LA PETITE JEANNE
Où, vers le banc verdi, les bons vieillards tremblants Viennent, sur leur béquille appuyant leurs pas lents Et gardant la gaîté, — car leur âme presbyte Voit mieux les beaux lointains que la lumière habite, — D’un regard déjà lourd de l’éternel sommeil,
Tout doucement sourire à leur dernier sommeil?
JEANNE
L’EcKJFiA'HJCE
Ok , Jeanne aura seize ans, viennent Pâques fleuries.
Enfant, elle a longtemps, par ses mutineries,
Attiré sur Bruno, toujours son défenseur,
Tant de coups qu’il l’adore encor plus qu’une sœur. S’attachant à ses pas comme un bon chien de garde. En ce temps, il mordait qui lui criait : « Bâtarde ! » Et la rage rendait terrible ce Bruno D’habitude plus calme et plus doux qu’un agneau. Il n’avait point, d’ailleurs, la tendresse importune, Satisfait de voir Jeanne, auprès des blés, si brune, Et d’entendre le timbre éclatant de sa voix Répondre au rossignol sous les arceaux des bois.
Leur enfance, très pauvre, avait été très douce;
Peu de pain, beaucoup d’air, et la marmaille pousse,
l’enfance
Joyeuse, et trouve aux champs des plaisirs infinis: Les jeux, les hannetons, les cigales, les nids,
Que sais-je ? Autant de jours sereins, autant de fêtes, Lorsqu’on a pour amis le soleil et les bêtes.
Et le plus gai rayon est celui du matin Qui tremble, épanoui, sur un front enfantin, Lorsque l’aurore allume une chaude corniche D’or rose à la cliambrette où le rose enfant niche. Ils avaient eu beaucoup de ces divins réveils Qui laissent dans le cœur leurs souvenirs vermeils Et font pour tout le jour provision de joie.
Ils n’avaient pas connu la faim. On s’apitoie Très souvent, sans raison, sur ces déguenillés Qui, couverts de poussière et tout ensoleillés, Ramassent le crottin, poursuivent les voitures Dans les chemins perdus, loin des manufactures. Ah! l’enfant que je plains, c’est celui qui pâlit Dans un taudis de ville où la fange salit,
Gluante, immonde, obscure, et son corps et son âme, Au milieu des ferments de la débauche infâme.
La fleur des champs prospère et se passe de soins. Dans le jour, sous le ciel, parmi l’odeur des foins, Le haillon même rit, exempt d’ignominie, Fièrement il se mêle à la grande harmonie Où la poussière prend cet aspect fauve et sain De la blonde farine à la croûte du pain.
Se rouler en plaine herbe, ou bien, l’œil dans l’espace, Suivre nonchalamment le nuage qui passe Et le chant monotone et plaintif du coucou ;
Puis se lever, soudain, s’élancer, ivre et fou,
Au gré d’un papillon ou d’une libellule,
Vers le bois bourdonnant où l’insecte pullule Et rase les fossés aux tendres floraisons,
JEANNE
Ou le loriot chante, où, selon les saisons,
On cueille la noisette, ou la fraise, ou la mûre,
Et descendre en sifflant le ruisseau qui murmure,
Y pêcher l’épinoche aux écailles de feu Et sortir du bois sombre et revoir le ciel bleu ;
Aller, aller, se croire aux confins, de la terre,
Quand le chemin finit, soudain, dans le mystère; Revenir le cœur libre et la main dans la main,
Près de l’aïeule au nid; recommencer demain.
Tels, dans la liberté sereine et l’innocence,
Coulèrent les beaux jours de leur première enfance.
Plus tard Jeanne courut, pieds nus, par les chemins, Folâtrant, et sans plus songer aux lendemains Que les papillons bleus et que les sauterelles,
Laissant flotter au vent les boucles naturelles De ses cheveux touffus et libres du réseau,
Jetant à l’air charmé ses gais refrains d’oiseau,
Car le jour n’avait point, alors, d’heures sévères.
Elle allait, dans les prés, cueillir les primevères, Étourdiment, chasser l’étourdi hanneton Et, le long de l’étang, son mouchoir de coton Enflait ses plis battants comme de vives ailes, Lorsqu’elle poursuivait les vertes demoiselles Qui, rapides, frôlant les menthes, les roseaux,
Mêlent leur frisson bref au long frisson des eaux.
Elle allait bondissant dans les fleurs du rivage.
Sous l’azur du grand ciel, rieuse et plus sauvage Que les buissons poudreux des rudes églantiers Semés par le hasard au bord de nos sentiers.
Plus brune qu’un criquet dans son corps svelte et maigre, A peine elle effleurait le sol d’un pied allègre.
Et quand l’âpre soleil mordait la plaine d’or,
l’enfance
Par les sillons brûlés, on la voyait encor Courir effrontément en tête des glaneuses,
Lutin bronzé parmi les gerbes lumineuses,
Se retournant avec un rire étincelant Vers celles qui marchaient d’un pas boiteux ou lent, Non méchamment, mais par folle humeur du jeune âge. Ah ! comme Jeanne aimait les beaux jours de glanage 1
Dans quelle gloire immense, ardent soleil d’été,
Dans quel rayonnement de sereine fierté,
Tu regardes enfin ta grande oeuvre accomplie !
La plaine, à l’infini de richesses emplie,
T’adore et te bénit .dans l’orgueil maternel;
Tu vois se dérouler, sous ton œil éternel,
Les javelles sans nombre au milieu des éteules,
De tous côtés surgir des villages de meules Et ton triomphe, à toi, c’est la fête des blés !
Mais c’est trop peu des biens dont tu nous as comblés Et dont regorgeront les granges jusqu’au faîte;
Tu veux que la splendeur soit aussi de la fête,
Et, sur la terre ouvrant ton plus riche trésor,
Tu verses à plein ciel tes avalanches d’or.
Et le pauvre sourit, car il n’est rien au monde De plus beau sous l’azur que la campagne blonde, Lorsqu’elle se repose en un demi-sommeil Avec sa moisson fauve étalée au Soleil.
Le pauvre oublie alors l’horreur des froides veilles.
Or, Jeanne s’enivrant à ces pures merveilles,
Ravie et voletant comme un vif oisillon,
Dérobe, çà et là, l’épi d’or au sillon,
Sans que jamais son pied léger cloche ou s’empêtre,
Quand, au bord d’un chemin, le vieux garde champêtre,
JEANNE
Que l’âge et la fatigue ont fait un peu perclus, S’arrête, et, s’assej'ant sur un herbeux talus,
De sa voix enrouée aux notes caverneuses.
Levant sa fourche haute, appelle les glaneuses; Respectueusement vers l’imposant chapeau,
On les voit arriver comme un poudreux troupeau, Dont l’ensemble mouvant sur le fond se profile,
Et sur le gazon vert se ranger à la file.
Mais loin de s’accroupir, le menton dans la main, Jeanne bondit encor sur le fauve chemin,
Gomme un chevreau joyeux qui boit de la lumière.
On repartait bientôt, et, toujours la première,
Alerte, elle glanait jusqu’à la fin du jour.
Le garde ayant donné le signal du retour,
Le front toujours chargé de la plus lourde glane,
Par les champs hérissés et par la route plane,
Elle s’en revenait sans songer à s’asseoir,
Et c’était en chantant dans la brume du soir, Qu’entraînant sur ses pas une ardente poussière,
Elle posait le pied au seuil de sa chaumière.
