LUI
Pûint, après point, sus une blanche carte Jettant le sort des Babyloniens, Et renoinbranî tous les maux et les biens Que le Ciel veut que son cours te départe.
Sans que jamais de toi mon cœur s^écarte, On m'a treuvé tant serf des beaux yeux tiens Que je mourrei par eux dans tes liens, Me deut prier la grand' beauté de Sparte,
Si par cet art les Dieux font f et savoir Que tu me dois tout mon vivant avoir Pour ton amant, pour ton servant fidelle;
Si pour toi seule en ces tens je suis né,
Si d'estre tien le Ciel m'a destiné,
Di-moi pourquoi, pourquoi m' es-tu cruelle?
Soit que d'an vers gaillard f et à la Teïenne Ton pouce donne une ame à ta lyre, Belleau, Ou que ta joiie ronde enfle le challemeau, Faisant en France oiiir la voix Sicilienne,
Il n'est rien qui ravi entour de toi ne vienne : Tout te preste ^oreille, et mesme le trouppeau Des neufSeurs, descendant de leur double couppeau^ Va quittant ses chansons pour écouter la tienne.
Je te pri donq y Belleau, qu'à ce coup on fléchisse Ma Nymphe, qui me fuit ainsi qu'une génisse Son furieux toreau, foulant les près herbus.
Ta la pourras mouvoir: la compleinte d'Orphée
Emeut bien les enfers, et ta lyre dorée
Rien ne dit qui ne soit bien digne de Phebus.
58 • l'amalthée
D^espriî et corps les autres elle excelle, Comme le jour est plus beau que la nuit: Cest en beauté l'autre aube qui nous luit, Celle du ciel, ce croi-je, n'est point telle.
Amour riant voile entour de la belle, Toute douceur et beauté la conduit, A chaque pas une Grâce la suit, Et la vertu jamais n'élogne d'elle.
Mais de quel los irei-je dévoilant Ce front divin, cet œil étincellant.
Ce corps gentil, ce beau port, cette adresse?
Rien elle n'a qui ne soit excellent.
Rien de mortel elle ne va parlant, Et au marcher me semble une Déesse.
Phiklphe, sus, que plus l'aube on ne dorme I Va les pavots et Vencens appresîer :
Ores je veux humblement présenter Un sacrifice et au Songe et au Somme,
Mon Dieu, mon Dieu, et quelle chose énorme Toute la nuit me vient épouvanter!
Quel grand Morphée, âpre à me tormenter, D'avant mes yeux étrange se transforme!
Ores je voi ma Naiade qui pleure, Or' à ses pieds m'est avis que je meure^ Or' je refui, et Felise me suit :
En cent contours vainement je tracasse, Puis au réveil un tremblement m'englace, Qui tout poureux me rallonge la nuit.
6o L'AMALTHÉE
De tes beaux yeux celle plaisante ardeur j Qui glisse aux miens l'aigre flamme avallée. Eut ]usqu\2u fond ma poitrine brullée.
Si n'eut été le gelon de ton cueur.
Et ce ret d'or, prison de ma langueur, Sans fin tiendroit mon ame encordelée; Mais ta main belle, au secours appellée, Couppe le noud de sa blonde rigueur.
Par toi mon feu se dégénère en glace ; L'un m'étreint forty et Vautre me délace; L'un m'a navré, Vautre vient me guérir;
L'un m'est loial, Vautre est tout plein d'envie:
Ainsi, chassant et ma mort et ma vie.
Tes grands beautés me font vivre et mourir.
Fleuve roialj à qui de ce grand monde A tout jamais tout l'empire est promis, Aiant les dieux et les astres amis.
Qui à Venvi se mirent à ton onde,
Quand les beautés d'une Laure seconde Avant mon tens au tombeau m'auront mis. Des tristes vers qu'après moi tu gémis Quelque soupir ton rivage réponde.
Sois sus les ans le temoing de mes maux, Heureuse Seine, et puis que dans tes eaux, Sans i penser, mon cueur beut cette flame,
A ton beau bord, mal caut, en te passant.
