‹ Œuvres poétiques de M.A. de LamartineChapitre 3 sur 16 · CRITON · texte numérisé non relu

CRITON

Kon, pas encore; mais il parait qu'il doit arriver aujourd'hui, à ce que disent des gens qui viennent de Sunium *, où ils l'ont laisse. Ainsi il ne peut manquer d'être ici aujourd'hui; et demain matin, Socratc, il te faudra quitter la vie.

soc RATE.

A la bonne heure, Criton : si telle est la volonté des dieux , qu'elle s'accomplisse. Cependant je ne pense pas qu'il arrive aujourd'hui.

CRITOK.

Et pourquoi ?

Dans nos doux entretiens , s'écoule encor de même 4 î

L'accusation intentée à Socrate, telle qu'elle existait encore, au second siècle de l'ère chrétienne, à Athènes, dans le temple de Cybèle, aurapportdePhavorinus, cité par DiogèueLaérce, reposait sur ces deux chefs ; loque Socrate ne croyait pas à la religion de l'état ; 20 qu'il

* rromoatoire de l'Attifjue , vis-à-yis les Cyclades.

corrompait la jeunesse, c'est-à-dire, évidemment, qu'il instruisait la jeunesse à ne pas croire à la religion de l'état. Or, l'Apologie de Socrate ne repond d'une manière satisfaisante ni à l'un ni à l'autre de ces deux chefs d'accusation. Au lieu de déclarer qu'il croit à la religion établie, Socrate prouve qu'il n'est pas athée; au lieu de faire voir qu'il n'instruit pas la jeunesse à douter des dogmes consacrés par la loi , il proteste qu'il lui a toujours enseigné une morale pure. Comme plaidoyer, comme défense régulière, on ne peut nier que l'Apologie de Socrate ne soit très-faible.

C'est qu'elle ne pouvait guère ne pas l'être , que l'accusation était fondée, et qu'en effet, dans un ordre de choses dont la base est une religion d'état , on ne peut penser , comme Socrate , de cette religion , et publier ce qu'on en pense, sans nuire à cette religion , et par conséquent sans troubler l'état , et provoquer , à la longue, une révolution ; et la preuve en est, que deux, siècles plus tard, quand cette révolution éclata, ses plus zélés partisans , dans leurs plus violentes attaques contre le paganisme, n'ont fait que répéter les arguments de Socrate dans l'Euthyphron. On peut l'avouer aujourd'hui. Socrate ne s'élève tant comme philosophe que précisément à condition d'être coupable comme

citoyen , à prendre ce titre et les devoirs qu'il impose dans le sens étroit et selon l'esprit de rantiquite. Luimême connaissait si bien sa situation, qu'au commencement de l'Apologie il déclare qu'il ne se défend que pour obéir à la loi.

Pourquoi dans cette mort qu'on appelle la vie 5 ,

Mais pour arriver au rang des dieux, que celui qui n'a pas philosophé et qui n'est pas sorti tout-à-fait pur de cette vie, ne s'en flatte pas; non, cela n'est donné qu'au philosophe. C'est pourquoi, Syramias et Cébès, le véritable philosophe s'abstient de toutes les passions du corps , leur résiste , et ne se laisse pas entraîner par elles ; et cela , bien qu'il ne craigne ni la perte de sa fortune et la pauvreté , comme les hommes vulgaires et ceux qui aiment l'argent, ni le déshonneur et la mauvaise réputation, comme ceux qiii aiment la gloire et les dignités.

îl ne conviendrait pas défaire autrement, repartit Cébès.

J\"on sans doute, continua Socrate : aussi ceux qui prennent quelque intérêt à leur âme, et qui ne vivent pas pour flatter le corps , ne tiennent pas le même

NOTES. 5y

chemin que les autres qui ne savent où ils vont; mais, persuade's qu'il ne faut rien faire qui soit contraire à la pliilosophie , à l'afiTranehis^emeiît et à la purification qu'elle opère, ils s'abandonnent à sa conduite, et la suivent partout où elle veut les mener.

Comment, Socrate?

La philosophie recevant l'âme liée ve'rltablement et pour ainsi dire collée au corps , et forcée de considérer les choses non par elle-même, mais par l'intermédiaire des organes comme à travers les murs d'un cachot et dans une obscurité absolue, reconnaissant que toute la force du cachet vient des passions qui font que le prisonnier aide lui-même à serrer sa chaîne; la philosophie, dis-je, recevant l'àme en cet état, l'exhorle louceraent et travaille à la délivrer : et pour cela elle ui montre que le témoignage des yeux du corps est jlein d'illusions , comme celui des " oreilles , comme 2elui des autres sens ; elle l'engage à se séparer d'eux, Mitant qu'il est en elle; elle lui conseille de se re- :ueilliret de se concentrer en elle-même, de ne croire pi'à elle-même, après avoir examiné au dedans d'elle 3t avec l'essence même de sa pensée ce que chaque chose ;st en son essei^e , et de tenir pour faux tout ce qu'elle ipprend par un autre qu'elle-même , tout ce qui varie