Hélas ! l’hiver venait, et le pauvre aux abois S’en allait tristement ramasser dans les bois Des rameaux desséchés pour réchauffer son âtre,
Seul bien que lui laissât la nature marâtre ;
Mais, tandis que l’oiseau, n’ayant plus de chansons, Grelottait sous les toits hérissés de glaçons,
Que lourdement tombaient, des cieux noirs et lugubres, Au village engourdi, les brouillards insalubres,
Froids linceuls de frimas qui vont traînant des pans Livides et chargés de miasmes rampants,
Alors que l’arbre dresse un squelette de branches D’où le morne corbeau, sur les campagnes blanches.
l’enfance
Promène en croassant un regard attristé, L’enfant, gardant toujours l’immuable gaîté, Derrière elle laissait dans son joyeux manège, L’empreinte de ses pas se jouer sur la neige, Poursuivait les pinsons et les moineaux pillards, Et jetait des boulets de neige aux jeunes gars;
Et si rentrant, les doigts tout bleuis par l’onglée, Dans la sombre chaumière à la vitre aveuglée Où le givre figeait ses pâles camaïeux,
Elle apparaissait, vive, et le plaisir aux yeux, Faisant vibrer sa voix au timbre d’or sonore,
Le logis s’éclairait d’une lueur d’aurore.
JEANNE
L ^ E%IQUEEE%IE
C^e jour-là, dès l’aurore, à l’heure où le soleil Faisait sur les champs nus poindre son front vermeil Qui, noyé dans des flots de pourpre, vibre et bouge, Mouillé de brume et plus frémissant qu’un fer rouge ; Sous le dôme infini de l’éther argentin,
Jeanne suivait la route, aux fraîcheurs du matin Mêlant l’âpre verdeur de son printemps sauvage. L’aigre clairon des coqs sonnait dans le village,
Qui, sourd à cet appel, dormait: les blés enclos,
Le paysan pouvait prolonger son repos.
Aux vergers le brouillard faisait tomber les prunes, Et la terre montrait des déchirures brunes Aux endroits où le soc lui laboure le sein.
Parfois le pas de Jeanne effarait un essaim D’oiseaux qui s’envolaient sur la meule voisine. L’Espérance, oiseau bleu, chantait dans sa poitrine.
LA BRIQUETERIE
C’est ainsi que l’enfant marchait, et ses regards Voyaient un toit de grange avec de grands hangars, Dont le voile de l’air augmentait le volume,
A chaque pas saillir un peu plus de la brume.
Et c’était le manoir bien connu de Thomas,
Avec ses trois portails, son pittoresque amas De paille et de fumier sous les noyers énormes,
Et derrière, à l’abri d’un sombre massif d’ormes, Son jardin aux pruniers chargés de perdrigons.
Voici qu’un des portails a crié sur ses gonds.
— Jeanne tressaille et jette un regard plus farouche, — Car un être hideux et difforme en débouche:
Une façon de rustre au front bas, au pas lourd,
Se dandinant avec insolence, au col court D’où s’échappent des bras qui ballent loin du torse, Et dont le corps trapu, sur une jambe torse, S’approche, la poitrine et le ventre en avant.
Dans l’éblouissement des rayons du levant,
Un vermillon aigu sur le manant s’allume,
Et, sur le fond plus sombre, émergeant de la brume, Sa face illuminée, à cet éclat vermeil,
Semble une parodie immonde du soleil.
La fillette sait bien que cette rouge hure Ne passera jamais sans vomir une injure;
Mais elle se redresse en assurant son pas.
Elle frémit d’horreur, mais de frayeur, non pas 1 Elle s’écarte un peu, se tenant sur ses gardes,
Car il criait déjà: « Comme tu me regardes, a Fille de rien! Où vont tes pas ensorcelés?
« Quel jupon! quel bonnet! où les as-tu volés?
« Coquine qui courais naguère sans chemise « Sur tes vilains pieds nus, comme te voilà mise !
JEANNE
« Toi qui n’avais pas même une loque à la peau,
« Nous allons donc bientôt te voir porter chapeau? « Qu’as-tu dans ce panier? Ah! sans doute il recèle « Quelque drogue d’enfer que ta sorcière Angèle « A mise entre tes mains pour nous jeter un sort;
« Cours, je t’attraperai, noiraude, et sans effort ! »
Jeanne, en effet, courait comme une jeune chèvre. Le rustre ayant encor l’injure sur la lèvre,
En un clin d’œil, put voir l’adorable lutin Renverser son col souple et son minois mutin, Allonger ses dix doigts sur son petit nez d’ange, Tandis que vivement jouait chaque phalange,
Et que ses yeux mi-clos scintillaient plus ardents, Lui jetant, par l’air pur, un rire aux blanches dents Qui laissa dans le jour un vif et clair sillage.
Le gars en grommelant marcha vers le village.
Or, c’était Thomas Deux, fils de Thomas Premier, Partout considéré comme un riche fermier.
Cependant Jeanne était moins libre en son allure Que d’habitude, ayant sur sa frêle encolure,
Les brides d’un bonnet fraîchement empesé,
Sur sa poitrine un grand mouchoir jaune croisé, Puis un jupon trop long dont les plis de flanelle Battaient ses pieds plus lourds sur leur neuve semelle. Et pourtant elle allait d’un pas vif et joyeux,
De sa robe frôlant les chardons. Dans ses yeux Que balançait sa marche au flexible équilibre. Rayonnaient les reflets de la campagne libre.
Elle allait; son ardeur dévorait le chemin;
Ses avides regards, que protégeait sa main Contre l’éclat trop vif des brumes allumées,
LA BRIQUETERIE
Erraient parfois, sondant les lointaines fumées. Comme ceux des oiseaux voyageurs aux affûts,
De ci de-là, cherchant, parmi les bois touffus, Quelque maigre clocher dont l’aiguille exiguë Déchirait l’horizon de son ardoise aiguë.
Le clocher grandissait, lentement, les maisons Avec leur brique rouge émergeaient des gazons,
Et, tel qu’une flottille arrivant au mouillage,
Vers elle elle voyait avancer le village.
Elle en disait le nom sans cesser de marcher,
Fixant ses yeux chercheurs sur un autre clocher. Elle allait, elle allait, elle avait fait trois lieues,
Mais elle était encor loin des collines bleues Qui reculaient toujours et lui cachaient Vimy.
Alors, comme, la nuit, elle avait peu dormi,
De ce sommeil d’enfant si profond d’habitude,
Se sentant, tout à coup, prise de lassitude,
Séduite par le vert talus tout tapissé
D’herbe rase et de fleurs, qui, le long d’un fossé,
Côtoyait le chemin, et se voyant bien seule,
Elle alla se coucher à l’ombre d’une meule,
Sur l’herbe encore fraîche, et, partout alentour,
Les champs à l’infini resplendissaient de jour,
Et ses sens s’égaraient vers les profondeurs blondes Où quelques toits lointains miroitaient dans les ondes De la chaleur, tremblants et comme en fusion,
Puis ils perdent jusqu’à leur vague attention,
Car Jeanne vagabonde au hasard dans son âme.
A l’ombre de ses cils, sous leur soyeuse trame,
Ses grands yeux noirs, vaincus, se ferment alourdis, Puis insensiblement ils flottent engourdis Dans une nuit que rend vermeille la paupière Au sang pur, traversé d’une douce lumière.
JEANNE
Jeanne dort. Elle semble heureuse de dormir.
On entend son haleine, à temps égaux, frémir.
Sur sa tête son bras s’arrondit en arcade,
Et sa bouche, entr’ouverte ainsi qu’une grenade, S’empourpre, épanouie au souffle calme et pur.
Son teint d’ambre se nacre au baiser de l’azur. Jeanne dort étendue immobile et muette Dans le silence où chante une seule alouette. Sereine, elle sourit à cet hymne de l’air,
Comme alentour, au ciel, sourit le grand jour clair. Tel, dans l’Éden naissant, le premier sommeil d’Éve Ouit des chants d’oiseaux se mêler à son rêve.
Pour l’enfant endormi l’obscur est transparent,
Et ce que l’oiseau chante, en rêve, il le comprend. Ainsi Jeanne saisit des paroles ailées Où nous n’entendrions que des notes perlées:
« Tiori-ô-t i-ri ;
« Que la plaine est immense ,
« Et comme au loin tout danse « Et s’anime à mon cri !
« Tout s’anime et je plane « Sur la tête de Jeanne,
. « Tiori-ô-ti-ri.
