‹ Œuvres poétiques de Jules BretonChapitre 52 sur 70 · LA PETITE JEANNE · texte numérisé non relu

LA PETITE JEANNE

« Le petit étant blond. Un enfant de l’hospice,

« D’ailleurs, loin d’être à charge, apporte un bénéfice. » C’est pourquoi le manoir avait, un beau matin, Abrité sous son toit notre petit lutin.

Et bien qu’elle fût loin de la trouver gentille, Angèle avait choisi, tout d’abord, cette fille, Ignorant elle-même à quel charme secret Attribuer son vif et soudain intérêt.

De sauvages parents, dans quelque fauve zone. Avaient pu seuls créer cette enfant noire et jaune, Et dure et maigre avec de farouches sourcils ;

Tandis que reluisaient, sous de ténébreux cils,

Des yeux très noirs jetant de sombres étincelles. Devant cet être grêle, aux ardentes prunelles,

Le vieux contrebandier, retenu dans son lit,

Avec un grognement lugubre tressaillit.

Mais le petit Bruno poussa des cris de joie ;

Il accourut, les bras tendus, vers Jeanne en proie

A cette anxiété qui serre le jarret

D’un levraut effaré sous l’œil du chien d’arrêt.

Sur sa joue il posa sa bouche rose et fraîche.

Mais la farouche enfant, de plus en plus revêche, Voûtant son maigre dos qu’elle avait appuyé Contre le mur, le cou par la stupeur ployé,

Restait là, l’œil ouvert et la lèvre nerveuse.

« La petite n’est pas, dit Marthe, cajoleuse,

« Mais si vous l’aimez bien, la gaîté lui viendra,

« Et c’est par la douceur qu’on l’apprivoisera. »

Cependant, tout à coup, prise de folle rage,

Tel qu’un fauve captif aux barreaux de sa cage,

Ivre de désespoir, se heurte à se tuer,

JEANXE

Impétueusement, Jeanne va se ruer

Sur la porte de bois que laboure son ongle,

Criant comme une bête arrachée à sa jungle.

Et le naïf Bruno, consterné, restait coi,

Immobile, observant d’un regard plein d’effroi,

Ces petits poings crispés battant la porte sourde.

La prenant dans ses bras, — l’hirondelle est plus lourde Malgré ses cris, ses bonds de furieux lutin,

Angèle la porta sur l’herbe du jardin.

Et Jeanne commençait sa quatrième année.

Le grand air la calma. D’abord, tout étonnée,

Elle tourna la tête et jeta sur les fleurs Ses grands yeux de chevreuil encor noyés de pleurs, Qui, parmi les muguets, les œillets et les roses, Comme deux fleurs de jais subitement écloses, Sourirent emperlés de larmes dans le jour.

Bruno l’avait suivie et pleurait à son tour.

Qui n’aime ces jardins des humbles dont les haies Sont de neige au printemps, puis s’empourprent de baies Que visite le merle à l’arrière-saison;

Où dort, couvert de mousse, un vieux pan de maison Qu’une vigne gaîment couronne de sa frise,

Sous la fenêtre étroite et que le temps irise,

Où des touffes de buis d’âge immémorial Répandent leur parfum austère et cordial,

Où la vieillesse rend les groseilliers avares ;

Jardinets mesurant à peine quelques ares,

Mais si pleins de verdeurs et de destructions Qu’on y suivrait le fil des générations ;

Où près du tronc caduc et pourri qu’un ver fouille,

Les cheveux allumés, l’enfant vermeil gazouille;

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