‹ Œuvres poétiques de Jules BretonChapitre 56 sur 70 · J K ANNE · texte numérisé non relu

J K ANNE

Vient de sonner trois coups, et, battant le rappel, Les tambours de nouveau résonnent dans la rue. Par bande traversant la foule encore accrue,

Les confrères Archers se rendent au combat.

Après le gai dîner, le cœur vaillamment bat :

Ils marchent droits et fiers, se sentant invincibles. Aux deux bouts, dans la cour du cabaret, deux cibles Distantes de vingt pas et qu’on nomme berceaux Se dressent. Les tilleuls recourbés en arceaux,

De leur toit verdoyant, couvrent la longue arène.

Le but est un bâton pointu, d’orme ou de frêne, Un collet rose ou bleu s’arrondit alentour.

Voici que les Archers sont entrés dans la cour.

Ils ont tous leur bon arc au bois dur, de deux pièces, Dont on a savamment marié les espèces,

Et la flèche légère aux trois pennes d’oiseaux.

C’est d’un pas résolu qu’ils vont vers les berceaux. Le tambour roule, et c’est le Ravin qui commence : Honneur au roi ! Duchêne avec calme s’avance.

Il porte dignement le royal attribut.

D’un œil sûr de son coup, il a visé le but Et, droit, il bande l’arc et sa pose est superbe.

Dans le silence, vole un sifflement acerbe Tout aussitôt suivi d’un bruit rapide et sec;

Et la flèche a frappé, de sa corne, le bec De la cible, au milieu d’un grand cri d’allégresse. Bravo! bravo, Duchêne! On l’entoure, on le presse; Vingt bras, l’ayant saisi, l’emportent au comptoir Où la bière à longs flots coule, et, sans s’émouvoir, Insensible au triomphe aussi bien qu’à la crainte, Duchêne, d’un seul trait, vide une large pinte.

Car ce gars, bon archer, est aussi beau buveur !

LES ARCHERS

Le cabaret est plein, et son âcre saveur Vous saisit à la gorge, et la lourde fumée,

Dans un nuage errant, flotte, cent fois humée, Étouffant un épais vacarme de cent voix.

Trente pipes au moins dégagent, à la fois,

Une pesante brume où des spirales bleues Montent vers le plafond, traînant de frêles queues, Chimères que transforme un léger frisson d’air,

Puis retombent au gouffre ardent d’un rayon clair Qui flamboie, au hasard, sur la mèche caduque D’un vieux crâne branlant ou sur l’exquise nuque D’une brune servante alerte, au pied mignon,

Qui passe et disparaît, un mouchoir au chignon, Silhouette furtive aussitôt reconnue.

Jeanne servante ! Oui, la fillette est venue Ici sans hésiter et sans craindre d’affront,

Car servir son égal n’abaisse point le front.

Pour ce soir, seulement, elle prête assistance Aux gens du cabaret. Pourtant à sa prestance,

A l’air simple et tranquille à sa tâche apporté,

A son adresse souple, à sa célérité,

On croit qu’elle n’a point eu d’autre accoutumance. Maîtresse dans un art qu’à peine elle commence,

On la voit se glisser parmi les rustres lourds,

Après elle entraînant l’air en tourbillons sourds, Dans une main le broc, le plat d’étain dans l’autre, Du coude repoussant un trop folâtre apôtre,

Jetant un rire clair aux assauts innocents,

Et se multiplier partout, dans tous les sens,

Servante par les bras, reine par le prestige, Débrouillant aussitôt les comptes en litige,

Et, dans ce bruit de ruche où des sons amortis Font une basse grave à d’aigus cliquetis,

Venir, se retourner, ici frotter la table,

Là strier à la craie un noir tableau comptable,

Tout en portant ailleurs son regard ravissant ;

Aller, pirouetter, reculant, avançant,

Prêter au moindre appel une oreille attentive, Voyant tout, l’œil distrait, si légère et si vive,

Dans l’élan spontané de ses multiples soins,

Que véritablement on croit, aux quatre coins,

Sous les flots du brouillard plus ou moins diaphanes, Voir, presque au même instant, éclore quatre Jeannes.

Le public est ici très divers. Les fermiers,

Les ménagers, les gens d’état, les briquetiers,

Le rude forgeron, l’ouvrier de la terre

S’y trouvent confondus, et, riche ou prolétaire,

Rentier au teint vermeil et pâle tisserand,

Tous dans le cabaret tiennent le même rang.

Tous ont les mêmes droits. La main calleuse y serre Souvent la main polie, et l’étreinte est sincère.

Le mérite ayant seul toute priorité,

Telle règne, en ce bourg, la vraie égalité.

