‹ Œuvres poétiques de Jules BretonChapitre 67 sur 70 · SUR LES RUINES · texte numérisé non relu

SUR LES RUINES

Sous l’assaut répété d’un horrible soupçon.

Ah! celui dont la torche a brûlé la maison,

Q.ui serait-ce, sinon l’homme fatal et lâche Dont l’infâme désir la poursuit sans relâche,

Celui qui, pour toujours, la condamne à rougir, Dont elle entend encor la chair vile rugir Sous le sanglant acier de la rouge faucille ?

« Bruno, tu survis seul à toute ta famille,

« Gare à toi; tes parents sont tombés sous sa main,

« Gare à toi ! mon Bruno, tu tomberas demain !

« Car tu n’es point méchant et je ne suis point forte ! « Puis il viendra me prendre ! oui ! mais je serai morte ! « De mon cadavre, au moins, le monstre aura pitié 1 « Que ne l’ai-je poussé dans l’étang et noyé !

« Il faut sauver Bruno, l’emmener, ô chimère !

« Il ne voudra jamais suivre une telle mère ! » Ainsi Jeanne songeait en proie au noir souci,

Assise sur le banc que la flamme a noirci.

Et l’on était au temps où sortent les charrues.

Des groupes, cependant, se forment dans les rues. De bouche en bouche un bruit étrange court tout bas : Des hommes consternés se disent que Thomas Vient de fuir sous le coup de pressantes alarmes. Au portail de sa ferme, on dit que les gendarmes Ont été vus.

Bruno, pas plus que Jeanne alors,

Trop absorbé, ne sait ce qui se dit dehors.

Jeanne d’ailleurs passait pour une folle tête :

Le juge avait souri, lorsqu’au jour de l’enquête, Elle avait en tremblant déclaré son soupçon.

Car Thomas, après tout, était un gros garçon

JEANNE

Très pieux, qui jamais ne manquait à la messe. Jeanne ne comptait plus sur la loi vengeresse.

Tous savaient bien Thomas méchant et malotru,

Mais boute-feu ! vraiment, personne ne l’eût cru !

« On va certainement étouffer cette affaire,

« Disait-on; il est riche, et la peur fera taire « Les langues que l’argent ne pourrait point gagner :

« Qui donc contre Thomas oserait témoigner? »

Ainsi de vains propos défrayaient le village,

Quand, soudain, apparait un brillant attelage.

Les gamins bondissaient dans le ravissement.

Mais le carosse prend le pas et doucement Il s’avance. Voici le manoir en ruine:

La Creole, étonnée un instant, examine Le vieux mur de l’enclos qui s’écroule à moitié.

Son cœur déborde alors d’une immense pitié.

Ah ! quel remords devant une telle misère !

Elle sent palpiter enfin son sein de mère Qu’une lèvre d’enfant n’aura jamais pressé,

Et, cédant à l’élan d’un désir insensé,

Elle saute d’un bond dans la cour. Un vertige L’arrête brusquement, tant la scène l’afflige :

Jeanne assise a le front posé sur son genou,

Dans ses mains, ne montrant que le dos et le cou. Désespéré, debout parmi les noirs décombres, Immobile, Bruno jette des regards sombres,

Et, sous le hâle brun, son visage a blêmi.

— La Créole aussitôt devine l’ennemi. —

Il ne fait point un pas vers elle, et, de sa bouche Tombent ces mots que scande un tremblement farouche : « Que réclame de nous votre présence ici,

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