« Jeanne est belle endormie « Sur le tendre ga^on,
« Quand , loin de la maison « Et loin de son amie,
« Bruno le briquetier « Fait son rude métier,
« Jeanne est belle endormie
« Bruno, Bruno, Bruno,
— Gazouillait l’alouette —
« En poussant sa brouette
LA BRIQUETERIE
iSl
« Vers le rouge fourneau , 1 1 A la briqueterie ,
« Songe que Jeanne crie:
« Bruno, Bruno, Bruno !
« Moi qui suis dans la nue,
« Jeanne, je vois Vitny « Qui se cache à demi « Sous sa montagne nue ;
« Ton coeur, jeune étourneau,
« Bondit près de Bruno.
« Moi je suis dans la nue!
« Jeanne, Jeanne, ma soeur,
« Jeanne, Jeanne alouette,
« Crains plus que la chouette,
« Que le plomb du chasseur,
« Crains plus que tout au monde,
« Crains, crains Thomas l’immonde, « Jeanne, Jeanne, ma soeur.
r La vieille Angèle prie,
« Tiori-ô-ti-ri,
« Au manoir ton abri « Que le ciel te sourie!
« Tiori-ô-ti-ri,
« Tiori-ô-ti-ri,
« La vieille Angèle prie »
De sa voix argentine et pleine de douceur,
Que de choses encor dit cet oiseau jaseur I Mais la fin de son chant ne fut point entendue.
Jeanne s’éveille enfin par un rayon mordue,
Car la meule déjà ne la protège plus,
Le chaud soleil gagnant le plantureux talus.
JEANNE
Jeanne se disposait à reprendre sa course, Lorsqu’elle entend, non loin, une invisible source Germer en gazouillant son babil souterrain Dans un pré vert et frais, car il est riverain De la Souciiez. Ici le sol s’enfle, s’incline,
Puis se relève et va, de colline en colline,
De degrés en degrés, jusqu’au mont de Vimy.
Or Jeanne, reposée, a le pas raffermi.
Prise d’ardente soif, elle s’est approchée,
En écartant les joncs, de la source cachée Qui babille, tout bas, à l’ombre d’un buisson,
Dans un tapis touffu de menthe et de cresson.
Dans le frémissement des roseaux qu’elle frôle,
Par sa main soutenue à la branche d’un saule,
— O fraîcheur cordiale! ô pure volupté! —
Jeanne dans la chaleur brûlante de l’été,
Palpitante au soleil, avidement se couche,
A l’eau vive collant sa rouge et vive bouche.
Elle boit longuement.
Elle descend le pré
Où court, presque invisible, un sillon azuré
Qui, parmi le gazon, emporte à la rivière
Cette source discrète, à demi prisonnière
Entre les hauts brins d’herbe aux fins épis tremblants.
Et l’enfant, ayant mis à nu ses pieds brûlants,
Y marche vers un bois où des aunes très sombres Et des ormes obscurs épaississent leurs ombres.
La rivière endormie y coule indolemment.
Et Jeanne la regarde avec ravissement.
Un air tiède, imprégné de parfums, y circule.
Dans le calme serein, pas une libellule
Qui frissonne et pas même un ramier qui gémit.
Dans les trembles, plus loin, seul, le vent doux frémit.
LA BRIQUETERIE
Par le charme vaincue, alors l’ardente fille, Dégrafant son jupon, vive, se déshabille;
Et, sous le caressant sourire de l’été,
Dans sa gloire apparaît sa chaste nudité.
La rivière tranquille, à l’abri des surprises,
Reflète la longueur de ses formes exquises.
Jeanne y plonge son corps nerveux et frémissant; Froide ceinture, l’eau presse son sein naissant.
Elle bondit, se tord, se secoue et replonge,
Son bras ferme s’étend, se replie et s’allonge,
Et ses libres cheveux, battant son dos ambré, Perlent de gouttes d’eau son rein souple et cambré. Ici tout est fraîcheur.
A la briqueterie
Tout est feu. Le soleil, exaltant sa furie,
Sur ce champ de travail aux rayons acérés,
Brûle les journaliers par la soif dévorés,
Entre l’azur farouche et la rouge fournaise.
Le passant du chemin se sent pris de malaise,
Rien qu’à voir haleter ces sombres travailleurs ;
Il détourne les yeux et les promène ailleurs.
Et pourtant ce spectacle a sa beauté terrible Faite de l’âpreté d’une chose inflexible.
Harcelés sous les dards du soleil en courroux,
Ces hommes, dans l’argile, uniformément roux,
Se mouvant, calcinés, plus rugueux que leurs briques, Sont superbes, étant humblement héroïques.
Leur poitrine qui boit de la flamme au lieu d’air, Ne se révolte point. Du fond de cet enfer Ils regardent le ciel, et leur cœur rude et sobre Fait son épargne aussi pour les heures d’octobre Qui rendront la famille et son bonheur discret.
Les dimanches joyeux, les chants du cabaret
Et les éclats bruyants de la folle marmaille.
En attendant ces jours, l’homme sue et travaille.
Le décor est aride et le drame muet :
Là pas de gai pavot ni de tendre bluet Dont l’or fauve des blés à la moisson foisonne ;
Tout est morne et sévère, et le sol emprisonne, Élevant à l’entour une épaisse cloison,
Le travailleur dont l’œil ne voit pas l’horizon.
Dans un grand champ carré, creusé jusqu’à l’argile, Immobile des pieds, des bras toujours agile, Automate tordant ses reins sans s’arrêter,
Tendant les mains au faix que l’on vient de jeter, Le rejetant soudain à son voisin de chaîne,
Sans desserrer les dents, chaque homme est à la peine, Exténué, funèbre, entre un double brasier,
Le soleil et le four. L’âpre soleil d’acier Creuse tragiquement les traits couverts de bistre Des ouvriers qu’il mord de son baiser sinistre Sur les flancs étagés des fours incandescents. Comme il fait clignoter, aveuglés, grimaçants, Couverts d’une sueur que la poussière souille,
Ceux qui, dans le foyer, versent des tas de houille Ou ceux qui, dur labeur! opiniâtrément, Exhaussent alentour les bords du four fumant Où s’étouffe, aux rayons, la flamme sombre et lourde Sous le livide azur de l’immensité sourde.
Rouges et bruns au feu qui calcine les murs Dont les angles hardis découpent leurs flancs durs. Solidement assis sur leurs bases en crypte,
Ces grands foyers, pareils aux vieux palais d’Égypte, Regardent à leurs pieds s’étendre les séchoirs Sous des nattes de paille, avec de longs couloirs Percés de mille trous où le vent passe à l’aise,
LA BRIQUETERIE
Où la brique durcit attendant la fournaise,
Car elle éclaterait si, des mains du mouleur,
On l’exposait humide à l’intense chaleur.
Là-bas, est l’ouvrier qui jette dans le moule Le ciment fraîchement pétri que sa main foule.
Une femme, aussitôt, rapide, tend les bras,
Saisit le moule lourd, se tourne, fait trois pas,
Et, sur le sable fin qu’un vif enfant nivelle,
Elle se penche et pose une brique nouvelle.
Puis elle s’en retourne et s’en revient sans fin,
Avec le moule vide, avec le moule plein,
Monotone travail qui toujours recommence Et toujours et toujours... et les soeurs en démence Qui remplissent en vain leurs amphores sans fond N’ont pas dans les enfers un ennui plus profond.
Dans un morne enroûment de sourde girouette,
A temps égaux, gémit et crie une brouette, Intermittent sanglot de l’éternel parcours Qu’elle suit des séchoirs à la base des fours.
Elle est vieille, et l’argile y met sa rouille rousse; ün dirait qu’elle chante à Bruno qui la pousse De ce lieu désolé le lamentable ennui.
L’alouette a bien vu, le brouetteur, c’est lui!
Bruno, le brave gars, un vrai fils de la Gaule!