Le village a deux mots très crânes pour devise :

« Pauvre et fier. » Cependant, un parti le divise, Contre un maire honnête homme inventant des griefs. Ce parti met Thomas en tête de ses chefs.

Thomas que le bonheur du prochain exaspère,

Avare et libertin, est digne de son père.

On a vu ce dernier, jadis, mauvais chrétien, S’éloigner lâchement et laisser, comme un chien, Étienne agoniser dans un marais humide.

Thomas a l’air naïf : sa bassesse est timide Près du riche; il est lâche aussi bien qu’insolent Et, pour l’inférieur, haineux et violent.

Est-ce un reflet de fête? A cette heure, il présente

LES ARCHERS

Une mine adoucie, une allure plaisante.

L’insulteur vient d’entrer, bon enfant. Un éclair Étrange, tout à coup, reluit dans son œil clair, Horrible et caressant, et va foudroyer Jeanne.

Sous l’ardeur du regard brutal qui la profane,

Elle a pâli; le sang afflue au cœur troublé.

Dans son plateau d’étain les verres ont tremblé.

Où qu’elle aille, elle sent que ce regard infâme La suit, l’enveloppant de l’odieuse flamme D’un enfer inconnu qui veut la dévorer.

— Qu’a donc Jeanne? dit-on, en la voyant errer Au hasard... Un frisson glacial la pénètre...

Elle a peur... Elle veut réagir... tout son être Tremble. Plus pâle encore, elle va brusquement, Puis s’arrête, incertaine, et heurte, à tout moment, D’un genou frémissant, les chaises et les tables.

O courage, ô vigueur qui semblaient indomptables ! Thomas est sans pitié ; c’est en vain que l’enfant Tremble de plus en plus sous son œil triomphant; Thomas, qui se méprend sur le sens d’un tel trouble, Aiguise, à ce beau feu, son ardeur qui redouble. L’effroyable rustaud ! s’il n’était odieux,

Sa face enluminée et ses airs radieux Pourraient prêter à rire. Et, lentement, il fume, En parfait connaisseur, une pipe d’écume A laquelle s’adapte un fémur de héron.

Il porte un jabot neuf, sortant d’un frac marron.

Dans la cour, le combat se poursuit et s’anime. Duchêne, toujours calme, en vrai roi magnanime, Au bruit de la mêlée, appelle chaque archer Que souvent dans la salle il faut venir chercher.

Il a vu sans dépit sa flèche démontée Par un des siens : d’ailleurs elle était rejetée,

JEANNE

Effet du contre-coup, à deux lignes du but.

Un jeune Ravinois, tireur à son début,

Y colla tout le long sa flèche, et, dans l’ivresse, Verre sur verre il boit pour fêter son adresse.

Le Ravin plein d’espoir, ayant un fier berceau, Détend ses arcs qui, tous, sont remis en faisceau.

Aux nôtres! le tambour à l’instant les rassemble. Déjà le roi s’apprête. O Bruno, ta main tremble!... Je t’ai vu bander l’arc avec plus de vigueur!

Qui donc sera vaillant, si tu manques de cœur? Son œil s’éclaire... et l’arc se détend, et la flèche Frappe le but, le fend et vibre dans la brèche. Bruno, vainqueur, s’élance. Ainsi qu’un cimier blond, Ses cheveux d’or, au vent, se dressent sur son front. Il brandit dans les airs son arc au bois flexible. Tous le suivent de près et courent vers la cible.

Et leur clameur ressemble aux clameurs des enfants ; Ils arrachent le but qu’ils lèvent, triomphants.

Dans son cœur, Bruno sent une autre joie éclore.

Il songe que, bientôt, sa Jeanne qu’il adore Va le voir triompher aux bras de ses amis.

Son cœur bat, réveillant des rêves endormis...

« Vive Bruno, le roi ! » Le groupe qui l’apporte Du cabaret à peine avait poussé la porte Où pénètrent d’abord les cris victorieux,

Que Bruno se débat et bondit furieux.

Il a vu, tout à coup, sur l’angélique femme Une brutale main tenter un geste infâme. Vainement les archers veulent le retenir,

A dompter l’ouragan qui pourrait parvenir? Bousculant tout, objets et gens, sur son passage,

LES ARCHERS

Dans un bond de lion, il frappe, en plein visage, Un gros homme tranquille et qui, tout ahuri,

Se dérobe, cherchant sous la table un abri.

Et dont la face rouge à l’instant devient blême.

Thomas n’a pas d’ami; personne ici ne l’aime,

Mais sa horde l’entoure et certains Ravinois Sont venus s’y mêler, mécontents et sournois.

