‹ Œuvres poétiques de M.A. de LamartineChapitre 4 sur 16 · D'HAROLD · texte numérisé non relu

D'HAROLD

QjlDvetïiAàeiiiem^,

Ijhilde-Harold est un poème de lord Byron. Le noble barde, dont l'Europe pleure aujourd'hui la mort glorieuse et prématurée, en donna successivement, et pendant un intervalle de dix années , quatre chants au pnbi'C. Harold est un enfant de l'imagination, un nom plutôt qu'un héros; lord Byron ne s'en est servi que comme d'un fil qui pût guider le lecteur et le poète luimême, dans les sites varie's que le pèlerin est censé parcourir; comme d'un type auquel il pût attribuer les sentiments et les pensées qu'il tirait de son propre fonds : Harold , en un mot , est le prête - nom de lord Byron. Le poète, qui avait d'abord nié at^ec affectaUon cette identité avec son héros ,

en convient a la fin de la préface de son quatrième chant.

« Quant a ce qui regarde, dit-il, la con- )) duite de ce quatrième chant, le pèlerin M Harold paraîtra encore moins souvent sur )) la scène que dans les précédents, et il » sera presque entièrement fondu avec l'au- » leur parlant en son propre nom. Le fait )) est que je me lassais de tirer, entre Ha- )> rold et moi, une ligne de séparation que h chacun semblait décidé à ne pas aperce- 5) voir ; c'est ainsi que personne ne voulait )) croire le Chinois de Goldsmith un Chi- » nois véritable. C'était vainement que je » m'imaginais avoir établi une distinction î> entre le poète et le pèlerin : le soin même » que je prenais de conserver cette distinc- » tion , et mon désappointement de la trou- » ver inutile , nuisaient tellement à mon » inspiration, que je résolus de l'abandonner, » et c'est ce que j'ai fait ici ; les opinions

)) qui se sont formées et qui se formeront M encore à ce sujet, sont aujourd'hui devenues )) tout-à-fait indifférentes. Qu'on juge l'ouvra- » ge et non l'écrivain ! L'auteur qui n'a dans î) son esprit d'autres ressources que la répu- » tation éphémère ou permanente due à ses j) premiers succès, mérite le sort des auteurs.» Cette inutile distinction , rejetée par l'auteur anglais, est encore plus complètement eifacée dans ce dernier chant du pèlerinage d'Harold , par M. de Lamartine. Le nom d'Harold est évidemment et toujours employé ici pour celui de lord Byron. Mai* parcourons les premiers chants de ce singulier poème , afin que le lecteur en comprenne mieux la suite.

Harold est un jeune voyageur qui , lassé de bonne heure des voluptés et de la vie , quitte sa terre natale, l'Angleterre, et parcourt le monde en chantant ce qu'il voit , ce qu'il sent ou ce qu'il pense : c'est une

Odyssée pittoresque et morale; une divagation poétique, qui n'a d'autre centre d'intérêt et d'uni lé que la fiction légère du personnage d'Harold. Au premier chant, il est en Portugal et en Espagne; il en décrit les sites, les mœurs, et quelques-unes des grandes et terribles scènes qu'offrait cette terre héroïque, h l'époque de la première invasion des Français.

Le second chant est une peinture de la Grèce et de l'Asie-Mineure , oii lord Byron avait fait un premier voyage en 1808. Il salue tour à tour ses mers, ses montagnes, ses tombeaux, ses ruines, et chaque lieu lui inspire des impressions et des vers dignes de ses immortels souvenirs.

Le troisième chant commence par une invocation touchante à Adda , fille unique du poète , loin de laquelle les orages de sa vie l'emportent encore. On sait qu'à cette époque une séparation légale, dont les vérita.-

blés motifs sont restés un mystère, venait d'être prononcée entre le noble lord et lady Byron. Il dit un éternel adieu au rivage de l'Angleterre; et, parcourant le champ de bataille de Waterloo , il décrit cette dernière lutte entre l'Europe et V homme du destin. De là, longeant les bords du Pdiin , il traverse rapidement les Alpes , célèbre l'Helvétie et les bords enchantés du lac Léman.

Le quatrième chant, et peut-être le plus magnifique, trouve le poète à Venise. Il décrit les rives mélancoliques de la Brenta ; va pleurer Pétrarque sur sa tombe d' Arqua ; déplore le sort de l'Italie , tour à tour envahie par tous les barbares, jette un regard sur Florence, et, se reposant à Rome, laisse sa muse s'abandonner à loisir à toutes les inspirations qui s'exhalent de ses monuments et de ses débris. Jamais peut-être la poésie moderne n'a revêtu de plus sublimes expressions , des images plus fortes et des senti-

ments plus intimes. Ici le poète , abandonnant tout h coup son héros, adresse un salut suljlime a la mer qu'il aperçoit des hauteurs d'Albano, sur la route de Naples, et disant adieu au lecteur , lui souhaite un bonheur qu'il n'a pas trouvé lui-même.