selon la différence des intermédiaires : elle lui enseigne que ce qu'elle voit ainsi, c'est le sensible et le visisible ; ce qu'elle voit par elle-même , c'est l'intelligi* ble et rimmatériel. Le véritable philosophe sait que telle est la fonction de la philosophie. L'âme donc, persuadée qu'elle ne doit pas s'opposer à sa délivrance , s'abstient, autant qu'il lui est possible, des voluptés, des désirs, des tristesses, des craintes; réfléchissant qu'après les grandes joies et les grandes craintes , les tristesses et les désirs immodérés , on n'éprouve pas seulement les maux ordinaires, comme d'être malade, ou de perdre sa fortune, mais le plus grand et le der. nier de tous les maux,etmême sans en avoir le sentiment.

Et quel est donc ce mal , Socrate ?

C'est que l'effet nécessaire de l'extrême jouissance et de l'extrême alïliclion est de persuader à l'âme que ce qui la réjouit ou l'afflige , est très-réel et très-véritable, quoiqu'il rv'c^n soit rien. Or, ce qui nous réjouit ou nous afflige , ce sont principalement les choses visibles ; n'est-ce pas ?

Certainement.

!N'est-ce pas surtout dans la jouissance et la souffrance que le corps subjugue et enchaîne l'âme ?

Comment cela ?

Chaque peine, chaque plaisir, a, pour ainsi dire, un clou avec lequel il attache l'âme au corps , la rend semblable , et lui fait croire que rien n'est vrai que ce que le corps lui dit. Or, si elle emprunte au corps ses croyances , et partage ses plaisirs , elle est, je pense , forcée de prendre aussi les mêmes mœurs et les mêmes habitudes , tellement qu'il lui est impossible d'arriver jamais pure à l'autre monde; mais, sortant de cette vie toute pleine encore du corps qu'elle quitte , elle retombe bientôt dans un autre corps et y prend racine , comme une plante dans la terre où elle a ëtë semëe ; et ainsi elle est privée du commerce de la pureté et de la simplicité divine.

Il n'est que trop vrai , Socrate , dit Cébés. Voilà pourquoi, mon cher Cébès, le véritable philosophe s'exerce à la force et à la tempérance, et nullement pour toutes les raisons que s'imagine le peuple. Est-ce que tu penserais comme lui ?

Non pas.

Et tu fais bien. Ces raisons grossières n'entreront pas dans l'âme du véritable philosophe; elle ne pensera pas que la philosophie doit venir la délivrer, pour qu'après elle s'abandonne aux jouissances et aux souffrances et se laisse enchaîner de nouveau par elles.

6o NOTES.

et que ce soit toujours à^ recommencer; comme la toile de Pëuelope. Au contraire , en se rendant indëpen* dante des passions, ensuivant la .raison pour guide, en ne se départant jamais de la contemplation de ce qui est vrai, divin, hors du domaine de l'opinion, en se nourrissant de ces contemplations sublimes , elle acquiert la conviction qu'elle doit vivre ainsi tant qu'elle est dans cette vie, et qu'après la mort eile ira se réunir à ce qui lui est semblable et conforme à sa nature et sera délivrée des maux de l'humanité. Avec un tel régime , ô Symmias , ô Cébès , et après l'avoir suivi fidèlement, il n'y a pas de raisons pour craindre qu'à la sortie du corps, elle s'envole emportée par les vents, se dissipe et cesse d'être.

L'été sort de l'hiver , le jour sort de la nuit 6.

Quand Socrate eut ainsi parlé, Cébès prenant la parole , lui dit : Socrate , tout ce que tu viens de dire nxe semble très-vrai. Il n'y a qu'une chose qui paraît incroyable à l'homme : c'est ce que tu as dit de l'âme. Il semble que lorsque l'irae a quitté le corps , elle n'est plus; que, le jour où l'homme expire, elle se dissipe

NOTES. 6i

comme ime vapeur ou comme une fumée, et s'évanouit sans laisser de traces : car si elle subsistait quelque part recueillie en elle-même et délivrée de tous les maux dont tu sious a fait le tableau , il y aurait une grande et belle espérance, ô Socrate, que tout ce que tu as dit se réalise ; mais que l'âme survive à la mort de l'homme, qu'elle conserve l'activité et la pensée, voilà ce qui a peut-être besoin d'explication et de preuves.

Tu dis vrai, Cébès, reprit Socrate; mais comment feronsnous ? Veux -tu que nous examinions dans cette conversation si cela est vraisemblable, oii-sicelane l'est pas?

Je prendrai un très-grand plaisir, répondit Cébès, à entendre ce que tu penses sur cette matière.

Je ne pense pas au moins, reprit Socrate, que si quelqu'un nous entendait , fut-ce un faiseur de cornélies, il pût me reprocher que je badine, et que je parle de choses qui ne me regardent pas *. Si donc tu le veux, examinons ensemble cette question. Et d'abord voyons si les âmes des morts sont dans les enfers, ou si elles n'y sont pas. C'est une opinion bien an-

* Allusion à un reprocLe d'Eupolis, poète comique. (Olymp. ad Phœdon.; Vrocuvs ad Parmenidem , lib. I, p. 5o , edit. Parisiens, t. IV.)