La croissance le voûte un peu, mais son épaule Est large, son profil très ferme et bien écrit,
Et, comme les épis que le soleil mûrit,
Ses cheveux blondissants ont des touffes plus blondes Qui, sur le cou bruni s’assouplissant en ondes,
Se dressent sur le front dans un hérissement De révolte superbe, et certes vainement
JEANNE
On briserait le peigne à dompter ces rebelles.
Il a la bouche forte et douce et les dents belles Et les yeux clairs où brille un charme qui surprend. Dans sa taille moyenne et souple il paraît grand.
Quoique ses larges mains se plaisent à l’ouvrage.
Le pauvre garçon souffre. Il n’a plus le courage De vivre ainsi longtemps sans se sentir aimé.
Hélas ! le cœur de Jeanne est comme un lis fermé. Que sera-t-il pour elle? Un camarade... encore S’ils étaient frère et sœur! Elle est folle... il l’adore. La petite prend-elle au moins garde à ses soins ? A-t-elle remarqué s’il boudait dans les coins?
Dans la cour, au jardin, elle éclatait de rire,
Alors qu’il eût voulu, d’un mot tendre, lui dire Son ennui. Mais l’oiseau, c’est fait pour la chanson! Dans le village on dit que Jeanne est un garçon :
Et quel garçon ! Thomas l’appelle garçon naille !
Il est vrai que toujours la mutine se raille
Un peu de tout. Son cœur, par instants, semble dur.
Puis elle est imprudente; elle escalade un mur,
Rien que pour dérober une branche d’érable.
Par malheur, ses défauts la rendent adorable.
Une fois, une seule, il l'avait fait pleurer ;
Alors il s’était mis à se désespérer,
Lui demandant pardon et s’accusant lui-même.
Il disait: « Je le jure, il faudra qu’elle m’aime! »
Et puis le lendemain : « Non, je la veux haïr! » Tandis que, sans laisser un souci se trahir,
Jeanne allait, se jouant, moqueuse et mignonnette, Indifférente comme une bergeronnette.
Dans cet enfer de feu, voici bientôt trois mois Qu’il regrette sa Jeanne, et l’aïeule, et les bois,
LA BRIQUETERIE
Le bois surtout qui fut leur Éden. Sa nature A gardé des Gaulois la soif de la verdure.
Ces bois ne sont pas tels que les hautes forêts Dont le mystère obscur est plein d’effrois secrets, Où l’éblouissement des claires transparences Rend plus sombres encor les verdures intenses ;
Où le houx noir, criblé de paillettes, reluit,
Où, sur les troncs d’argent, rayonnent dans la nuit Des éclats suraigus de lumière électrique Fulgurants à travers le grand silence épique.
Ce sont de tendres bois mêlés à des marais,
Où circule, aux beaux jours, un souffle égal et frais, Où se déroule, sombre et lente, la rivière;
Où les fourrés sont doux; où la vive clairière Frémit au vent léger qui court dans les roseaux, Au bourdon de l’insecte, au froufrou des oiseaux ; Verdiers, grives, pinsons, loriots, hirondelles Qui passent, unissant, à ces bruits, leurs bruits d’ailes; Où pullule au soleil un monde de têtards Dans l’étang constellé de ses blancs nénuphars;
Où le docus sauvage élève ses ombelles Et l’aira ses épis, végétales dentelles,
Parmi l’épais fouillis des ronces et des fleurs;
Où le saule argenté, tout ruisselant de pleurs,
Pleut sur le liseron à la folâtre étreinte ;
Où le ramier redit sa somnolente plainte,
Où tout est volupté dans l’arbre et sur le sol. Qu’elle était douce l’heure où l’ardent rossignol, Perdu dans l’épaisseur des cimes embrasées,
Jetait, par le couchant, ses perles en fusées !
Près des blés qu’un dernier rayon rasait encor, Alors s’embrunissait, dans une poudre d’or,
La lisière des bois sur les profondeurs bleues.
JEANNE
Vers la berge, déjà, les sveltes hochequeues Allaient, ralentissant leur frêle balancier,
Se blottir et frôlaient les buissons du sentier Où la vache, au retour, berçait sa nonchalance.
Et, sous les bruns taillis pleins de sombre silence, Laissant briller encore au loin leurs diamants, Croupissaient, mi-perdus, les longs fossés dormants.
Sur quelque endroit secret que son souvenir plane, Dans ces prés, dans ces bois, partout rayonne Jeanne, Ici, petite avec de grands yeux éveillés Scintillant à travers ses lourds cheveux brouillés Qu’éparpillait le vent joyeux en folles tresses.
En ce temps, elle avait des élans de tendresses Qu’elle apaisait, soudain, dans un large baiser,
— Lorsque, sur les foins mûrs, ils s’en venaient jaser Dans cet emportement naïf d’ange qui joue,
Baiser sonore et pur et si bon à sa joue,
Que Bruno pense encore en goûter la douceur,
Bien qu’hélas! ce ne fût qu’un frais baiser de sœur.
Plus loin, Jeanne est plus grande, et sa taille s’allonge. C’est toujours la sauvage enfant, mais son œil plonge Plus avant dans l’espace et cherche, à l’horizon, Cette lueur qui va devenir la raison,
Et qui, déjà, frappant son regard et sa bouche,
Y modèle un accent plus ferme et plus farouche.
Qui n’a vu l’oiselet sans plume, dans son nid,
Pour qui le monde entier à sa branche finit.
Sous le voile vermeil de sa paupière close.
Bien tranquille et joyeux, tendre un petit bec rose Au premier dénicheur qui passe aux environs ?
LA BRIQUETERIE
Mais bientôt le duvet couvre ses ailerons;
Alors il ouvre un œil inquiet, et sa tête Hérisse, au moindre bruit, une farouche crête.
Inconscient instinct de son esprit léger,
Jeanne sent vaguement, auprès d’elle, un danger: Dans le cœur de son frère un sourd levain fermente.
Quand la mouette hésite à braver la tourmente Que lui présage, au loin, la houle de la mer,
Elle résiste au vent qui pousse au gouffre amer,
Et le pêcheur la croit enjouée et volage,
A la voir se bercer, librement, sur la plage.
Or, Jeanne, qu’avertit l’instinct mystérieux,
A vu, non sans effroi, vaciller dans les yeux De son ami d’enfance une lueur étrange.
Cela se fit un jour qu’ils jouaient dans la grange Où flottait le parfum subtil du nouveau blé.
Son cœur n’y comprit rien, mais il fut si troublé, Qu’elle pressa bien fort ses mains sur sa poitrine, Et comme Angèle entrait couverte de farine, Cherchant la pelle en bois pour enfourner le pain, Jeanne, quoique innocente, alors sentit, soudain, Comme un grand ouragan qui passait dans son âme.
Depuis Bruno se dit : « Je n’aurai point de femme ! » Et c’est pourquoi ce gars, dans ces bois regrettés, Trouve des coins obscurs que, seul, il a hantés, Pour y mieux endormir ses peines amorties Ou bien pour y traîner son cœur sur les orties.
Longtemps il promena ses pieds irrésolus Du marais au manoir, rêveur, n’en pouvant plus De cet ennui muet, même pour sa grand’mère.
JEANNE
Jeanne oubliait déjà sa terreur éphémère.
Ses chants avaient repris leur printanier entrain.
— L’oiseau du ciel mourrait s’il perdait son refrain, Et la gaîté, pour Jeanne, est plus qu’une habitude. Seulement, quand Bruno cherchait la solitude,
Il n’était plus suivi, c’était là son tourment.
Jeanne trouvait toujours, tout naturellement.
Un motif pour rentrer au logis près d’Angèle.
Elle quittait alors le gars, qui, sans querelle,
De ses pas ralentis, ne se traînait pas loin Sur la route; il venait se cacher dans le foin,
Près du lattis où court la svelte clématite,
Et, d’un œil anxieux épiant la petite,
Il savourait le fiel de son secret chagrin.
