LE RÉVEIL
Et fuyant le regard brûlant qui la poursuit:
« Bonjour, Bruno, comment as-tu passé la nuit? » Dit-elle, reprenant son enjoûment frivole.
Bruno reste interdit, et son ardeur s’envole.
La fillette est levée et parle du retour,
Car l’aïeule l’attend avant la fin du jour.
Ils ont remis en tas les gerbes de leur couche,
Et voici le baiser des adieux où la bouche De Jeanne, par le plus fugitif des hasards,
Un instant a frémi sur les lèvres du gars.
Il veut la retenir ; de ses bras il la presse,
Mais Jeanne, simplement, par une souple adresse, Se dégage et lui dit: « Tu reviendras demain, Bruno, ne me suis pas. » D’un signe de la main, Dans un de ces regards où le ciel entier brille, Fuyant à reculons, l’alerte jeune fille Jette au gars qu’elle tient tremblant sous son pouvoir, A travers le soleil, un dernier Au revoir!
Et la voilà qui part d’un pas tranquille et libre, Dans le rythme charmant de son souple équilibre. — Et tout l’entendement de Bruno se confond ! — Elle marche et se perd bientôt dans un bas-fond. Son corps y disparaît, mais la tète rieuse S’est retournée encor.
« Fille mystérieuse, »
Se dit Bruno, qui voit le point blanc du bonnet Disparaître à son tour; « bien fin qui te connaît! » Un sanglot douloureux oppresse sa poitrine.
Or, à vingt pas plus loin, riait sur la colline Le champ de trèfle avec ses trois maigres ormeaux,
JE ANN E
Ce lieu qu’il a choisi pour endormir ses maux;
Il y court. En deux bonds, il monte au premier arbre,
En murmurant tout bas : « Œil de feu, cœur de marbre ! » Et, fermement assis sur la branche en arçon,
Voici ce qu’aperçoit le soupçonneux garçon :
Se voyant toute seule, ayant pris sa volée,
Sur la route, là-bas, Jeanne court affolée.
La poudre sous ses pieds se lève en tourbillon :
Sa coiffe palpitante a l’air d’un papillon Qui vient de s’enivrer aux roses capiteuses.
Bien moins rapides sont les doigts des tricoteuses Que ses jarrets d’acier, qui trottent éperdus.
Et le gars, ébloui, suit, les regards tendus,
L’élan vertigineux de cette course folle,
Faite de soubresauts, où tout le corps s’envole En des soulèvements d’être immatériel,
De cambrures de reins, de baisers dans le ciel,
Et de bonds de criquet brûlé des canicules Et de jets frémissants et droits de libellules Vibrantes et rasant d’un vol furtif les eaux,
De rebonds effrénés et de chutes d’oiseaux!
LES ARCHERS
LES ^%CHE%S
D ans le ciel bleu, mêlé de brouillard argentin, Un blanc soleil de fête éclaire le matin.
Le bourg s’est réveillé sous sa pure caresse.
Avril tout ébloui chante sa jeune ivresse.
Les maisonnettes ont rafraîchi leurs couleurs;
Le village est en fête et le Printemps en fleurs, Tous les deux ils ont mis leur robe la plus tendre. Les enfants, les oiseaux se font partout entendre ; Tout sourit et bourdonne autour du seuil joyeux,
Et la haie a des voix et la haie a des yeux.
Les pommiers embaumés où l’abeille butine,
La neigeuse viorne et la rose églantine Bruissent, et le bois, à peine recouvert D’un feuillage naissant comme d’un brouillard vert, Laisse encor deviner le fin réseau des branches Et les germes lustrés des nouvelles pervenches ;
Il prête aux rossignols, pour leurs chants et leurs nids, L’abri sonore et doux des rameaux rajeunis.
La plaine en herbe vive et mouillée aux rosées, Emperlant les blés verts de gouttes irisées, N’entend plus l’âpre cri qui commande au labour : Elle frémit au son du fifre et du tambour,
A tous les gais échos de la rustique fête.
Et l’invité, là-bas, aperçoit du chemin,
Comme un bras qui l’appelle et qui lui tend la main, Le drapeau s’agitant et battant les ardoises,
Entre un mât de cocagne et deux cibles chinoises. C’est la fête ! A travers les plantureux vergers,
Par les sentiers fleuris, viennent les étrangers.
Aux pentes des talus, vivantes avalanches, S’écroulent des essaims de grandes filles blanches, Du plaisir plein les yeux, du soleil plein le cœur: Quelque gars les poursuit, et leur rire moqueur, Sous l'effluve enivrant des sèves qui les gagne, Comme un grelot d’argent tinte par la campagne.