Ce poème , dont rien dans les littératures classiques ne peut nous donner une idée , était l'œuvre de prédilection de lord Byron. Voici en quels termes il en parle dans une dédicace a M. Hobhouse , son ami et son compagnon de voyage.

« Je passe ici de la fiction a la vérité : ce » poème est le plus long et le plus fortement 3) pensé de mes ouvrages. Nous avons par- )) couru ensemble, à diverses époques, les )> contrées que la chevalerie , l'histoire ou 5» la fable ont rendues célèbres; l'Espagne, » la Grèce , l'Asie-Mineure et l'Italie ; ce qu'A- » thènes et Constantinople étaient pour nous ))'il y a quelques années, Venise et Rome

}> Pont été plus récemment : mon poème » aussi , ou mon pèlerin , ou l'un et Pautre » si l'on veut, m'ont accompagné partout, î) Peut-être trouvera-t-on excusable la vanité » qui me fait revenir avec tant de complai- )) sance à mes vers? Pourrais-je ne pas te- )) nir à un poème qui me lie en quelque » sorte aux lieux qui l'ont inspiré, et aux î> objets que j'ai essayé de décrire? La com- » position de Childe-Haroîd a été pour moi » une source de jouissances. Je ne m'en sé- » pare qu'avec une sorte de regret dont , )» grâce à ce que j'ai éprouvé , j'étais loin )) de me croire susceptible pour des objets )> imaginaires, etc. , etc.... »

Le lecteur partagera sans doute cette légitime prédilection du poète. C'est dans Childe - Harold qu'on peut trouver lord Byron tout entier , car il y a répandu avec profusion, auec amour ^ comme disent les Italiens , les inépuisables richesses de sa pa-

lette ; soit qu'il peigne la nature morte , que son génie vivifie toujours , soit qu'il s'e'lève aux plus hautes régions de la pensée et de la philosophie , soit qu'il s'abandonne comme au hasard au cours capricieux de ses rêveries, et fasse vibrer, jusqu'à les rompre, toutes les cordes sensibles de son âme et de la nôtre. Il reprend h chaque instant le dernier mot de sa strophe , à l'imitation de nos anciennes ballades ; et , comme si ce seul mot suffisait pour éveiller cette puissante imagination , il en fait le thème d'une autre série de strophes , et s'élance , sans autre transition , dans une sphère nouvelle d'idées ou de sentiments. 11 faudrait tout citer si l'on citait quelque chose d'une aussi étrange conception. Nous aimons mieux renvoyer le lecteur à l'ouvrage même.

On a beaucoup reproché à lord Byron l'immoralité de quelques-uns de ses ouvrages , ses principes désorganisateurs de tout ordre

social, et ses sentiments anti-religieux; mais ces reproches , trop souvent fonde's ailleurs , ne nous paraissent pas à beaucoup près aussi applicables à Childe - Harold qu'à quelquesuns de ses derniers poèmes : on y sent davantage la fraîcheur de la vie et de la jeunesse. On voudrait , il est vrai , en effacer quelques nuages ; mais ces nuages n'empêchent cependant pas le lecteur de reconnaître et d'admirer , dans cette œuvre d'un beau ge'nie, l'expression d'une belle âme. Et d'où viendrait ce génie qui nous émeut et nous charme , si ce n'était d'une âme grande et féconde ? Il n'a jamais eu d'autre source. Malheureusement aussi il n'a jamais préservé les hommes qui l'ont possédé, des erreurs les plus funestes de l'esprit et des passions les plus orageuses du cœur ! Lord Byron en est un nouvel exemple : plusieurs de ses ouvrages sont un scandale pour ses admirateurs mêmej il en a empoisonné les

plus brillantes pages d'un scepticisme de parade, aussi funeste à la génération qui l'admire qu'à son propre talent. Nous ne prétendons point l'excuser; peut- être, lui-même , s'il eût vécu?... Mais il n'est plus! Tout en voulant prémunir la jeunesse contre les principes déplorables de ses derniers ouvrages , il faut jeter un voile sur les taches de ce grand génie : ce génie doit faire augurer de son âme, et sa mort peut servir d'excuse à sa vie. Il a sacrifié ses jours, en Grèce , à la cause de la religion , de la liberté et de l'enthousiasme. Ses actions réfutent ses paroles.