62 IVOTES.

cienne * que les âmes , en quittant ce monde , voi» dans les enfers , et que de là elles reviennent dans ci monde , et retournent à la vie après avoir passe' pa: la mort. S'il en est ainsi , et que les hommes , après h mort , reviennent à la vie , il s'en suit nécessairemen que les âmes sont dans les enfers pendant cet inter ralle ; car elles ne reviendraient pas au monde, si elle n'étaient plus : et c'en sera une preuve suffisante s nous voyons clairement que les vivants ne naissen que des morts ; car si cela n'est point , il faut cherche] d'autres preuves.

Fort bien, dit Ce'bès.

Mais, reprit Socratc, pour s'assurer de cette vente', il ne faut pas se contenter de l'examiner par rapport aux hommes , il faut aussi l'examiner par rapport aux ani maux, aux plantes et à tout ce qui naît : car on vern par là que toutes les choses naissent de la même manié re , c'est-à-dire de leurs contraires , lorsqu'elles en ont . comme le beau a pour contraire le laid, le juste a poui contraire l'injuste, et ainsi de mille autres choses .Voyons donc si c'est une nécessité absolue que les choses , qui ont leur contraire , ne naissent que de ce contraire ;

* Dogme pylliagoricien , et même orpliique. (Olymp, ad Phcedon, — Yoyez Orph. Farg. Hermann. p. 5io. )

omme par exemple, s'il faut de toute nécessite' quand ne chose devient plus grande, qu'elle fût auparavant lus petite , pour acquérir ensuite cette grandeur.

Sans doute.

Et quand elle devient plus petite , s'il faut qu'elle fût lus grande auparavant, pour diminuer ensuite.

Evidemment.

Tout de même, le plus fort vient du plus faible, le lus vite du plus lent.

C'est une ve'ritë sensible.

Eh, quoi! reprit Socrate, quand une chose devient lus mauvaise, n'est-ce pas de ce qu'elle était meilleue, et quand elle devient plus juste, n'est-ce pas de ce u'elle était moins juste ?

Sans difficulté, Socrate. "

Ainsi donc , Cébés , que toutes les choses viennent de îurs contraires , voilà qui est suffisamment prouve.

Très-suffisamment, Socrate.

Mais entre ces deux contraires n'y a-t-il pas toujours n certain milieu , une double opération qui mène de eluici à celui-là , et ensuite de celui-là à celui-ci ? Le assage du plus grand au plus petit, ou du plus petit u plus grand , ne suppose - 1- il pas nécessairement une pération intermédiaire, savoir, augmenter et diminuer.

Oui, dit Cebcs.

N'en est-il pas de même de ce qu'on appelle se mêlei et se séparer, s'ëchaufler et se refroidir , et de toutes lej autres choses ? Et quoiqu'il arrive quelquefois que noui n'ayions pas de termes pour exprimer toutes ces nuances, ne voyons -nous pas réellement que c'est toujours unt nécessite absolue que les choses naissent les unes des au très , et qu'elles passent de l'une à l'autre, par une ope ration intermédiaire ?

Cela est indubitable.

Eh bien ! reprit Socvate , la vie n'a-t-elle pas aussi son contraire, comme la veille a pour contraire le sommeil 1

Sans doute , dit Cébés.

Et quel est ce contraire?

C'est la mort.

Ces deux choses ne naissent - elles donc pas l'une de l'autre, puisqu'elles sont contraires; et puisqu'il y a deux contraires , n'y a-t-il pas une double opération inlermétUaire qui les fait passer de l'un à l'autre?

Comment non ?

Pour moi, repartit Socrate, je vais vous dire la corn binaison des deux contraires le sommeil et la veille , et la double opération qui les convertit l'un dans l'au Irc ; et toi , tu m'expliqueras l'autre combinaison. Je

dis donc, quant au sommeil et à la veille, que du sommeil naît la veille, et de la veille le sommeil ; et que ce qui mène de la veille au sommeil, c'est l'assoupissement , et du sommeil à la veille , c'est le réveil. Cela n'est-il pas assez clair ?

Très clair.

Dis-nous donc de ton coté la combinaison de la vie et de la mort. Ne dis-tu pas que la mort est le contraire de la vie ?

Oui.

Et qu'elles naissent l'une de l'autre ?

Sans doute.

Qui naît donc de la vie?

La mort.

Et qui naît de la mort?

Il faut nécessairement avouer que c'est la vie.

C'est donc de ce qui est mort que naît tout ce qui vit, choses et hommes.

Il paraît certain.

Et par conséquent, reprit Socrate , après la mort nos âmes vont habiter les enfers.

Il le semble.

Maintenant, des deux opérations qui font passer de l'ëtat de vie à l'état de mort, et réciproquement, l'une

Tom, III. 3

n'est-elle pas manifeste? car mourir tombe sous les sens, n'est-ce pas?