Il pouvait voir, de là, Jeanne dans le jardin, Légère, errer des plants de pois aux plants d’oseilles, Interrompant sa tâche et courant aux groseilles Dont ses mignonnes dents au merveilleux émail Furtivement mordaient les grappes de corail Que défiait l’éclat de ses lèvres pourprées.
Alors Bruno calmait les peines endurées A l’exquise fraîcheur de ce tableau charmant.
Et ses yeux s’égaraient délicieusement.
A travers le réseau flexible de la treille,
A ses regards troublés, tout devenait merveille.
Il tremblait, tout tremblait, alors, au moindre bruit; Un bond de sauterelle ou la chute d’un fruit Le tirait brusquement de sa profonde extase Et les objets semblaient osciller sur leur base. Quand, se croyant surpris, il frissonnait de peur.
Ses yeux, hallucinés par le charme trompeur, Contemplèrent, un jour, Jeanne dans les ramures Flottantes d’un mûrier couvert de noires mûres
LA BRIQUETERIE
Que d’un saut la fillette avait escaladé.
Son beau corps se mouvait, long et svelte, inondé Par le feuillage obscur. Le guetteur solitaire,
Plein de trouble, crut voir, dans le troublant mystère, Jeanne transfigurée aux magiques rameaux,
A ce point de douter que les fonts baptismaux Eussent mouillé le front de cette enchanteresse.
Elle avait des façons félines de tigresse,
Amenant les rameaux de son bras arrondi,
De saisir, allongée et le jarret roidi,
Le fruit mûr qui saignait sur sa lèvre entr’ouverte. Son pur profil, plus brun sous la lumière verte, Dressait, dans un plus fier et plus sauvage accent, Ses beaux traits ciselés dans un bronze puissant,
Où les feuilles mettaient une verte patine.
Ses formes n’avaient point la majesté latine.
Elles faisaient songer au ciel oriental,
Aux pays du soleil, de l’ambre et du santal.
Ses prunelles de jais s’enchâssaient dans l’ivoire. Sous l’arbre ténébreux, sa chevelure noire,
Dans ses nœuds, ondulait, plus sombre que la nuit. Bruno ne bougeait pas au fond de son réduit Que le foin embaumait d’une odeur enivrante,
Dans le rêve laissant planer son âme errante.
Tout à coup, il frémit ; dardant des yeux de lynx, Cet obscur paysan interrogeait ce sphinx :
« O ciel ! se disait-il, cette fille ressemble « Aux noirs Bohémiens que nous vîmes ensemble, « Ici, l’été dernier, si sales et si laids « Qu’ils ont épouvanté tout le Pas-de-Calais,
« Dont les visages sont plus bruns qu’une châtaigne
JEANNE
« Et dont les cheveux bleus n’ont jamais vu le peigne.
« Horreur I je vois encor ce petit qui pendait,
« Lié par une sangle au ventre d’un baudet :
« Quoique le plus humain de toute sa lignée,
« Il avait vraiment l’air d’une noire araignée,
« Tant sa tête sortait affreuse d’un lambeau.
« Et Jeanne, s’approchant, trouva ce monstre beau,
<i Et se penchant vers lui, surprise de tendresse,
« Elle effleura son front de cuir d’une caresse;
« Si bien que le village en fut scandalisé « Et que le gros Thomas lui dit d’un air rusé :
« Bâtarde, va, tu peux sans peur baiser la suie « De ce diable, » et qu’un autre ajouta : « Jeanne, essuie « Ta lèvre. » Alors Bruno, songeant, pris de frisson, Que Jeanne avait aimé l’horrible nourrisson,
Ne fût-ce qu’un instant, avait dans les oreilles Des sifflements aigus, vibrations pareilles Au cri de la cigale. Et, le soir, il rentrait Lentement au logis, taciturne, distrait.
Dominant avec peine une humeur irritable.
Il poussait tristement sa chaise vers la table Et mangeait sans plaisir. Angèle se plaignait,
Disant: « Bruno, tu n’as donc plus d’âme au poignet?
« Toi si vaillant, jadis, et si dur à la peine,
« Tu deviens fainéant ! manquerais-tu d’haleine?
« Et le peu que tu fais, encor le fais-tu mal I « Ce matin, le voisin m’a dit que son cheval,
« Loué par nous, attend, oisif, à l’écurie.
« Va le prendre demain, va, mon fils, et charrie « Ce fumier qui se sèche et se perd dans la cour.
« Ah ! tes pères étaient bien plus prompts au labour ! » Et le sombre Bruno, qu’obsédait sa chimère, Répondait en baissant la tête : « Oui, grand’mère. »
Il avait le cœur lourd de son oisiveté.
LA BRIQUETERIE
Si les garçons raillaient son visage hébété,
Il ne s’en fâchait point, ne se sentant plus brave.
Puis il avait, soudain, des révoltes d’esclave.
Le front illuminé de subites rougeurs,
Impuissant, il jurait, tordant ses bras rageurs,
Tout honteux d’avoir l’âme à ce point affolée,
Que d’être le jouet de cette écervelée.
Un soir, il arriva, très crâne, et dit : « Je pars ! »
— Un éclat résolu brillait dans l’œil du gars, —
Il ajouta : « J’ai lu tantôt, sous la rubrique « De Vimy, que les bras y manquent pour la brique.
« Je me sens fatigué de végéter ici,
« Je vais, je reviendrai, n’ayez point de souci.
« Je pars, le cœur content, jusqu’au prochain automne. »
Angèle tout d’abord se récrie et s’étonne :
Le travail abondait au bourg, pourquoi partir?
Il en prendrait bientôt un cuisant repentir.
Sur les manoirs il faut que l’œil d’un homme veille. Or pouvait-il laisser, seule auprès d’une vieille,
Une enfant? Et d’ailleurs tout n’était pas profit A travailler au loin. Que de frais 1 Rien n’y fit.
Et l’aïeule pleurait.
La dispute achevée,
Sans un mot et sans bruit, Jeanne s’était levée Et se coulait au fond du calme potager, Doucement, inclinant son col pur et léger Et sa nuque si souple, ombragée à merveille.
Son long regard plongeant loin par-delà la treille, Baigné dans la tiédeur odorante du soir,
Sous la nuit des sourcils, brillait humide et noir. Sa main droite serrait une rose froissée ;
JEANNE
La gauche, sous le sein, étroitement pressée, Tremblait. « Protège-le, Soleil, il part demain ! » — Pensait-elle, les yeux tournés vers le chemin Qui déroulait, là-bas, son ruban de poussière ;
« Soleil, il va quitter la maison nourricière!... »
LE CHAMP DE TRÈFLE
LE CHtAM? DE TRÈFLE
Don c il est à Vimy, ce blond fils de l’Artois, Courbé sur son labeur, depuis bientôt trois mois, Poursuivant le combat de la brûlante lice, Goûtant, dans la rigueur même du sacrifice,
Je ne sais quelle rude et mâle volupté.
Sa nature se trempe aux flammes de l’été,
Et luttant, tout le jour, dans cette arène fauve, Elle puise au soleil l’âpre vertu qui sauve.
Son coeur n’a pas trouvé la paix de prime saut Et sa raison repousse encor plus d’un assaut,
Car, sous un front d’airain que le hâle basane,
Il conserve toujours Tardent culte de Jeanne.
Dans ses yeux, toutefois, par instants, un regain D’enfantine gaîté reluit. Ardent au gain,
Dans aucun cabaret jamais il ne s’égare.
Parmi ses compagnons il passe pour avare ;
JEANNE
Il n’en a point souci. S’il redouble d’élan Au travail, à l’épargne, il a son noble plan.
Il veut devenir riche, oui! mais c’est pour qu’Angèle Ait la vieillesse douce et que Jeanne soit belle : Éblouissants bonnets, rubans et boucles d’or,
Il rêve tout cela pour elle et plus encor...
Et puis il faudra bien que la fillette l’aime !