Leur bande, sur Bruno, s’est ruée et l’accable D’une grêle de coups, tandis que, de sa table,

Se relève Thomas hideux. Un pot d’étain,

Saisi je ne sais où, brille à sa lâche main.

Il fait tourbillonner ce poids lourd et le lance Sur Bruno que l’on foule à terre sans défense.

Rien qu’un éclair, un cri, tant le bandit est prompt ! Le pot d’étain reluit, vole et frappe le front De Bruno, dont le sang pur et rouge ruisselle.

« On assomme le roi ! » Ce cri fut l’étincelle Qui fait sauter la poudre. Une immense clameur Se lève et va glacer la fête de stupeur.

C’est une explosion formidable de rage Tantôt hurlant, tantôt grondant comme l’orage.

La bataille devient générale, et, partout,

Comme dans une cuve infernale qui bout,

Roulant dans la poussière où s’écroulent les tables, C’est un flux et reflux de chocs épouvantables: Grappes d’hommes râlant des sanglots étranglés, S’écrasant sur des tas de corps amoncelés;

Informe et noir chaos où surgissent des têtes, Naguère souriant du sourire des fêtes,

Qui, pâles maintenant, allument des regards Tout injectés de haine, effarements hagards ;

Où l’angoisse halète, où, sans air, sans issue,

Geint et claque des dents l’épouvante bossue,

JEANNE

Où redoublent, après des apaisements courts, L’horrible bruit des coups, les heurts des crânes sourds. A travers la fumée épaisse comme un voile,

Parfois un verre siffle et court, rapide étoile, S’écraser contre un mur et jaillit en éclats.

Jeanne est évanouie, et la pauvrette, hélas !

S’affaisse sur Bruno que ses sens abandonnent.

Dans la cour, cependant, des cris affreux résonnent : «Ils ont tué le nôtre, à mort, à mort leur roi! » Là, Duchêne, acculé, regardait, sans effroi,

Des furieux dardant sur lui leurs yeux de flamme ; — Car la peur fut toujours inconnue à son âme. Simplement il répond : «Vous me tûrez, et puis... ?» Tout à coup on s’écrie : «Au puits, au puits, au puits ! » On le saisit; il jette un seul mot qui flagelle:

«Les lâches! » Le voici déjà sur la margelle,

Et l’on criait toujours : « A mort ! vengeance ! à mort ! » Mais lui, se raidissant dans un suprême effort,

Se dresse, de ses bras, se cramponne à la chaîne Et dit : « Vous ignorez, assassins, que du chêne Ne pourrit pas dans l’eau ! »

Ces hommes, à ces mots, Devant un tel sang-froid, un si ferme à-propos,

Se sentent désarmés, le remords les atterre.

Ayant, tout doucement, remis Duchêne à terre,

Ils se sauvent, tandis que, dans le cabaret,

— O tranquille puissance ! ô prestige secret ! —

Un homme est survenu qui, soudain, a fait taire Les fureurs, écoutez : « Vive monsieur le maire ! »

LES SARCLËUSES

LES S<A%CLEUSES

Ok , bien que le Printemps au doux ciel argenté Verse encore, à plein jour, la sereine clarté,

La fête et ses retours sont finis. Le silence Que rompent, seuls, les bruits coutumiers recommence. Dans la plaine où déjà l’éclatant vermillon Des coquelicots brille, émaillant le sillon,

Où l’œillette revêt d’ineffable tendresse

Son feuillage élégant; où le haut seigle dresse,

Le premier du printemps, son svelte épi cendré;

Où rit, étoilé d’or, le velours mat du pré,

Où, dans l’orge et le trèfle aux fleurs épanouies, Rayonnent vivement, prunelles éblouies,

Les constellations sans nombre du bluet ;

Parmi des tourbillons d’oiseaux, le bourg muet Dessine sur le ciel sa brune silhouette.

JEANXE

Dans les champs, à la main, une alerte houette, Des filles, par endroits, s’alignent en longs rangs Pour sarcler l’herbe folle, et de leurs rires francs Par instants les éclats font vibrer l’air sonore.

Dans l’avoine, en effet, dans quelques blés encore, Prosternant, vers le sol, leur buste au bras subtil. Entremêlant le dur labeur d’un gai babil,

Mouvant, comme des fleurs, leurs bandes onduleuses, Sous l’ample capuchon violet, les Sarcleuses Se traînent à genoux, lentement.

Au goûter,

On se lève, on s’étire et l’on va caqueter

Sur les sacs remplis d’herbe, aux abords de la route,

Et l’on mord le prochain, tout en mordant sa croûte,

A belles dents d’émail, un peu gloutonnement Et du coin d’une bouche avide. En ce moment,

Les sarcleuses sont là, formant presque une foule ; Leurs membres, qu’à la fin le prosternement foule, S’allongent assouplis, redevenus dispos Dans ces galbes charmants que prennent les repos.