Sans diilicultc'.

Mais quoi! pour faire le parallèle, n'existe-t-il pas une opération contraire, ou la nature est-elle boiteus< de ce côté là? Ne faut-il pas nécessairement que mourii ait son contraire?

Nécessairement. ^

Et quel est-il?

Revivre.

Revivre, dit Socrate, est donc, s'il a lieu, l'opératior qui ramène de l'état de mort à l'état de vie. Nous convenons donc que la vie ne naît pas moins de la mort . que la mort de la vie, preuve satisfaisante que l'âme, après la mort, existe quelque part, d'où elle revieni à la vie.

<t Hâtons-nous , mes amis , voici l'heure du bain 7 ;

Il est à peu prés temps que j'aille au bain , car il me semble qu'il est mieux de ne boire le poison qu'après m'être baigné , et d'épargner aux femmes ia peine de laver un cadavre.

Quand Socrate eut achevé de parler, Criton prenant la parole : à la bonne heure, Socrate , lui dit -il ; mais n'as-tu rien à nous recommander, à moi et aux autres, sur tes enfants ou sur tout autre chose où nous pourrions te rendre service ?

Ce que je vous ai toujours recommandé, Criton ; rien de plus : ayez soin de vous ; ainsi vous me rendrez service, à moi, à ma famille, à vous-mêmes, alors même que vous ne me promettriez rien présentement ; au lieu que si vous vous négligez vous-mêmes, et si vous ne voulez pas suivre comme à la trace ce que nous venons de dire , ce que nous avions dit il y a long temps , me fissiez-vous aujourd'hui les promesses les plus vives, tout cela ne servira pas à grand' chose.

Nous ferons tous nos efforts , répondit Criton , pour nous conduire ainsi-, mais comment t'ensevelirons-nous ?

Tout comme il vous plaira, dit-il, si toutefois vous pouvez me saisir, et que je ne vous échappe pas. Puis, en même temps, nous regardant avec un sourire plein de douceur: Je ne saurais venir à bout, mes amis, de persuader à Criton que je suis le Socrate qui s'entretient avec vous, et qui ordonne toutes les parties de son discours ; il s'imagine toujours que je suis celui qu'il va voir mort tout à l'heure , et il me demande comment

il m'ensevelira ; et tout ce long discours que je viens dt faire pour vous prouver que, dès que j'aurai avalé h poison, je ne demeurerai plus avec vous, mais que j( vous quitterai , et irai jouir de félicites ineffables, il mt paraît que j'ai dit tout cela en pure perte pour lui. comme si je n'eusse voulu que vous consoler et me consoler moi-même. Soyez donc mes cautions auprès de Criton, mais d'une manière toute contraire à celle dont il a voulu être la mienne auprès des' juges : car il a répondu pour moi que je ne m'en irais point; vous, au contraire, répondez pour moi que je ne serai pas plus tôt mort, que je m'en irai, afin que le pauvre Criton prenne les choses plus doucement, et qu'en voyant brûler mon corps ou le mettre en terre, il ne s'afflige pas sur moi, comme si je souffrais de grands maux , et qu'il ne dise pas à mes funérailles qu'il expose Socrate , qu'il l'emporte, qu'il l'enterre; car il faut que tu saches, mon cher Criton, lui dit-il, que parler improprement ce n'est pas seulement une faute envers les choses, mais c'est aussi un mal que l'on fait aux âmes. 11 faut avoir plus de courage, et dire 'que c'est mon corps que tu enterres ; et enterre-le comme il te plaira, et de la manière qui te paraiti'a la plus conforme aux lois.

En disant ces mots , il se leva et passa dans une chambre voisine, pour y prendre le bain; Criton le suivit, et Socrate nous pria de l'attendre. Nous l'attendîmes donc, tantôt nous entretenant de tout ce qu'il nous avait dit , et l'examinant encore , tantôt parlant de l'horrible malheur qui allait nous arriver ; nous regardant véritablement comme des enfants privés de leur père , et condamnés à passer le reste de notre vie comme des orphelins. Après qu'il fut sorti du bain , on lui apporta ses enfants , car il en avait trois, deux, en bas âge * , et un qui était déjà assez grand ** ; et on fit entrer les femmes de sa famille ***. Il leur parla quelque temps en présence de Criton, et leur donna ses ordres ; ensuite il fît retirer les femmes et les enfants , et revint nous trouver ; et déjà le coucher du soleil approchait , car il était resté long-temps enfermé.

Mais je pense, Socrate, lui dit Criton, que le soleil

* Soplironiscus et Menexenus.

** Lamprocles.

*** Il ne s'agit ici que deXantippe et de quelques autres femmes alliées à la famille de Socrate, et nullement de ses deui épouses Xanlippe etMyrlo.

est encore sur les montagnes, et qu'il n'est pas couche' d'ailleurs je sais que beaucoup d'autres ne prennent h poison que long-temps après que l'ordre leur en a ét« donné; qu'ils mangent et qu'ils boivent à souhait; quel ques-uns même ont pu jouir de leurs amours ; c'es pourquoi ne te presse pas , tu as encore du temps.