Ils arrivent aussi, les chariots couverts,
Bondés de monde : aïeux aux fronts chargés d’hivers. Jeunes godelureaux, fillettes et marmaille S’y pressent, mi-perdus dans un fouillis de paille. La lourde charge va très lentement, au pas,
Roulant clopin-clopant, car le beau temps n’a pas Suffisamment encor aplani les ornières.
Et l’on entend siffler et claquer les lanières Des fouets que crânement brandissent les porchers Sur leur troupeau pesant qui grogne. Les archers Des villages voisins viennent en confréries, Enseigne déployée aux riches broderies Où Saint-Sébastien, des flèches dans le flanc,
LES ARCHERS
Flotte et déforme au gré des plis son corps sanglant, Tandis que des bourreaux, d’un barbare rivage, Tendent vers le martyr leurs grands arcs de sauvage. Ils marchent en colonne et leur bruyant tambour Éveille des échos sonores dans le bourg;
Et bientôt, sur les murs du village, se montre,
Par instants, un drapeau venant à leur rencontre, Précédé par la bande ardente des gamins.
Des deux parts, les archers se sont serré les mains. Alors, tambours battants, repart leur long cortège Sous les pommiers en fleurs qui vibrent, dont la neige Laisse tomber sur lui ses flocons odorants.
Jusqu’au milieu du bourg, il marche par deux rangs, Et quoique différents d’humeur, d’âge et de taille, Ainsi que des guerriers qui vont à la bataille,
Tous sont fiers, le front haut, les yeux fixes et droits.
Vis-à-vis du clocher où l’on voit, sur sa croix,
Le beau coq redoré dans le soleil reluire,
Est la place des jeux, et l’on entend bruire La rumeur de sa foule où se mêlent les tons Des instruments, jouets, trompettes, mirlitons, Flûtes de Pan, tambours, tous criards à merveille, Dont les gamins, longtemps, vont irriter l’oreille Des parents ahuris, — l’enfance est sans pitié. — Cet enragé concert est encore égayé Par les cris des forains enroués et grotesques,
Ici montrant la femme aux membres gigantesques Qu’un tableau représente exhibant son mollet,
Là, la femme de mer, et plus loin l’agnelet A deux têtes. Enfin s’alignent les boutiques Étalant un fouillis de merveilles rustiques Vieilles comme le monde et toujours en faveur,
Où l’enfant pauvre jette un long regard rêveur,
JEANNE
Vains objets rapportant un misérable lucre :
Pains d’épices, flacons remplis de pois de sucre, Informes objets d’art, coqs en verre filé.
Polichinelles plats au corps articulé,
Boîtes en bois d’où sort le diable qu’on y rentre,
Et forgerons sans bras, le marteau dans le ventre.
Et le monde joyeux va, vient, se perd, ressort,
Et, par groupes, circule, et le pitre se tord,
Et l’arlequin brandit sa latte sur les planches
Près d’Hercule en maillot, les deux poings sur les hanches.
Mais voici qu’au milieu des rires, par moment,
Éclatait tout à coup un sourd mugissement ;
Et les yeux se tournaient vers l’enseigne flétrie,
Toile immense annonçant une ménagerie.
Au dehors, étalé sur le tréteau banal Qui s’éclairait le soir d’un résineux fanal,
Ce tableau dont les bords s’effilochaient en franges Éveillait dans l’esprit des mystères étranges.
D’abord on y voyait un tigre furibond,
D’un tronc d’arbre inconnu, s’élancer, d’un seul bond, Sur un homme hagard qu’il mordait à la gorge.
Tel qu’un rapide jet d’étincelles de forge,
Le sang rouge aussitôt sous la dent jaillissait.
Un bois mystérieux, derrière, s’enfoncait,
Plein de monstres béants, de reptiles immondes Traînant, sur leurs pieds tors, leurs carapaces rondes Ou leur cuirasse longue aux mille écailles d’or :
Lézard, python, boa, tortue, alligator;
Tous hideux de couleur, d’attitude et de forme.
Au fond, un éléphant dressait sa trompe énorme Parmi les frondaisons vierges des pays chauds.
LES ARC II ERS
Or, tout nouvellement recrépis à la chaux,
Les murs d’un cabaret dont les persiennes vertes,
A la fête, au soleil, se sont toutes ouvertes, Répercutant, parmi le froid azur de l’air,
Inondés de blancheur, le rayon le plus clair, Dressent un grand carré d’aveuglante lumière, Immobile, au milieu de cette fourmilière.