M. de Lamartine, voulant conduire le poème de Childe-Iïarold ^usqu a son véritable terme , la mort du héros , le reprend où lord Byron l'avait laissé, et sous la fiction transparente du nom d'Harold , chante les dernières actions ou les dernières pensées de lord Byron lui-même, son passage en Grèce et sa mort. Il a pensé sans doute que le mode le plus convenable de

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chanter l'homme qu'il admire, était celui qu'il avait adopté lui-même; et la forme de Childe-Harold lui était trop évidemment indiquée, pour qu'il lui fût possible d'en adopter une autre : peut-être cette forme même donnera-t-elle lieu à quelques critiques ? peut-être lui reprocliera-t-on comme un excès d'audace, comme une profanation, ce qui n'a été chez lui qu'un juste sentiment de modestie et de déférence pour un génie supérieur? Il n'a pris le genre du poème et le nom du héros de lord Byron, que par respect pour lord Byron qui se peignait luimême sous cette forme emblématique. Tout autre forme, tout autre nom, eussent été moins périlleux pour lui : ils eussent rappelé moins immédiatement un talent qui écraserait tout ce qui tenterait de l'égaler; mais une imitation n'est point une lutte , c'est un hommage. A Dieu ne plaise que ce nom de Childe-Harold puisse donner une

WBLIOTHECA

autre idée î Quel poète oserait faire parlei lord Byron? on s'apercevrait trop vite que ce n'est que son ombre. Cependant ce mot d'imitation que nous venons de pi'ononcer, ne rend pas exactement notre pensée : la forme et le genre sont seuls imités ; les idées, les sentiments , les images ne le sont pas. Il nous a semblé au contraire que l'auteur français avait pris le plus grand soin d'éviter toute imitation de ce genre , et qu'on ne retrouve pas, dans ce cinquième chant, une seule des pensées ou des comparaisons que le poète anglais a prodiguées dans les quatre premiers chants de son poème. On peut être soi sous le nom d'un autre.

Ce genre de poème n'a pas encore de nom générique dans la littérature moderne. Ce n'est pas le poème didactique , car il n'enseigne rien : ce n'est pas le poème descriptif, car il raconte aussi ; ce n'est pas le poème épique , il n'en a ni les héros , ni le carac-

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tère , ni l'importance , ni la majesté : il tient de ces trois genres à la foisj il raconte , il décrit, il médite, il enseigne; le héros est le poète lui-même ou le cœur ode l'homme en général , avec ses impressions les plus variées et les plus profondes ; c'est le poème dune civilisation avancée ; oîi l'homme sent encore la nature avec cette force d'enthousiasme qu'il ne perdra jamais j mais oii il se plaît à analyser ses propres sentiments , à se rendre compte de ce qu'il éprouve ^ à savourer h loisir ses impressions fugitives , et où son propre cœur est devenu pour kii un thème plus intéressant que les aventures un peu usées des héros imaginaires, fabuleux ou historiques. L'intérêt est tout dans le style ; et la forme , à peine esquissée , n'est qu'un fil imperceptible , pour lier d'un lien commun les idées et les sentiments qui se succèdent.

Le poème anglais de Childe - Harold est écrit en stances d'un nombre égal de vers . Tom. ni. 4

indiquées par un chiffre romain. C'est la stance de Spencer , forme que lord Bjron avait adoptée et rajeunie, comme plus propre à ce genre de composition, oîi l'imagination , se livrant à tous ses caprices , ne suit plus pas a pas l'ordre méthodique de la prose, mais s'élance , sans transition prononcée, d'une idée à l'autre. Cette forme devait être conservée dans ce cinquième chant par M. de Lamartine ; mais la poésie française ne possède aucun rliythme analogue a la stance de Spencer, ou aux couplets du Tasse dans sa Jérusalem. Pour y suppléer , il a donc été obligé de composer ce dernier chant en stances irrégulières , d'un nombre de vers indéterminé. Ici , c'est le sens et non le nombre de vers qui indique la suspension et le repos j nous les indiquons comme dans le poème original par un chiffre romain. Quelques personnes ont déjà reproché à M. de Lamartine d'avoir adopté cette forme pour quelques-unes de

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ses poésies; nous n'avons rien à lenr repondre, si ce n'est qu'elles peuvent facilement la faire disparaître en ne s'arrêlant pas aux suspensions qu'elle indique. Quant à nous , nous pensons toujours que , dans des compositions de longue haleine , des repos ménagés avec art sont ne'cessaires à la pensée comme aux forces du lecteur , et que ces repos ne peuvent être plus convenablement indiqués que par le poète lui-même. Il nous aurait paru aussi inconvenant qu'inutile de parler des opinions politiques ou religieuses de l'auteur français, dans l'avertissement d'un ouvrage de littérature légère , si nous n'avions été récemment encore mis en garde contre l'injustice des interprétations les plus forcées, par des articles de journaux oît l'on discutait les opinions de Ihomme au lieu des vers du poète. Un de ces journaux, dont, nous respectons du reste l'impartialité et les doctrines (littéraires) , a été jusqu'à dire que les poésies

