encor la brûlure des fièvres,

Un pâle et douloureux sourire languissait,

Quand sa voisine Marthe, au seuil, apparaissait,

Car, si de son malheur tout le monde s’écarte,

Elle avait vu venir la brave et forte Marthe.

Se prodiguant sans cesse, allant par tous les coins, Calme, sans murmurer multipliant ses soins, Toujours veillant debout au chevet des malades,

JEANNE

En dépit des terreurs et des jérémiades De son faible mari qui blêmissait de peur,

Marthe avait inspiré de l’âme à plus d’un coeur. Avec sa fermeté qui jamais ne varie,

Ayant mis au linceul Pierre, Étienne et Marie,

Elle avait encor pris soin du petit garçon,

Comme s’il eût été son propre nourrisson.

Angèle ne sait point cela. Marthe s’est tue,

Car parfois un accès de joie extrême tue.

Épiant la malade avec attention,

Son œil, toujours ouvert, guette l’occasion.

Angèle revenait par degrés à la vie,

Mais dans de tels tourments, qu’elle ut poursuivie Par la soif de la mort : — « Je ne puis tant souffrir, « Disait-elle, ô Jésus! fais, oh! fais-moi mourir!

« Sur moi seule pourquoi faut-il que tu te venges?

« De tous ceux que j’aimais lorsque tu fais des anges, « Pourquoi me laisses-tu dans cet horrible enfer?

« O toi qui fus frappé des verges et du fer,

« Toi dont j’ai tant pleuré les souffrances divines,

« O Christ, je porte aussi la couronne d’épines 1 « Si ta vengeance au moins m’eût épargné Bruno !

« Ah! quand ma chaîne ici n’a plus un seul anneau, « Pourquoi, pourquoi ne puis-je abandonner la terre ?

Un jour qu’elle dormait d’un sommeil salutaire, Dans un rêve elle vit, parmi les champs de blés,

De graves moissonneurs au soleil assemblés,

En silence et debout : leurs femmes et leurs filles Avaient mis en faisceau les faux et les faucilles,

Et disaient : « Aujourd’hui, c’est la moisson de Dieu.» Étienne, le plus haut, se tenait au milieu.

Souriant à côté de Pierre et de Marie.

ÉTIENNE

Sa face était paisible et pourtant attendrie,

Et son front en sueur au soleil reluisait.

Angèle vit alors qu’Ëtienne grandissait;

Sa forme s’allongea, dans l’air, accentuée,

Et sa taille monta jusques à la nuée Solide qu’il tâta de son énorme main.

Et puis, courbant le dos, d’un geste surhumain, Dans ses immenses bras prenant Marie et Pierre Et redressant son front serein dans la lumière,

Il s’assit entre eux deux au nuage d’argent

Qui, comme un grand vaisseau, s’ébranlant et nageant,

Fendit tranquillement les zones azurées.

Dans la splendeur du ciel d’abord démesurées,

Leurs figures bientôt ne firent plus qu’un point.

Angèle était ravie et ne comprenait point.

Soudain elle se voit par son corps toute nue.

Dans le frisson glacé d’une horreur inconnue,

De son flanc jaillissait une gerbe de sang Ruisselant dans un flot de pourpre, éclaboussant De gouttes vives comme une pluie écarlate Son sein martyrisé dont la pâleur éclate Et ses membres plus froids et plus blancs que la mort. Puis, à ses sens qu’agite un étrange transport,

Avec cette clarté merveilleuse des songes,

Apparaît un enfant, à ses mains des éponges;

Il lave la blessure. Angèle sent couler Un baume dans son corps et ses yeux se voiler De larmes qui, tombant sur la plaie arrosée,

La réconfortent, chaude et vitale rosée...

Et voici que renaît son corps endolori...

Et le divin enfant, c’est son Bruno chéri 1

En ce moment Angèle entr’ouvrit sa paupière.

JEANNE

Le soleil matinal filtrait dans la chaumière Un gai regard de flamme où des atomes d’or Etincelaient, flottant pour refloter encor,

Et comme fascinés. Ce pur rayon de gloire,

Ce charme aérien chassant de sa mémoire Toute l’horreur du rêve, apaise le tourment D’Angèle, et les doux yeux de Bruno, seulement,

La regardant toujours, lui donnent le vertige... Angèle est réveillée, et pourtant, ô prodige!

Sur son lit elle voit les traits et les couleurs De son ange qui rit parmi de fraîches fleurs!