Le pouvait-elle, alors que, traînard au teint blême, Dans la fainéantise on le voyait croupir,
Poussant, comme un ramier, son éternel soupir? Les filles de nos champs méprisent la mollesse. C’est ainsi que, craignant les retours de faiblesse Qui, parfois, dans l’exil attendrissaient son cœur, Le franc Bruno s’excite à son rude labeur,
En poussant sa brouette aride dont la roue Sanglote son refrain monotone et s’enroue.
Il est midi. La sieste au silence de mort,
Les 3^eux lourdement clos, la bouche ouverte, endort Des groupes allongeant leurs formes étendues A l’ombre des séchoirs dont les crêtes ardues Coupent le sol en feu d’un long ruban obscur Qu’on dirait oublié, par la nuit, sous l’azur.
Ils gisent dans leur pose inerte, inquiétante :
Ainsi, les yeux éteints dans l’orbite béante,
Après l’ardent combat, les cadavres épars Dorment au pied désert des aveugles remparts.
Ces vaincus du travail demandent à la terre Un lit rude où puiser un repos salutaire,
Dans l’immobilité du jour silencieux,
Et l’oubli, cet ami des pauvres soucieux.
Bruno n’est point parmi ces gens; son goût agreste
LE CHAMP DE TRÈFLE
L’entraînant au dehors, il va faire la sieste Au bord d’un champ de trèfle où de maigres ormeaux Opposent au soleil quelques grêles rameaux.
Un peu d’herbe, à leur pied, rend la couche moins dure.
Ce trèfle émerge, ainsi qu’un îlot de verdure,
De l’éteule laissée alentour par les blés,
Dont les fétus luisants, de rayons clairs criblés, Allument dans l’espace un vrai lac de lumière.
Là, Bruno s’est couché, les pieds dans une ornière. Hier il y vint dormir, il y viendra demain.
C’est que, tout près du champ, passe le gai chemin Qu’il regarde s’enfuir dans un pâle sillage,
Et qu’il prendra le jour du retour au village.
Lorsque la plaine est nue, ils sont vraiment très beaux, Ces chemins aux gazons rasés par les troupeaux,
Où s’éparpille encor toute une flore frêle,
Où les lourds papillons de nuit vibrent de l’aile ,
En tombant des ormeaux pour neiger sur les fleurs, Où l’aube des étés répand ses derniers pleurs ;
Où, proscrite des blés, l’intrépide cigale,
Ivre encor, fait tinter et frémir sa cymbale Dans un suprême amour; où l’austère chardon,
Sur l’aile du vent, laisse aller à l’abandon,
De sa tête vieillie et libre de souillure,
En longs flocons soyeux, sa blanche chevelure.
Tels sont ces beaux chemins aux bords touffus et verts, Quand les champs, alentour, sont chauves et déserts.
Or, Bruno ne dort point aujourd’hui, car son âme Perçoit, dans l’air subtil, un esprit qui l’affame,
Plus vague qu’un parfum lointain de fenaisons : C’est cet avant-coureur des nouvelles saisons,
JEANNE
Esprit insaisissable et pourtant énergique,
Qui, pénétrant les sens, charme périodique,
Les fait soudain vibrer de joie ou de douleur;
C’est cet esprit obscur, mais si clair pour le cœur, Qu’on se demande, alors, si l’aveugle matière Ne se souvient pas plus que l’humaine lumière.
La Nature, jamais, ne prend d’aspects nouveaux Sans jeter un grand trouble au fond de nos cerveaux : C’est encore l’été, mais la chaleur plus ferme,
Un azur plus discret montrent l’automne en germe. Ce simple fait, groupant des souvenirs épars,
A fait revivre un monde au cœur du jeune gars,
Et soudain il s’écrie : « Ah ! je veux revoir Jeanne! » Sa mémoire, aussitôt, tend les ailes et plane Sur l’ancien bonheur que lui-même il a fui.
Il répète : « Je veux la revoir aujourd’hui ! »
Et, les pieds dans l’ornière et le dos au tronc d’orme, Bruno voit apparaître, au loin, encore informe,
A ses regards errants dans l’espace endormi,
Un point brun, une mouche à peine, une fourmi, Cela flotte, confus, car une chaude houle Palpite à l’horizon comme une eau qui s’écoule. Bruno, de ce côté, tend son regard subtil :
Ce point mystérieux marche vite : où va-t-il ?
Il reparaît, grandi, mêlé de blanc, de jaune.
C’est une fille... et jeune à coup sûr et d’un port, Dans sa marche rythmée, étonnamment accort.
Or, c’était ravissant de surprendre ainsi, seule,
Une fillette en fleur par le désert d’éteule.
Et, se dissimulant, le jeune briquetier,
Se coulant dans l’ornière, y sombre tout entier;
Un massif de chardons cache sa blonde tête.
Il la voit s’approcher dans ses habits de fête :
LE CHAMP DE TRÈFLE
O ciel! serait-ce Jeanne?... Il hésite... et, soudain,
Du fond de son ornière, il bondit comme un daim.
« Jeanne! » c’est le seul mot qu’en son ivresse il crie.
Elle, se retournant, accourt, tout ahurie,
Et sa bouche ne jette aussi qu’un nom : « Bruno ! » Jumelles voix d’argent dont le sonore écho Redit, sous le soleil, la note printanière Qui vibre et se prolonge au loin dans la lumière.
Et Bruno, secouant le cruel embarras Qui l’empêchait jadis, enlace dans ses bras Jeanne qui, libre aussi de ses vagues alarmes,
Frémit sous ses baisers mouillés d’ardentes larmes,
Car le bonheur suprême et les grandes douleurs,
Trop prompts à s’épancher, ne trouvent que des pleurs.
Oui, c’est elle! sa Jeanne! Il la touche, il l’acclame!
Et, les yeux grands ouverts, et grande ouverte l’âme,
Il la sent pénétrer son être et vivre en lui.
« Non, je ne durais plus, je partais aujourd’hui,
Lui dit-il, et voici que tu me viens toi-même ! »
« Nous avions nos cœurs pleins d’inquiétude extrême, Reprend Jeanne, et grand’mère enfin m’a dit, hier soir :
« J’ai vu Bruno bien triste en rêve... va le voir,
« Car, pour faire un chemin si long, je suis trop vieille.»
« Puis, au départ, elle a mis dans cette corbeille « Une galette avec un flacon de liqueur.
« Ce matin, au réveil, comme il battait, mon cœur!
« Plus j’approchais d’ici, plus il battait de joie!
« Mais tiens-toi donc tranquille, au moins, que je te voie I « Comme te voilà brun, et robuste, et plus grand,
« Et plus... beau ! Mon Bruno, chez nous nul ne comprend « Ton si brusque départ... C’est vrai, j’étais méchante ;
« Oh ! bien méchante, va! J’avais peur! Quand je chante « Sais-tu que, depuis lors, c’est pour ne pas pleurer?
« Je suis méchante, oui ! Je ne puis endurer,
« Sans vengeance, de voir Thomas jeter l’injure,
« L’infâme, aux pauvres gens pour qui la vie est dure ;
« Mais méchante pour toi!... Reviens à la raison.
« Rapporte le soleil dans la triste maison.
« La grand’mère aussi pleure... Elle n’est plus solide,
« La pauvre âme !... Ah ! combien notre manoir est vide
Bruno joignait les mains comme pour l’adorer.
Il restait là, muet, toujours à dévorer,
De ses yeux éblouis que le charme écarquille,
Le merveilleux minois de ce beau brin de fille,
Et l’oreille enchantée au timbre de sa voix.
Se peut-il que l’on change à ce point en trois mois! Sans doute, chez Bruno, la mémoire altérée,
A force d’y songer, l’avait défigurée,
Car il ne savait pas tant de souple rondeur
A son col délié', ni tant de fauve ardeur
Dans ses yeux où la nuit laisse briller de l’ambre.
Elle est plus svelte encor; sa taille, qui se cambre, Sur sa hanche plus forte ondule mollement.
Son âpre lèvre a pris la rougeur du piment.
A l’abeille éveillée enfin la nymphe cède.