Ceux qui fout ce que tu dis , Criton , repondit Secrate, ont leurs raisons.; ils croient que c'est autant de gagné : et moi, j'ai aussi les miennes pour ne pas le faire ; car la seule chose que je croirais gagner, en buvant un peu plus tard, c'est de me rendre ridicule à moi-même, en me trouvant si amoureux de la vie que je veuille l'épargner lorsqu'il n'y en a plus *. Ainsi donc, mon cher Criton , fais ce que je te dis , et ne me tourmente pas davantage.

A ces mots , Criton fît signe à l'esclave qui se tenait auprès. L'esclave sortit , et , après être resté quelque temps , il revint avec celui qui devait donner le poison, qu'il portait tout broyé dans une coupe. Aussitôt que Socrate le vit : fort bien , mon ami , lui dit il ; mais que faut-il que je fasse? Car c'est à toi à me l'apprendi'e.

Pas autre chose , lui dit cet homme, que de te prome-

* Allusion à un vers d'Iléiiode. (Les OEuvret et les Jours, V. 367.)

ner quand tu auras bu, jusqu'à ce que tu sentes les jambes appesanties, et alors de te coucher sur ton lit; le poison agira de lui-même. Et en même temps il lui tendit la coupe. Socrate la prit avec la plus parfaite sécurité' , Echëcrate , sans aucune émotion , sans changer de couleur ni de visage : mais regardant cet homme d'un œil ferme et assure , comme à son ordinaire : Dismoi, est-il permis de répandre un peu de ce breuvage , pour en faire une libation.

Socrate , lui répondit cet homme , nous n'en broyons que ce qu'il est nécessaire d'en boire.

Dans un point de l'espace inaccessible aux hommes^ ?

Premièrement , reprit Socrate, je suis persuadé que si la terre est au milieu du ciel et de forme sphérique, elle n'a besoin ni de l'air, ni d'aucun autre appui pour s'empêcher de tomber , mais que le ciel même , qui l'environne également, et son propre équihbre , suffisent pour la soutenir; car toute chose qui est en équilibre au milieu d'une autre qui la presse également , ne saurait pencher d'aucun côté, et par conséquent demeure fixe et immobile ; voilà de quoi je suis persuadé.

Et avec raison , dit Syraraias.

De plus , je suis convaincu que la terre est fort gran"de , et que nous n'en habitons que cette petite partie qui s'étend depuis le Phase jusqu'aux colonnes d'Her» cule, répandus autour de la mer comme des fourmis ou des grenouilles autour d'un marais ; et je suis convaincu qu'il y a plusieurs autres peuples qui habitent d'autres parties semblables; car partout sur la face de la terre il y a des creux de toutes sortes de grandeur et de figure , où se rendent les eaux, les nuages et l'air grossier, tandis que la tei're elle même est au-dessus dans ce ciel pur où sont les astres, et que la plupart de ceux qui s'occupent de ces matières appellent Tether , dont tout ce qui afflue perpétuellement dans les cavités que nous habitons n'est proprement que le sédiment. Enfoncés dans ces cavernes sans nous en douter , nous croyons habiter le haut de la terre , à peu près comme quelqu'un qui, faisant son habitation dans les abîmes de l'océan, s'imaginerait habiter au-dessus de la mer , et qui , pour voir au travers de l'eau le soleil et les astres , prendrait la mer pour le ciel, et n'étant jamais monté au-dessus, à cause de sa pesanteur et de sa faiblesse , et n'ayant jamais avancé la tête hors de l'eau j n'aurait jamais vu lui-même combien le lieu que

nous habitons est plus pur et plus beau que celui qu'il habite , et n'aurait jamais trouvé personne qui pût l'en instruire. Voilà l'état où nous sommes. Confinés dans quelques creux delà terre, nous croyons en habiter les hauteurs; nous prenons l'air pour le ciel, et nous croyons que c'est là le véritable ciel dans lequel les astres font leurs cours ; c'est-à-dire que notre pesanteur et notre faiblesse nous empêchent de nous élever audessus de l'air ; car si quelqu'un allait jusqu'au haut , et qu'il pût s'y éleveravec des ailes , il n'aurait pas plus tôt mis la tète hors de cet air grossier , qu'il verrait ce qui se passe dans cet heureux séjour , comme les poissons en s'élevant au-dessus de la surface de la mer voient ze qui se passe dans l'air que nous respirons : et s'il itait d'une nature propre à une longue contemplation, il connaîtrait que c'est le véritable ciel , la véritable lumiérel, a véritable terre; car cette terre , ces roches, tous les lieux que nous habitons, sont corrompus 3t calcinés, comme ce qui est dans la mer est rongé par l'âcreté des sels : aussi dans la mer on ne trouve que ies cavernes, du sable, et, partout où il y a de la terre, une vase profonde; il n'y naît rien de parfait, rien qui soit d'aucun prix, rien enfin qui puisse êtrecoraparé à ce que nous avons ici. Mais ce qu'on trouve dans

l'autre séjour est encore plus au-dessus de ce que nous voyons dans le nôtre ; et, pour vous faire connaître la beauté de cette terre pure , située au milieu du ciel , je vous dirai , si vous voulez , une belle fable qui mérite d'être écoutée.