Bruno! c’est lui! Des lis, des roses l’environnent. Bruno vit donc encore !... En ce moment résonnent, Aux lèvres de l’enfant, des accents argentins,

Prière bégayée et qu’en de tels matins,

Elle avait, au bon temps, si souvent entendue 1 Et Marthe pousse alors vers l’aïeule éperdue L’enfant qui bat des pieds et, l’œil clair et confus, Tend ses petites mains comme un petit Jésus!

l’étrangère

L’ÉT‘H^lcK,GÈ%E

S i nous sommes ravis au charme de nos plaines Qui bercent les blés d’or, et si, les voyant pleines D’innombrables beautés, nous les aimons d’amour, Ah! combien notre cœur tressaillerait, le jour Où nous contemplerions les rives de l’Aurore :

La Grèce- au front sacré, les splendeurs du Bosphore, Et ce pays, berceau de l’homme vagissant,

Qui vit fleurir l’Èden, lorsque le Tout-Puissant Posait son pied divin sur les degrés sublimes Qu’élèvent, jusqu’au ciel, ses gigantesques cimes,

Et l’Inde, antique terre aux feux étincelants,

Où les oiseaux de l’air sont des joyaux volants Qui mêlent, aux ardeurs des brumes toujours chaudes, L’éclair de leurs rubis et de leurs émeraudes;

Où, sous les parasols des arbres triomphants,

Le Gange donne à boire à de blancs éléphants; L’Inde, la source au germe, au milieu des mystères,

Le rêve inassouvi des voluptés austères ;

Où non loin des bassins, dormants et bleus miroirs,

JEANNE

Le grand soleil projette, entre les cèdres noirs,

Ses rayons amoureux sur la rose pagode,

Où l’air frémit encor du premier vol de l’ode !

Ah! si notre soleil, aux portes du matin,

Brille si glorieux dans le ciel argentin

Que le rayonnement de ses flèches d’or scinde,

C’est qu’il monte imprégné des merveilles de l’Inde.

Le monde a conservé l’indélébile sceau De la terre qui fut son lumineux berceau.

Jusque dans l’Armorique on retrouve les traces De ce foyer sacré d’où rayonnent les races.

Les antiques dolmens, des flots du Nord battus. Gravent sur leur granit des dessins de lotus.

Et le Breton n’a point oublié les images

Que brodait son ancêtre aux manteaux des vieux Mages.

Tandis qu’ Angèle endort, de nouveau, dans son lit Son tendre chérubin et que son deuil pâlit Dans l’amour rajeuni de son devoir sublime,

Lorsque, prête à sombrer, son âme se ranime Et, sous l’impulsion d’un courageux transport,

Pour Bruno seul s’efforce à regagner le port,

Un navire poussé par une brise égale,

Sur l’azur merveilleux du golfe de Bengale,

Sous un ciel bleu qui fait oublier les dangers, Emmène au loin, parmi de joyeux passagers,

Une jeune créole adorablement belle,

Mais de qui la farouche humeur semble rebelle Au charme solennel du ciel clair et des flots.

Indifférente aux soins discrets des matelots,

Comme une fleur malade, inclinant son front lisse Et pâle sur l’arc noir d’un long sourcil que plisse

l’étrangère

L’opiniâtre ennui d’un songe soucieux,

Elle laisse, au hasard, errer de ses grands yeux Plus sombres que la nuit sous leur voûte profonde, Lentement, des regards inconscients sur l’onde.

Et dans l’étrangeté de ses beaux traits pâlis Que berce, monotone, un incessant roulis,

Au milieu de l’immense Océan des tropiques,

Au vertige enivrant de ses remous épiques,

On croit voir un génie éploré de la mer,

Dessinant la langueur de son profil amer Sur l’écume de neige et sur la lame glauque.

Elle pleure. Un sanglot monte à sa gorge rauque, Et ses yeux inquiets ignorent le sommeil.

Est-ce le seul regret des pays du Soleil ?

Parfois, pris de frisson, son corps brusquement bouge, Elle frémit et mord sa lèvre forte et rouge,

Tandis que, vers son front, une vive chaleur Monte et d’un flux de pourpre inonde sa pâleur. Comme un diamant noir sa prunelle s’enflamme, Révélant le brasier qui consume son âme;

Car, dans l’égarement où plongea sa raison,

Sa bouche ardente a bu l’ivresse du poison.

Suzanne, tel son nom, immobile, affaissée,

Suit sur les flots grondeurs son unique pensée Qui retourne en arrière, irrésistible attrait,

Vers la rive natale où l’antique forêt,

Sous le dôme embrasé de la lumière pure,

Enfonce à l’infini sa profondeur obscure,

Où se tordent les bras de l’immortel figuier,

Où, comme les lueurs farouches de l’acier,

Dans une épaisse nuit, luisent les yeux du tigre.

JEANNE

Sous le poids d’un arrêt inflexible, elle émigre, Anéantie, hélas!... O terribles aveux !

Cruelle autorité qui disait : « Je le veux,

« Fille infâme, demain nous partirons ensemble ! » Comme il la maudissait ! et combien elle tremble Devant les durs éclairs de ses yeux courroucés.