C’est vers ce cabaret, le plus beau de l’endroit,
Que nos bruyants archers se dirigent, tout droit.
En colonne serrée, ils traversent la foule Qui se déplace avec un mouvement de houle,
Et se perdent bientôt dans le brun corridor.
Les voici dans la salle où la bière, à flots d’or,
De la pompe plongeant du comptoir à la tonne, Coule et remplit les brocs que l’écume couronne.
Ils sont debout, tandis qu’un dernier roulement Des tambours retentit plus furieusement,
Ébranlant la maison, faisant grincer les vitres Et trembler des rayons à l’étain clair des litres.
Puis les servantes vont, vives (elles sont trois), Offrir la bière à tous, commençant par les rois. Dans toute confrérie, honneur que l’on recherche, Chaque année, au printemps, le vainqueur de la perche, Celui qui d’un coup sûr fait voler en éclats L’oiseau de bois vissé sur le haut échalas,
Devient roi des archers, et, comme le plus digne, Dans les combats, il porte un glorieux insigne : C’est un large collier de soie au ton changeant,
Tiré sur la poitrine où pend un coq d’argent,
Tandis que des rubans divers de couleurs vives Retombent sur le dos et flottent.
Les convives
Sont choisis, car chacun, pour fêter ses amis,
A bien recommandé que leur couvert fût mis,
Et le lard succulent mitonne dans la soupe.
Les confrères Archers s’en vont groupe par groupe. A ce soir le combat! Les carquois, les arcs durs Et les tambours muets sont suspendus aux murs,
Et, pour voir s’éloigner la vaillante cohorte,
Les servantes debout se tiennent à la porte.
Or, au bras d’un ami, Bruno nous apparaît Au nombre des archers sortant du cabaret.
Il porte le collier, étant roi. Le jeune homme Qu’il emmène revêt même insigne, il se nomme Duchêne, et c’est le roi des archers du Ravin.
Au manoir grande fête! On va boire du vin;
Oui, du vin ! Rien n’étonne en ce temps de merveilles Elier Jeanne en est allée acheter trois bouteilles.
La vieille Angèle a dit d’en garder le secret;
Car, bien que ce ne soit qu’un petit vin clairet,
Ce luxe est interdit à qui n’a pas l’aisance Et pourrait bien servir d’arme à la médisance. Certes, l’ombre d’Étienne en a dû tressaillir, D’autant que le manoir paraît s’enorgueillir :
Un beau géranium au pignon clair s’allume ;
La nappe blanche est mise, et la cuisine fume.
« Cela ne peut durer, » dit Thomas.
Les deux gars
Sont entrés par la porte ouvrant sur les hangars Autrefois pleins de blés et d’outils, pour lors vides. Aussitôt les canards, tendant leurs cous avides. Font au jeune étranger le plus bruyant accueil.
LES ARCHERS
Jeanne est éblouissante au soleil, sur le seuil,
Un éclair de plaisir brille sous sa paupière,
Et l’ambre de son teint semble fait de lumière.
Elle s’avance et tend ses franches mains aux rois.
Entre ces murs encore humides, aux parois Dont la mousse verdit la brique monotone,
Le printemps a gardé la couleur de l’automne,
Car, le pied toujours noir du fumier de ses brous, Le noyer paresseux ouvre des bourgeons roux,
Et l’aune languissant à grand’peine s’efforce,
Plein de rouille, à pousser ses feuilles de l’écorce. Point d’abeille qui passe en quête de son miel.
Seul, le frais tournesol verdoie, et le beau ciel Reluit sur la volaille au joyeux tintamarre Et met son bleu sourire aux fanges de la mare.
Enfarinée avec de la pâte au sourcil,
Entrebâillant un peu la porte du fournil,
Allumée et confuse, à la main une pelle,
Souriante se montre alors la bonne Angèle.
Elle veille au chef-d’œuvre en cuisson dans le four. La vieille femme aussi s’oublie. En ce beau jour Il faut bien que son cœut un instant se départe De son deuil. Elle a fait de ses mains une tarte Pour ses enfants aimés: mais elle n’ira pas,
La pauvre âme, s’asseoir à leur joyeux repas :
Car le plus grand plaisir qu’Angèle encor connaisse, C’est d’entendre de loin tes rires, ô jeunesse !
Et puis, de temps en temps, il faut avoir les yeux Sur le contrebandier qui vit toujours. Le vieux, Immobile, idiot et muet, s’éternise,
Si maigre, que la mort sur lui n’a plus de prise.
Cependant le clocher au timbre solennel