Et nous, Socrate,nous l'écouterons avec un très grand plaisir, dit Sjmmias.

On raconte, dit-il, que la terre, si on la regax'de d'er haut , parait comme un de nos ballons couverts de douze bandes de difTcrentes couleurs, dont celles que nos pein très emploient ne sont que les échantillons ; mais les cou leurs de cette terre sont inBniment plus brillantes et plus pures, et elles l'environnent tout entière. L'une est d'uD pourpre merv eilleux; l'autre , de couleur d'or ; celle-là , d'un blanc plus brillant que le gypse et la neige ; et ainsi des autres couleurs qui la décorent , et qui sont plus nom^ breuses et plus belles que toutes celles que nous connais sons. Les creux même de cette terre, remplis d'eau et d'air, ont aussi leurs couleurs particulières, qui brillent parmi toutes les autres ; de sorte que dans toute sou éten due cette terre a l'aspect d'une diversité continuelle. Dans cette terre si parfaite , tout est en rapport avec elleplantes , arbres , fleurs et fruits ; les montagnes même, et les pierres ont un poli, une transparence, des cou

eurs incomparables ; celles que nous estimons tant ici , es cornalines , les jaspes, les e'meraudes, n'en sont que le petites parcelles. Il n'y en a pas une seule , dans cette leureuse terre, qui ne les vaille, ou ne les surpasse encore : et la cause en est que là les pierres précieuses sont pures; qu'elles ne sont ni rongées, ni gâtées comme les nôtres par l'âcreté des sels , et par la corruption des se'iiments qui descendent et s'amassent dans cette terre basse , où ils infectent les pierres et la terre , les plantes et les animaux. Outre toutes ces beautés , cette terre est ornée d'or, d'argent et d'autres métaux précieux, qui, lépandus en tous lieux en abondance, frappent les yeux de tous côtés , et font de la vue de cette terre un spectacle de bienbcureux. Elle est aussi habitée par loutes sortes d'animaux et par des hommes, dont les uns sont répandus au milieu des terres , et les autres autour de l'air , comme nous autour de la mer, et d'autres dans des îles que l'air forme près du continent : car l'air est là ce que sont ici l'eau et la mer pour notre usage ; et ce que l'air est pour nous , pour eux est l'éther. Leurs saisons sont si bien tempérées, qu'ils vivent beaucoup plus que nous, toujours exempts de maladies; et pour la vue, l'ouïe, l'odorat et tous les autres sens et pour l'intelligence même, ils sont autant au dessus

de nous, que l'air surpasse l'eau en pureté', et que l'éther surpasse l'air. Ils ont des bois sacres , des temples , que les dieux habitent réellement; des oracles, des prophéties, des visions , toutes les marques du commerce des dieux : ils voient aussi le soleil et la lune et les astres tels qu'ils sont ; et tout le reste de leur félicité suit à proportion.

Voilà quelle est cette terre à sa surface ; elle a tout autour d'elle plusieurs lieux, dont les uns sont plus profonds et plus ouverts que le pays que nous habitons ; les autres plus profonds, mais moins ouverts, et d'autres moins profonds et plus plats. Tous ces lieux sont percés par-dessous en plusieurs points , et communiquent entre eux par des conduits, tantôt plus largos, tantôt plus étroits , à travers lesquels coule , comme dans des bassins, une quantité immense d'eau, des masses surprenantes de fleuves souterrains qui ne s'épuisent ja-«L mais ; des sources d'eaux froides et d'eaux chaudes ; de»* fleuves de feu et d'autres de boue, les uns plus liquides, les autres plus épais, comme en Sicile ces torrents de boue et de feu qui précèdent la lave, et comme la lave elle-même. Ces lieux se remplissent de l'une ou de l'autre de ces matières , selon la -direction qu'elles prennent chaque fois en se débordant. Ces masses énormes

se meuvent en haut et en bas, comme un balancier place dans l'intérieur de la terre. Voici à peu prés comment ce mouvement s'opère : parmi les ouvertures de la terre, il en est une, la plus grande de toutes, qui passe tout au travers de la terre ; c'est celle dont pai'le Homère, quand il dit * :

Bien loin , là où sous la terre est le plus profond aLîme ,

et que lui-même ailleurs, et beaucoup d'autres appellent ie Tartare. C'estlà que se lendent , et c'est de là que sortent de nouveau tous les fleuves, qui prennent chacun le caractère etla ressemblance de laterre sur laquelle ils passent. La cause de ce mouvement en sens contraire, c'est que le liquide ne trouve là ni fond ni appui; il s'agite suspendu, etbouillonne sans dessus dessous ; l'air et le vent font de même tout à l'entour, et suivent tous ses mouvements et lorsqu'il s'élève et lorsqu'il retombe ; et comme dans la respiration, où l'air entre et sort continuellement, de même ici l'air, emportéavec le liquide dans deux mouvements opposés , produit des vents terribles et merveilleux , en entrant et en sortant. Quand donc les eaux, s'élançant avec force , arrivent vers le lieu que nous appe-

* Iliade , liv. VIII , V. 14.