Le village, à présent, ne la dira plus laide,
Car Jeanne est arrivée à l’âge glorieux Où le charme au soleil chante victorieux,
Et met un nimbe ardent au front pur de la vierge, Où du bouton ouvert la fleur première émerge;
Age d’or et d’azur qui mêle, triomphant,
Les splendeurs de la femme aux candeurs de l’enfant.
LE CHAMP DE TRÈFLE
Bruno croit respirer un arôme sauvage,
Source d’ivresse comme un capiteux breuvage.
Mais Jeanne est si naïve en son pudique aspect,
Qu’il se sent dominé par un fervent respect.
Il se calme et lui dit : « Sur cette herbe fleurie,
« Assieds-toi ; tu vois bien cette briqueterie,
« C’est la nôtre. J’y cours, et, dans quelques instants,
« (Au diable le travail !) je te retrouve, attends. »
Il reparaît bientôt, en effet, il arrive
En disant: « Jeanne, viens, ta faim doit être vive.
« Viens là-bas dans le bourg: un calme cabaret,
« Tenu très proprement, offre un abri discret,
« (Car on le voit toujours très désert à cette heure)
« Où tu pourras trouver du pain, du lait, du beurre « Qui réconforteront tes membres fatigués.
« La route m’a fourni les sources et les gués « Pour boire, reprend Jeanne, et dans une jachère,
« A l’ombre d’un tilleul, j’ai fait très bonne chère « D’un petit pain mêlé de seigle de de froment.
« Aux lisières des bois, d’ailleurs, à tout moment,
« Aux crêtes des fossés pleins de folles ramures,
« Pendaient, tout noirs de fruits, de longs buissons de mûres « Où s’abattaient, jaseurs, gourmands et guillerets,
« Des verdiers, des pinsons et des chardonnerets « Sautant, rebondissant dans leur courte volée,
« Et, comme les oiseaux, je me suis régalée. »
Et, Jeanne reposée, ils vont à travers champs,
Enlacés côte à côte, heureux, leurs fronts penchants Inclinés l’un vers l’autre afin que leurs pensées Soient, dans le cœur ami, plus aisément versées.
JEANNE
Ils glissent doucement, l'œil dans l’âme, au hasard, Frôlant les liserons d’un pied lent et traînard,
Et parfois arrêtant leur idée absorbée Au brusque avènement d’un brillant scarabée Qui, pris de peur, s’effare et redouble d’essor Dans sa course boiteuse: un mince filet d’or,
Sous ses élytres verts, émeraudes de l’herbe, Découvre la splendeur de son ventre superbe.
Ils se disent des mots simples, indifférents.
Leurs cœurs vont au hasard comme leurs pas errants ; Mais, dans la douce extase où s’égare leur âme. L’innocence les sauve. On peut, laissant la rame, Sous le vent calme et pur d’une clémente mer,
Se livrer, sans danger, aux longs flots d’outremer:
Tels, dans l’imprévoyance, ils vont à la dérive,
Désirant ne jamais apercevoir la rive
Et n’ayant pour seul but que le prolongement
De ce rêve d’élus, de ce ravissement
Qjui berce leurs cœurs pleins d’ineffable accalmie.
Puis, tel que dans la plaine immobile, endormie, Un vent soudain qu’éveille un secret aiguillon, Emporte sous l’azur son fauve tourbillon Tournoyant vers le ciel dans sa chaude spirale,
Tel au cœur de l’heureux Bruno, par intervalle,
Un tourbillon d’amour se lève et, s’exaltant,
Monte en trombe enflammée à son front palpitant. Sa voix émue, alors, résonne plus vibrante Ou bien tremble, confuse, à peine murmurante. Puis calmé de nouveau, tant mobile est le cœur, Dans la femme adorée il retrouve la sœur,
Il retrouve l’enfant. On cause du village ;
Les mots sautent, rieurs, dans un clair babillage. Jeanne raconte, elle est belle d’entrain moqueur:
LE CHAMP DE TRÈFLE
— C’est le chantre ayant bu qui, tombé dans le chœur, A dit à son curé, de son épaisse langue :
« Relevez-moi, puis vous ferez votre harangue 1 » Pour le punir, avant quatre mois accomplis,
Le curé lui défend de mettre son surplis.
Il fallait voir, alors, combien il était drôle,
Lui dont la vanité ne quittait pas son rôle,
Bien qu’il se démenât comme un diable d’enfer,
Son dos frottant la dalle et ses pieds fauchant l’air.
— C’est Claire, c’est Anna, Bruno le sait, des gueuses, Qui venaient, l’autre jour, au milieu des glaneuses, Non plus sous des haillons en lambeaux, pour glaner, Mais, dans des falbalas pompeux, se pavaner,
Et ne rougissant pas, les sottes péronnelles (Car ça craint le soleil), de tendre des ombrelles. Dieul comme on les huait de rires et de cris Dont elles n’iront point se vanter à Paris 1
— Puis enfin c’est la plus étrange des nouvelles, Voici : Jeanne était seule à lier des javelles,
Les autres moissonneurs, ayant abandonné Leur travail, s’en étaient allés vers le dîné;
Et tandis qu’acharnée à terminer sa tâche,
La pauvrette liait les gerbes sans relâche,
Elle avait vu, soudain, apparaître à ses yeux, Auprès d’elle, une dame au charme merveilleux, Très sombre sur les blés enflammés de lumière.
Ses prunelles de jais, sous leur large paupière, Arrêtèrent longtemps leurs regards obstinés Sur l’enfant dont les yeux se troublaient, fascinés. A la chaleur passant dans l’air bleu par bouffées,
Au plein midi tout dort, et l’on dit que les fées Aiment ce grand silence où chante le grillon.
Or, Jeanne, vaguement, pensait à Cendrillon,
JEANNE
Car plus loin, sur la route, un superbe carrosse Est arrêté. L’évêque, alors qu’il tient sa crosse,
Est moins majestueux que, son fouet à la main,
Le cocher. Les chevaux piaffaient sur le chemin, Ruisselant de sueur, secouant leur écume,
Et dans le ciel de flamme et sur les fonds sans brume, Midi brûlant et lourd épandait sa torpeur.
La dame a dit: « Venez, Jeanne, n’ayez point peur, Je t’aime! » Et de ses bras qui l’avaient enlacée Jeanne s’était sentie ardemment embrassée.
Elle resta stupide... et, de ses yeux troublés,
Vit l’attelage fuir, tout noir, parmi les blés.
A LA BELLE ÉTOILE
U U ‘BELLE ÉTOILE
Ils allaient par les champs, par les plaines discrètes, Gravissant les talus, s’asseyant sur les crêtes,
Seuls dans la liberté, seuls sous le ciel ami.
Le soir les vit encore au sommet du Vimy,
Ayant, du frais gâteau trouvé dans la corbeille,
Fait un joyeux souper à la lueur vermeille.
Us étaient mollement sur un tertre étendus.
Leurs humides regards, par l’espace perdus,
Dans le divin repos d’une heure enchanteresse, Erraient tout imprégnés de muette allégresse.
Jeanne croyait sentir son âme s’entraîner,
Comme une aile légère, et doucement planer Et fuir là-bas, là-bas, vers les profondeurs bleues De ces clairs horizons qui flottaient à vingt lieues.
JEANNE
Par-delà la Souchez, la Deule et leur bassin,
Par-delà les bois sourds, les villages sans fin,
Les champs fauves et nus, tout hérissés d’éteules, Les chemins qu’on devine à de longs rangs de meules, Plus loin que les clochers aigus, de toutes parts,
Tel que sur l’océan des navires épars,
S’élevant, s’affaissant, comme au remous de l’onde, Aux caprices des plis de l’immensité blonde Où les trèfles mêlaient leurs carrés verdoyants ; Au-dessus des lointains d’opale aux monts fuyants Qui baignaient d’infini leurs transparentes cimes,
Le ciel plein de pâleurs et de rougeurs sublimes, Éteignait doucement ses feux pris de sommeil,
Et couchait, dans un lit de brume, le soleil. Refermant ses rayons, mais plus pur dans sa forme, Grave et rouge tomba, lentement, l’astre énorme, Ne laissant à la fin, comme un dernier regard, Qu’une braise vibrant dans l’humide brouillard.
