SUR I.ES RUINES
« Madame? Je suis prêt à vous servir. »
« Merci,
« Je ne désire point éprouver votre zèle,
« Je voudrais seulement, avec mademoiselle,
« Répond-elle, un moment d’entretien. »
Jeanne entend
Cette voix aussitôt reconnue. A l’instant,
Et comme réveillée en sursaut de son rêve,
Dans un tressaillement d’épaule, elle relève La tête, et ses yeux noirs, étrangement ouverts,
Q.ue convulse l’effroi de sentiments divers,
Avec la fixité morne du somnambule,
Regardent, et sa bouche ouverte n’articule Aucun son.
Au plus fort de l’orage, souvent,
Ainsi, dans la stupeur, s’apaisent bruit et vent :
Impassibilité, silence si funèbres
du’on croit entendre alors le frisson des vertèbres.
Et la Créole accourt, et ses cheveux épars Découvrent un front d’ambre éblouissant.
Le gars
Serre ses poings crispés, et sa sourde colère Gronde, tandis que Jeanne, aux baisers dont sa mère La couvrait dans le feu d’un transport exalté,
Opposait une froide insensibilité.
« Je crois baiser ton père 1 Oh ! je t’aime ! mon âme !
« Pourquoi ce sombre ennui dans tes grands yeux sans flamme ? « Criait Suzanne. Viens, ne m’aimerais-tu pas?
« Jeanne, si je n’ai point guidé tes premiers pas,
« Est-ce ma faute ? Viens ! je t’aime ! viens 1 je t’aime !
« Je mettrai sur ton front un noble diadème « De diamants si clairs, de rubis si vermeils,
JEANNE
« Que tu feras pâlir les radieux soleils!
« Tu seras mon joyau! Viens! mon enfant, ma vie!
« Les mères, à présent, toutes, mourront d’envie,
« Car leurs filles n’ont pas ton étrange beauté!
« Et tu connaîtras l’Inde et son fleuve enchanté;
<' Et le soir nous irons nous baigner dans son onde 1 « Et nous irons à deux dans la forêt profonde « Où bondit, à travers une verte épaisseur,
« Ton père, l’intrépide et superbe chasseur, c Ton père au cou de bronze où flotte une amulette !
« — Mon père est mort, dit Jeanne, et j’ai vu son squelette, « Mais vous aurez un fils qui le remplacera;
« Car, Madame, Bruno dans l’Inde nous suivra.
« Pourvu qu’il n’y soit pas dévoré par l’Idole ! »
Et Suzanne s’effare et croit que Jeanne est folle.
Se tournant, elle voit Bruno, toujours debout,
Et sa bouche hautaine a marqué le dégoût.
Mais lui ne baisse point sa tête honnête et fière Et, dans le désespoir qui brûle sa paupière,
Il jette sur la dame un regard fauve et dur.
Des groupes regardaient par la brèche du mur,
Quand soudain dans leurs rangs court une rumeur sourde.
Si, parmi les montons, tombe une pierre lourde,
On les voit s’ébranler en désordre, ahuris,
Pour resserrer plus loin leur laineux troupeau gris :
A la nouvelle étrange et qui la bouleverse,
Ainsi, subitement, la foule se disperse Et puis court reformer ses groupes curieux Vers un étrange objet que devinent les yeux.
C’était une étonnante horreur : sa silhouette