Ions le lieu inférieur , elles forment des courants qui vont se rendre , à travers la terre , vers des lits de fleuves qu'ifs rencontrent, et qu'ils remplissent comme avec une pompe. Lorsque les eaux abandonnent ces lieux et s'élancent vers les nôtres , elles les remplissent de la même manière ; de là elles se rendent, à ti'avers des conduits souterrains, vers les difTérents lieux de la terre , selon que le passage leur est fraye , et forment les mers , les lacs , les fleuves et les fontaines , puis s'enfonçant de nouveau sous la terre , et parcourant des espaces, tantôt plus nombreux et plus longs; tantôt moindres et plus courts , elles se jettent dans le Tartare, les unes beaucoup plus bas, d'autres seulement un peu plus bas , mais toutes plus bas qu'elles n'en sont sorties. Les unes ressortent et retombent dans l'abîme précisément du côté opposé à leur issue ; quelques autres , du même côté : il en est aussi qui ont un cours tout-à-fait circulaire, et se replient une ou plusieurs fois autour de la terre comme des serpents, descendent le plus bas qu'elles peuvent, et se jettent de nouveau dans le Tartare. Elles peuvent descendre de part et d'autre jusqu'au milieu, mais pas au delà ; car alors elles remonteraient: elles forment plusieurs courants fort grands; mais il y en a quatre principaux, dont

le plus grand, et qui coule le plus extérieurement tout autour , est celui qu'on appelle Océan, Celui qui lui fait face, et coule en sens contraire, est l'Acheron, qui, traversant des lieux déserts, et s'enfonçant sous la terre, se jette dans le marais Achérusiade , où se rendent les âmes de la plupart des morts qui , après y avoir demeuré le temps ordonné , les unes plus , les autres moins sont renvoyées dans ce monde pour y animer de nou veaux êtres. Entre ces deux fleuves coule un troisième qui, non loin de sa source, tombe dans un lieu vaste rempli de feu, et y forme un lac plus grand que notre mer , où l'eau bouillonne mêlée avec la boue. Il sort de la trouble et fangeux, et continuant son cours en spirale, il se rend à l'extrémité du marais Achérusiade, sans se mêler avec ses eaux ; et après avoir fait plusieurs tours sous terre , il se jette vers le plus bas du Tartare ; c'est ce fleuve qu'on appelle le Puriphlégéton , dont les ruisseaux enflammés saillent sur la terre , partout où ils trouvent une issue. Du côté opposé, le quatrième fleuve tombe d'abord dans un lieu afli'eux et sauvage , à ce que Ton dit, et d'une couleur bleuâtre. On appelle ce lieu Stygien , et Styx le lac que forme le fleuve en tombant. Après avoir pris dans les eaux de ce lac des vertus horribles , il se plonge dans la terre , où il fait

8o NOTES.

plusieurs tours; el se dirigeant vis-à-vis du Pnriphle'gëton , il le rencontre dans le lac de l'Achéron , par l'extrémité' opposée. Il ne mêle ses eaux avec les eaux d'aucun autre fleuve ; mais , après avoir fait le tour de la terre , il se jette aussi dans le Tartare , par l'endroit opposé au Puriphlégéton. Le nom de ce fleuve est le Cocy te , comme l'appellent les poètes.

Mais qui donc étais- tu , mystérieux génie 9 ?

Mais peut-être paraitra-til inconséquent que je me sois mêlé de donner à chacun de vous des avis en jDarticulier, et que je n'aie jamais eu le courage de me trouver dans les assemblées du peuple , pour donner mes conseils à la république. Ce qui m'en a empêché, Athéniens , c'est ce je ne sais quoi de divin et de démoniaque , dont vous m'avez si souvent entendu parler , et dont Mélitus, pour plaisanter, a fait un chef d'accusation contre moi. Ce phénomène extraordinaire s'est manifesté en moi dès mon enfance ; c'est une voix qui ne se fait entendre que pour me détourner de ce que j'ai résolu , car jamais elle ne m'exhorte à rien entreprendre : c'est clic qui s'est toujours opposée à moi ,