Ils se lèvent enfin, et leur groupe circule Dans le mystérieux voile du crépuscule.
L’étoile du berger comme un diamant luit Et, du fond des vallons obscurs, monte la nuit.
Déjà brille, là-haut, un clair croissant de lune. Nuage enveloppant leur silhouette brune,
Seul bruit dans le sommeil des calmes environs, Obstinément les suit un vol de moucherons Flottant, multipliant de plus en plus leur nombre. Dans ce nuage ailé qui semble être leur ombre,
Ils vont par les sentiers assombris, sans couleurs. C’est l’heure blonde et brune où de vagues lueurs Effleurent dans un rêve exquis, lueurs de limbes, Les êtres ennoblis, laissant de pâles nimbes S’attarder et trembler à leurs fronts vaporeux;
A LA BELLE ÉTOILE
Heure immatérielle et chère aux amoureux Qui ne regrettent pas l’éclat qu’elle refuse,
Car l’âme vibre mieux dans sa brume confuse.
Non, Jeanne n’a jamais laissé, de ses longs yeux, Tomber sur son ami ce charme merveilleux,
Ces bruns regards luisants dont la pure caresse Verse dans son cœur vierge une céleste ivresse.
Ils vont silencieux et la main dans la main. Qu’importe si leurs pas prennent le bon chemin ? Ont-ils quelque soupçon craintif qui les agite? Sachant où va leur cœur, ils trouveront leur gîte. Douce est d’ailleurs la nuit, le ciel pur et clément, Chaque minute allume un astre au firmament.
De bizarres buissons et des chardons étranges Font, au bord des talus, de fantastiques franges.
Le réel a fait place au fantôme trompeur.
Jeanne sent que Bruno frémit: est-ce de peur?
Non, ils ne craignent pas les mystères nocturnes: Ces spectres menaçants, tordus et taciturnes Sont de vieux familiers ; dans ce démon gisant Avec sa grande corne et son museau luisant Qui grimace, là-bas, au fond de l’ombre accrue,
Au bleu rayon lunaire, ils revoient la charrue.
Sans songer à la route ils allaient. Devant eux, Dans la nuit se dressait un tas noir et douteux.
Ils distinguent bientôt que son mystère enferme, Dans des rameaux touffus, les pignons d’une ferme, Et son étable basse et son vaste grenier,
Et, dominant le tout, le massif pigeonnier.
Son haut toit portait deux girouettes dont l’une De ses dents de requin semblait mordre la lune.
Et Bruno dit alors: « Je ne reconnais pas
JEANNE
Cette ferme, bien sûr, nous égarons nos pas. »
Et dans les champs déserts ils s’enfoncent encore. Un reste de rougeur dont l’Occident se dore Leur laisse deviner où l’astre s’est couché.
Ils marchent; le village, à leurs yeux, est caché Dans un pli de terrain vers la zone indécise Où le jour, refoulé par la nuit, agonise.
Mais, dans l’obscurité qui recouvre les champs, Leurs pas, par les sillons, se heurtent, trébuchants; Tout est noir: la lueur du lointain les aveugle.
La ferme est déjà loin, et le taureau qui beugle Ne leur apporte plus qu’un murmure amorti.
Le désert, le désert, — et le bourg pressenti N’apparaît nulle part, et la dernière teinte Qui rougissait encor l’Occident s’est éteinte.
Plus de guide ; partout des horizons fermés.
Les feux du firmament se sont tous allumés,
Et la traîne lactée, ouvrant sa banderolle,
Déroule dans l’éther sombre sa clarté molle.
Tout est lointain et tout est proche. Le buisson Emprunte à l’infini sa claire floraison ;
Tout flotte vaguement, sans forme et sans limite :
Le ciel, à ras de terre, obscurément palpite.
Ils vont, ne sachant plus où porter leurs regards. Jeanne s’est appuyée à l’épaule du gars,
Pesant de tout son corps sur le bras qui l’enlace:
« Mon Bruno, j’ai sommeil, dit-elle, je suis lasse;
« Couchons-nous et dormons sous le ciel étoilé;
« Voici fort à propos encore un champ de blé « Dont le maître attardé n’a pas rentré les gerbes;
« Rien n’est à craindre ici, les astres sont superbes,
« Douce est la nuit. » — Le gars aussitôt établit,
A l’abri d’un talus, la paille en large lit:
A LA BELLE ÉTOILE
« Des blés en ce moment, mais c’est une trouvaille, » Dit-il, en étendant quatre gerbes de paille.
Jeanne y couche son corps allongé, lentement,
Et murmure, les yeux dans l’éblouissement :
« Que je suis bien ici 1 ces millions d’étoiles « Sont comme autant de trous clairs à travers les voiles « Qui cachent à nos yeux le divin Paradis... »
Et, divaguant bientôt dans ses sens engourdis,
Elle voit tournoyer, vertigineuses rondes, Tournoyer, dans l’éther affolé, tous ces mondes,
Et flotter et danser comme des feux follets,
Puis tomber... et sa main en joue aux osselets...
Or, Bruno, les genoux et les coudes à terre,
Se prosterne devant l’adorable mystère De ce corps virginal endormi dans la nuit,
Et dont le souffle exhale à peine un faible bruit, Dans le recueillement de l’ombre et du silence,
Tel qu’un soyeux frisson d’avoine que balance Le printemps qui l’effleure en son vol amoureux Et le gars, appuyant ses oreilles au creux De ses mains, écoutait cette haleine plus douce Qu’un frôlement léger d’oiselet sur la mousse.
Et muet, le cœur plein d’un radieux espoir,
Il dévorait, d’un œil ardent, cet ange noir A peine deviné sur la couche de paille Où flotte une apparence obscure de grisaille.
Et son cœur, dans la nuit, rayonnait de soleil ;
Car ce cœur n’a jamais rêvé rien de pareil :
Être ainsi son gardien, la nuit, seuls dans la plaine, Et l’entendre dormir 1 boire sa pure haleine!
Elle n’a point parlé, mais elle est bien à lui !
Aux lueurs de ses yeux, le mauvais rêve a fui. Délicieuse nuit d’extatique oubliance !
JEANNE
Il reste là, longtemps, n’ayant plus conscience Des chagrins d’autrefois, ni du temps qui fuyait,
Et puis, leur lumineuse enfance irradiait :
Il revoit leur passé, leurs jeux et cette grange Où Jeanne, tout à coup, prise de haine étrange,
Avait jeté sur lui ce regard courroucé,
Ce regard qui l’avait si longuement blessé!...
A ce ressouvenir son ardeur qui redouble Agite tant Bruno qu’il a peur de son trouble.
Il se lève et gravit d’un élan instinctif Le talus où commence à fraîchir un air vif.
Une faible lueur de l’Orient émane,
Annonçant l’aube. Alors Bruno revient vers Jeanne,
Et, sans que son sommeil d’enfant en soit troublé,
Il étend sur son corps une gerbe de blé,
Et puis à ses côtés doucement il se couche.
Les champs gris s’estompaient d’un soupçon de jour louche. Sous les astres pâlis, dans le noir moins profond,
Déjà, très faiblement, sur le rêve du fond,
Se dressaient les fourneaux d’une briqueterie.
Point du jour, ô charmeur ! ô lueur attendrie !
O lueur idéale errant sur un front pur
Qui dort, mi-baigné d’ombre et de naissant azur!
Ineffable regard que glisse l’aube proche !
O douceur caressant la candeur sans reproche Sur le tremblant profil d’une vierge aux yeux clos,
Plus vague qu’une fleur fermée au fond des flots; Premier baiser du jour, loin de tout œil profane,
Ton mystère effleura les premiers traits de Jeanne !