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de M. de Lamartine étaient Vhymne du dé' couragement et du scepticisme. L'office du poète n'est point sans doute de prêcher des dogmes en vers; mais nous en appelons à la conscience de tous les lecteurs pour réfuter une assertion de cette nature... Si les Méditations poétiques ont eu un si honorable succès , elles l'ont dû surtout à ce sentiment religieux qui respire dans toutes leurs pages. Tout le monde l'a senti , tout le monde l'a dit; et c'est sans doute le genre d'ëloge auquel l'auteur a été le plus sensible. Quelques vers pris isolément , ou détache's de l'ensemble qui les explique, peuvent donner lieu sans doute à des interprétations du genre de celles que nous combattons ici ; mais un vers , une stance ne forment pas plus le sens d'un morceau de poésie , qu'un son isolé ne forme un concert ; c'est l'accord qu'il faut juger.

Quoi qu'il en soit, et pour oter tout prétexte à de semblables méprises , nous croyons

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devoir prévenir ici le lecteur , au nom de M. de Lamartine, que la Uherlé qu'invoque dans ce nouvel ouvrage la muse de Childe-Harold , n'est point celle dont le nom profané a retenti, depuis trente ans, dans les luttes des factions , mais cette indépendance naturelle et légale , cette liberté , fille de Dieu , qui fait qu'un peuple est un peuple, et qu'un homme est un homme; droit sacré et imprescriptible dont aucun abus criminel ne peut usurper ou flétrir le beau nom. Quant au ton plus réel de scepticisme qui se retrouve dans quelques morceaux de ce dernier chant de Childe-Harold^ il est inutile de faire remarquer qu'ils se trouvent uniquement dans la bouche du héros , que , d'après ses opinions trop connues , l'auteur français ne pouvait faire parler contre la vraisemblance de son caractère. Satan , dans Milton, ne parle point comme les anges. L'auteur et le héros ont deux langages fort op-

ig6 avertissement.

posés; et M. de Lamartine serait très-affligé qu'on pût l'accuser, même injustement, d'avoir fait naître le plus léger doute sur ses intentions, ou d'avoir répandu l'ombre d'un nuage sur des convictions religieuses qui sont les siennes , et qu'il regarde avec raison comme la seule lumière de la vie et le plus précieux trésor de l'homme.

VCCCCXJ»

Te souviens-tu du jour où, gravissant la cime

Du Salève aux flancs azurés, Dans un étroit sentier qui pend sur un abîme Kous posions en tremblant nos pas mal assures? Tu marchais devant moi. Balances par l'orage, Les rameaux ondoyants du mélèse et du pin, S'écartant à regret pour t'ouvrir un passage , Secouaient sur ton front les larmes du matin ; tJn torrent sous tes pieds s' écroulant en poussière. Traçait sur les rochers de verdàtres sillons , Et, de sa blanche écume où jouait la lumière, Elevait jusqu'à nous les flottants tourbillons.

Un nuage grondait encore Sur les confins des airs, à l'occident obscur, Tandis qu'à l'orient le souffle do l'aurore Découvrait la moitié d'un ciel limpide et pur, Et dorait de ses feux la voile qui colore

io8 DÉDICACE.

Des vagues du Lënian l'éblouissant azur ! Tout à coup, sur un roc, dont tu foulais la cime, Tut arrêtas : tes yeux s'abaissèrent sur moi; Tu me montrais du doigt les flots, les moiits, l'abime, La nature et le ciel.... et je ne vis qiie toi!...

Ton pied léger semblait s'élancer de sa base;

Ton œil planait d'en haut sur ces sublimes bords; Ton sein, oppressé par l'extase, Se soulevait sous ses transports,

Comme le flot captif qui, bouillant dans le vase,

S'enfle, frémit, s'cléve et surmonte ses bords.

Sur l'angle d'un rocher ta main était posée; Par l'haleine des vents goutte à goutte essuyés,

Tes cheveux trempés de rosée , Distillaient lentement ses perles à tes pies.

Des cascades l'écume erranle Faisait autour de toi, sur un tapis de fleurs. De son prisme liquide ondoyer les couleurs,

Et, d'une robe transparente, Semblait t'envelopper dans ses plis de vapeurs! Tu ressemblais... Mais non, toute image est glacée.

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