Et Paris les attend. Mais ce n’est point assez De cet exil, il faut encore qu’elle oublie!...

Que personne ne sache!... Ah! son âme avilie Lorsqu’à tout ce qu’elle aime elle aura dit adieu, Pourra-t-elle sourire encore au grand ciel bleu ? L’innocence perdue, où retrouver sa trace ?

Mais le père le veut : dur préjugé de racel

Il erre sur le pont, en proie aux noirs accès De la haine et d’un sourd chagrin. Il est Français D’origine et d’aspect, non pourtant d’habitudes. Son âme s’est bronzée aux chaudes solitudes,

Et, plutôt que de voir cet amour triomphant,

Il eût, de sa main propre, étranglé son enfant.

Il n’avait point jadis cette roideur altière,

Alors qu’il épousait une riche héritière Dont la lèvre de pourpre aimait le narghilé,

Et dont le sang coulait d’un flot d’ambre mélé.

Et Suzanne languit sans force et sans courage, Comme une frêle fleur que le vent de l’orage A brisée et qu’entraîne un âpre tourbillon Loin de la fleur aimée et du n tal sillon,

Et son cœur qu’un subit éclair parfois inonde,

Ah! longtemps reverra, dans la forêt profonde, Par la nuit que répand sa farouche épaisseur, Bondir, dans les fourrés, l’intrépide chasseur,

Le paria superbe aux yeux dardant la flamme

l’étrangère

Dont les âpres baisers ont affolé son âme ;

Mais partout, dévorant son douloureux secret,

Elle pliera devant l’inexorable arrêt.

Tandis que, dans l’écume errante, le navire, Creusant un long sillon d’azur, au large vire Vers l’Afrique; tandis que sur le dos mouvant Des lames, il s’éloigne au doux souffle du vent, Qu’au soleil on voit luire encor ses blanches voiles Dont la brise attiédie enfle toutes les toiles Et le pont balancer son profil incertain;

Quittons cette amoureuse et ce père hautain, Revenons en Artois, vers la veuve laissée,

A ses transports d’amour maternel. La pensée,

Plus vite que le vent, conduira notre essor Au gré de son caprice et sur ses ailes d’or.

Et dans un seul élan de sa vive envergure,

Sur les hauteurs du ciel bleu d’où se configure Le contour sinueux des eaux et des pays.

Tout un monde étendu sous nos yeux éblouis, Par-delà les troupeaux moutonnants des nuées Qui, là, s’interrompant, plus loin, continuées,

Nous laissent voir, avec d’intermittents éclairs,

A travers le réseau de leurs larges trous clairs,

Au fond d’un bain d’azur, les couleurs et les formes Des villes, des forêts, des montagnes énormes,

Des fleuves, des caps noirs, des golfes d’outremer Et cette immensité farouche de la mer ;

Sur les hauteurs du ciel, vers notre chère France, Volons où nous appelle une sainte souffrance.

Sous le vertigineux élan de notre vol,

Bien loin, bien loin, ont fui les pays du Mongol, L’Indoustan et la Perse, et, franchissant l’espace,

Bagdad et l’Arabie, et puis voici que passe La Terre Sainte où dort le grand Dieu d’Israël. Comme une immense flotte au départ, l’Archipel Tourne, léger essaim de mouettes, et file,

Et Chios et Naxos, Rhodes qui se profile Plus loin, Rhodes qui vit Protogène et Charès,

Un instant, ont montré leurs touffes d’aloès,

Leurs rocs étincelants et leurs noirs bouquets d’arbres. Voici Mélos, M y cône et Paros dont les marbres Ont revêtu les dieux d’immortelle blancheur. Chefs-d’œuvre mutilés par l’aveugle Faucheur,

Des temples au front pur dominant sa falaise,

Le sol qui fut l’Attique et le Péloponèse Nous apparaît. D’un cœur qu’enivre l’air sacré, Saluons Salamine et le golfe azuré Où la flotte barbare abattit ses antennes;

La merveille des arts a surgi : noble Athènes Qui nourrit Phidias! Puis encor les flots bleus Se déroulent sans fin, comme un désert houleux,

Et le ciel s’assombrit; mais, dans une embellie,

— Ame, encore un dernier coup d’aile ! — l’Italie, Terre blonde et sonore émerge de la mer.

Plus avant! plus avant! plus vite, fendons l’air; Déjà s’ébauche au loin notre France fertile,

Et déjà, sous notre aile alerte, a fui cette île Qu’abandonna le vol craintif de l’Alcyon,

Le jour où l’Aigle y fit sa fauve éclosion.

Salut, pays des blés, des vignes et des chênes,

Va ! 11e sois pas jaloux de Rome ni d’Athènes,

Car, si Tune eut la Force et l’autre la Beauté, France, chez toi naquit la mâle Liberté 1

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