‹ Œuvres poétiques de Jules BretonChapitre 61 sur 70 · LA CHAMBRETTE · texte numérisé non relu

LA CHAMBRETTE

Tout y bruit et chante, et les aristoloches

Font, au jour frémissant, carillonner leurs cloches,

Pour fêter cette ardente éclosion d’amour.

Dans le calme embaumé de ce discret séjour, Jeanne aspire amplement, avide, inassouvie,

Tout ce que l’air contient de vigueur et de vie,

Dût son coeur éclater, tant il se gonfle et tant La joie immense afflue à son sein palpitant.

Mais cette plénitude ineffable l’oppresse.

L’amour et le soleil la brûlent, et l’ivresse Que son cœur ne peut plus contenir, a besoin De s’épancher en pleurs à l’ombre, sans témoin.

Or, il est un réduit respecté qui l’appelle,

Un abri de candeur, plus saint qu’une chapelle,

Sa chambrette; elle y court. Un parfum virginal Plus subtil et plus frais qu’un souffle matinal,

Q.ue l’haleine des foins mouillés d’aube ingénue, Erre dans la blancheur de cette chambre nue. Jeanne tombe à genoux, et son front et son bras Plongent en frémissant dans la fraîcheur des draps ; Et, comme on voit pleuvoir les orageuses nues,

Son amour verse à flots des larmes inconnues...

O douceur ! ô puissance 1 ô légitime orgueil 1 Elle bénit le sort qui l’a jetée au seuil De cet humble manoir que la pauvreté garde.

Cette enfant du chemin qu’on nomme la bâtarde, Désormais peut braver l’outrage des méchants,

Et l’amour de Bruno va réveiller ses chants.

Un sentiment de paix sereine la pénètre Et, lente, elle s’accoude au bord de la fenêtre.

Elle aimait à sonder le lambeau d’horizon Et les champs qui fuyaient derrière une maison

JEANNE

Où, sous le ciel, brillait, à côté d’un vieux chaume, Dans l’éblouissement merveilleux de son chrôme, Soleil dans le soleil, un carré de colza.

Là son regard ravi longuement se posa.

Instant délicieux ! La rue était déserte Et si calme qu’à peine, à la fenêtre ouverte,

Le rideau blanc tremblait. Les souffles assoupis Frôlaient, sans la courber, l’herbe aux naissants épis. La rue était déserte, et si grand le silence,

Qu’on entendait vibrer les bourdons en démence Qui, d’un vol éperdu, bondissaient, par instants, Enivrés et gorgés de miel et de printemps,

Tandis que, doucement, voix dormante et confuse, Arrivait de très loin un murmure d’écluse,

Que lointain, monotone, assourdi, s’enrouait Quelque part l’éternel ronflement d’un rouet.

Le Soleil ruisselait dans les cours. La volaille Sans cesse y picorait, gloussant, fouillant la paille. Les coqs altiers, parfois, battant des ailerons, Faisaient subitement retentir leurs clairons Comme un royal défi jeté dans la lumière,

Et tout rentrait soudain dans la paix coutumière.

Cependant le bruit lourd et timide d’un pas Rompt la tranquillité de la rue, et Thomas,

Très rouge, très confus, l’air souriant et lâche, S’avance en murmurant des mots obscurs qu’il mâche, Et ses yeux allumés dévorent en passant Jeanne de leur regard étrange et caressant...

SOUS LA LUCARNE

SOUS LUCiA%lsLE

Les jours sont longs et clairs, les nuits grises et brèves, Et, parmi la verdeur bouillonnante des sèves,

Le souffle de l’été balance, aux alentours,

Les blés, à l’infini, dressant leurs épis lourds,

Et la plaine houleuse et partout recouverte De ce mouvant tapis comme d’une mer verte,

Déroule, sous un ciel de lumière, ses flots D’où les bois plantureux émergent, verts îlots.

Une chaleur de plomb. Les gens sont sans courage Dans l’immense torpeur ; seul, parfois un orage S’avance pesamment dans le ciel incertain Et prolonge, lugubre, un grondement lointain.

Les chevaux énervés, sous l’aiguillon des mouches,

Se cabrent, hennissants, et leurs naseaux farouches

JEANNE

Dispersent des flocons blancs d’écume dans l’air.

Et sur les champs brûlés, le nuage de fer.

Se traîne, exaspérant l’éclat de la lumière Où par trombes tournoie une ardente poussière. Mais point de pluie 1 Au ciel plus aride et plus bleu, Le soleil de nouveau darde ses traits de feu.

Le vent même s’endort; la rivière sans ride Semble arrêter son cours sous la chaleur torride : Universel sommeil, morne assoupissement.

Un brouillard violet, vers le clair firmament Q.ue l’astre furieux de traits aigus embrase,

Se lève avec lenteur, plus épais à sa base Stagnante que retient sa pesanteur de plomb.

Sous les âpres rayons qui la criblent d’aplomb, Haletante, altérée, on dirait que la plaine Dans l’aride soupir de sa brûlante haleine,

Va bientôt exhaler sa dernière moiteur.

Près du jardin désert, un chaume protecteur,

A l’ombre, abrite Jeanne et Bruno dans la grange, Mystérieux réduit où rien ne les dérange,

Car leurs propos secrets, là, ne seront surpris Que par l’indifférente oreille des souris.

Imprégné de soleil aveuglant, l’oeil peut croire, Tout d’abord, que la grange est absolument noire, Puis, comme une aube pâle émergeant de la nuit, Une ébauche de jour obscurément reluit.

Deux êtres, détachés d’une sourde grisaille, Apparaissent alors sur des gerbes de paille.

Toute la masse noire est refoulée au fond,

Et le groupe surgit du mystère profond,

Sous le bleu soupirail où tout le ciel s’engouffre

SOUS LA LUCARNE

Inondant les blés d’or d’une pâleur de soufre. Jeanne, assise, a le front largement éclairé,

Et la brune moiteur de son visage ambré Se nacre au pâlissant azur de la lucarne.

Son ombre, d’un trait noir, s’accuse sur la marne Dont est fait le ciment dur de l’aire. Bruno La contemple, accoudé sur le bord d’un tonneau Délabré, hors d’usage, et qui leur sert de table.

Un reste de fraîcheur, la senteur délectable Que dégagent les tas de foins et de blés mûrs,

Ont disposé leurs cœurs aux ravissements purs. Pour le convalescent qui, faible encore, chôme,

Il n’est point de meilleur abri que ce vieux chaume.

Cette lumière grise, unique, sans reflet,

Qu’épanche austèrement le lourd ciel de juillet,

Au milieu de la pauvre et nocturne cabane, Accentue âprement les traits fermes de Jeanne Et les affirme avec implacabilité.

Ce jour d’antre va bien à leur fauve beauté.

Or, c’est plus que l’amour, c’est la ferveur d’un culte Qu’inspirent à Bruno cette merveille inculte,

Cette bouche pourprée aux solides accents,

Et les diamants noirs des yeux éblouissants Dont, par delà les murs, les regards semblent suivre Un mirage lointain.

Et Jeanne tient un livre.

Parfois son doigt s’y pose, hésitant, maladroit,

Puis se traîne et s’arrête au difficile endroit,

Et Bruno l’aide alors avec un doux sourire,

Car déjà Jeanne épèle et bientôt saura lire.

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