Or, l’entretien du jour c’est l’affreuse bataille :

« Avez- vous vu Bruno? dit Flore, quelle entaille!

« Ah ! rien que d’y songer je me sens défaillir.

« J’ai beau fermer les yeux, je vois toujours jaillir « Le sang rouge du grand trou qu’il avait au crâne!

— « Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il a payé pour Jeanne, « Dit Titine, ce beau tigre fait d’un agneau!

« La bâtarde a toujours ensorcelé Bruno,

« Il irait dans le feu pour elle... et la coquette « Le récompense bien, en rêvant la conquête « Du gros Thomas! Oui! rien que cela, s’il vous plaît!

LES SAROLEUSES

« O bon Dieu, quel manège 1 Elle allait, elle allait « Devant lui, tortillant son corps comme une anguille,

« Tout interdite ainsi qu’une petite fille!»

Et Titine s’indigne et paraît oublier Qu’avec ses bras croisés sous son bleu tablier,

Son port, depuis deux mois, fait jaser le village.

Flore reprend: « Laissons ce mauvais babillage,

« Car ils sont malheureux. On dit qu’il guérira,

« Lui, mais la vieille Angèle, à coup sûr, en mourra.

« Je ne défends pas Jeanne; elle est ambitieuse;

« Pourtant avouez donc qu’étant si vicieuse,

« Elle n’aurait point eu cette grande douleur.

— « Je connais ce chagrin, ce n’est qu’une couleur,

« Dit Titine, et je sais que cette mijaurée

« A pour but seulement de se voir adorée « Par Thomas dont elle a flairé les beaux écus ;

« Oui, mes yeux clairvoyants en sont bien convaincus !

— « Pour l’argent, dit Clémence, elle ne l’aime guère :

« Deux ou trois jours avant la bataille, le maire

« (Je l’ai su par sa bonne, il n’en faut point parler,

« C’est un secret), le maire avait fait appeler « Jeanne. Il avait reçu, paraît-il, des nouvelles, a Une lettre anonyme: On parlait de javelles « Que Jeanne un jour liait. Pourquoi? Je n’en sais rien.

« Ça venait de quelqu’un qui lui voulait du bien,

« Qu’un obstacle empêchait de se faire connaître.

« On offrait beaucoup d’or, mais il fallait promettre,

« Le village quitté, d’aller en pension.

« Jeanne, loin de céder à la tentation,

« Refusa net et même un beau ballot de hardes !

« Rien n’est plus fier, vraiment, que ces cœurs de bâtardes !

— « Pour une fève on peut bien dédaigner un pois,

JEANNE

« Reprend Titine, moi je crois ce que je crois...

— « C’est trop fort, dit Colombe, il faut qu’enfin je parte 1 « Ce sont de braves gens qui, sans la vieille Marthe,

« Seraient morts, tant les coups furent prompts, inouïs.

« En recevant Bruno puis Jeanne évanouis,

« Angèle tomba roide et ferma ses paupières :

« Une douleur à faire, hélas ! pleurer les pierres !

« Bruno n’était que sang... Jusqu’au soir tous les trois « Restèrent sans regard, sans larmes et sans voixl « Et le vieil idiot, depuis longtemps infirme,

« Q.ui s’était mis debout, c’est Marthe qui l’affirme,

« Et qui, lui que l’on croit plus muet qu’un tombeau,

« Criait, sans s’arrêter: «Le Corbeau, le corbeau! »

« A peine Angèle et Jeanne ont retrouvé leurs larmes,

« Qu’à leurs yeux effarés se montrent les gendarmes « Attachant leurs chevaux au vieil anneau du mur.

« Il le faut, c’est la loi, mais alors, c’était dur !

« Pour comble... »

Tout à coup, sautant sur les houettes, Toute la bande a fui. Les essaims d’alouettes,

Aussitôt qu’apparaît le féroce chasseur,

Poussent un cri d’effroi tout perlé de douceur,

Et leur vol frémissant, souple et légère trombe,

Rase le sol, tournoie et file et puis retombe Au champ voisin. Ainsi s’effare le troupeau Des sarcleuses voyant, là-bas, poindre un chapeau. C’est le maître, Thomas, dont la voix déjà gronde,

Qui surgit, tout à coup, et vient faire sa ronde.

Sa fourche sous le bras, signe d’autorité,

Donne au rustre un semblant de lourde majesté.

« Allons donc ! criait-il, engeance sans courage,

« Gaspilleuses de temps, allons, vite à l’ouvrage ! »

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