quand j'ai voulu me mêler des affaires de la republique , et elle s'y est opposée fort à propos ; car sachez bien qu'il y a long-temps que je ne serais plus en vie , si je m'étais mêlé des affaires publiques , et je n'aurais rien avancé ni pour vous , ni pour moi. Ne vous fâchez point , je vous en conjure, si je vous dis la vérité. Non, quiconque voudra lutter franchement contre les passions d'un peuple, celui d'Athènes, ou tout autre peuple ; quiconque voudra empêcher qu'il ne se commette rien d'injuste ou d'illégal dans un état , ne le fera jamais impunément. Il faut de toute nécessité que celui qui veut combattre pour la justice, s'il veut vivre quelque temps , demeure simple particulier , et ne prenne aucune part au gouvernement. Je puis vous en donner des preuves incontestables , et ce ne seront pas des raisonnements, mais ce qui a bien plus d'autorité auprès de vous, des faits. Ecoutez donc ce qui m'est arrivé , afin que vous sachiez bien que je suis incapable de céder à qui que ce soit contre le devoir , par crainte de la mort ; et que , ne voulant pas le faire , il est impossible que je ne périsse pas. Je vais vous dire des choses qui vous déplairont, et où vous trouverez peut-être la jactance des plaidoyers ordinaires : cependant je ne vous dirai rien qui ne soit vrai.

Voilez- vous , ou je meurs une seconde fois '°î

Après cela, ô vous qui m'avez condamne, voici ce que j'ose vous prédire ; car je suis précisément dans les circonstances où les hommes lisent dans l'avenir, au moment de quitter la vie.

Cependant dans son sein son haleine oppressée ^^

Il s'assit sur son lit, et n'eut pas le temps de nous dire grand'chose : car le serviteur des Onze entra presque en même temps, et s'approchaut de lui : Socrate , dit-il , j'espère que je n'aurai pas à te faire le même reproche qu'aux autres : dès que je viens les avertir , par l'ordre des magistrats, qu'il faut boire le poison, ils s'emportent contre moi, et me maudissent, mais pour toi, depuis que tu es ici , je t'ai toujours trouvé le plus courageux , le plus doux et le meilleur de ceux qui sont jamais venus dans cette prison , et en ce moment je suis bien assuré que tu n'es pas fâché contre moi, mais contre ceux qui sont la cause de ton malheur , et que tu connais bien. Maintenant , tu sais ce que je viens

t'annoncer ; adieu, tâche de supporter avec résignation ce qui est inévitable. Et en même temps il se détourna en fondant en larmes , et se retira. Socrate , le regardant , lui dit : et toi aussi, reçois mes adieux , je ferai ce que tu dis. Et se tournant vers nous: Voyez , nous dit-il , quelle honnêteté' dans cet homme : tout le temps que j'ai été ici, il m'est venu voir souvent, et s'est entretenu avec moi : c'était le meilleur des hommes, et maintenant comme il me pleure de bon cœur ! Mais allons, Criton, obéissons-lui de bonne grâce , et qu'on m'apporte le poison , s'il est broyé ; sinon , qu'il le braie lui-même.

Un faux rayon de vie errant par intervalle ".

Jusque-là, nous avions eu presque tous assez de force pour retenir nos larmes ; mais en le voyant boire, et après qu'il eut bu, nous n'en fûmes plus les maîtres. Pour moi, malgré tous mes efforts, mes larmes s'échappèrent avec tant d'abondance, que je me couvris de mon manteau pour pleurer sur moi-même; car ce n'était pas le malheur de Socrate que je pleurais, mais le mien, en songeant quel ami j'allais per-

dre. Criton , ayant moi , n'ayant pu retenir ses larmes, était sorti ; et Apollodore , qui n'avait presque pas cessé de pleurer auparavant , se mit alors à crier , à hurler et à sangloter avec tant de force , qu'il n'y eut personne à qui il ne fit fendre le cœur , excepte' Socrate i Que faites-vous? dit-il, ô mes bons amis! N'était-ce pas pour cela que j'avais renvoyé les femmes, pour éviter des scènes aussi peu convenables ? car j'ai toujours ouï dire qu'il faut mourir avec de bonnes paroles. Tenez-vous donc en repos , et montrez plus de fermeté.

Ces mots nous firent rougir, et nous retînmes nos pleurs.

Cependant Socrate, qui se promenait, dit qu'il sentait ses jambes s'appesantir , et il se coucha sur le dos, comme l'homme l'avait ordonné. En même temps le même homme qui lui avait donné le poison, s'approcha, et, après avoir examiné quelque temps ses pieds et ses jambes, il lui serra le pied fortement, et lui demanda s'il le sentait; il dit que non. Il lui serra ensuite les jambes; et, portant ses mains plus haut, il nous fit voir que le corps se glaçait et se roidissait ; et, le touchant lui-même, il nous dit que, dès que le froid gagnerait le cœur, alors Socrate nous quitterait. Déjà tout le bas-ventre était

glace. Alors se découvrant , car il était couvert : Criton , dit-il , et ce furent ses dernières paroles , nous devons un coq à Esculapc; n'oublie pas d'acquitter cette dette.

Cela sera fait, repondit Criton; mais vois si tu as encore quelque chose à nous dire.

II ne repondit rien, et un peu de temps après il fit un mouvement convulsif; alors l'homme le découvrit tout-àfait ; ses regards étaient fixes. Criton , s'en e'taat aperçu, lui ferma la bouche et les yeux.

FIK DES NOTES

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