Ma liberté, helas! j'allei laissant,
Pour suivre en vain cette trop belle Dame.
62 l'amalthée
Dans la forest d^ espérance lointaine, Souci, douleur, regret et déconfort, Comme âpres chiens ah oian s pressent fort Un pauvre cerf, hâtant sa course vaine :
Souci le tient, douleur presque l'entreine; Regret pront saute, et le serre, et le mord; Désir haut trompe ; Amour, veneur accort. Mande à son cueur une flèche soudeine.
Que fera-il.^ Chiens n'ont point de pitié, Puis le chasseur est âpre en mauvaiîié, A VAmalthée il vient donq secours prendre,
Et, en fuiant leur assaut inhumain, Plutôt qu aller à un autre se rendre, Aime trop mieux de morir par sa main.
Prerij je te prie, Atlantide Mercure, Ta verge d'or, et, te glissant des deux, Endor Argus, qui^ tout étoile d'yeux, Va m' épiant et tous mes pas mesure.
En après fai (or' que la nue obscure Enible par tout les clairs flambeaux des Dieux) Qiie j'aille ouvrir mon souci ennuieux A la beauté qui m'a tant été dure.
Je chanterei, céleste juvenceau.
Ta pronte gresve^ et ton ailé chappeau,
Et en ton poing la trompe en serpens belle,
Et que premier la lyre allas sonnant.
Et que tu es du père haut-tonnant Fiis bien aimé et messager fidelle.
Ce port roial, cette divine adresse. Ce large front, ce bel œil ravisseur, Fet que par tout on te pense estre seur (Veu ton savoir) de Pallas la déesse.
Mais ce dur cueur qu'as emprunté, maitresse. Des fiers rochers, sans pitié ni douceur, Fet que par tout on te pense estre seur {Veu ta rigueur) de Mars plein de rudesse.
Nature, aux Dieux s'efforçant d'agréer,
N'osa çà bas déesse te créer,
Et à grand tort te fit femme mortelle.
Scelle n'avait encof sous ta beauté Et ton dur cueur fiché la cruauté.
Le ciel n'auroit une Venus si belle.
SONTETS 6j
Ah ! je pensoi que pour changer de lieu Avec mes pas se îourneroit la chance De ma fortune, à qui dés ma naissance Je n'ai servi que d'ébat et de jeu.
Tousjours pourtant j tousjours ce cruel Dieu Me vient revoir, el met à ma présence Celle beauté, en qui plus fort je pense, Qui sans repos me mine d'un doux feu.
Sans cesse, helas ! (bien que suis d'elle absent) Mon cueiir la voit, et de plus prés la sent. Car, bon gré moi, bien avant je H porte.
Que me vaut donq' si tant loin je la fui. Quand la fuiant de plus prés je la sui? 0 Dieu! qu'amour est une chose forte!
Divins flambeaux, ornement de la nuit.
Du sort divers des vains mortels coulpableSy Au moins bien tôt soiés-moi favorables DUine mort brieve, et puis que tout me nuit.
Or que du ciel la palle lune luit Dessus Li tsrrc, et qu'en lits agréables Le somme tient les mortels misérables.
Amour tout seul par ces bois me conduit.
Mourant d'ennui^ je lui tiens meint propos :
Et ce pendant que tout est en repos.
Sans peur je vague avec les ombres vaines.
Las! et la nuit, qui se tait coiem.ent, A ce grand tout donnant soulagem.enty Jamais ne met une îrcsve à mes peines.
Or voi-je hien^ F dise trop à creindre, Vieille Heriphile ennemie à pitié.
Que ion aiguille en jus d'inimitié A mon desastre a sceu ta cire poindre.
Si n'as-tu peu par tes arts me contreindre, Si n as-tu peu avec ta mauvaitié Fausser mon cueur^ comme de ma moitié:
Aussi, helas ! son amour étoit moindre.
Mais, je te pri, je te pri, rejoin-nous : Je te donrei des vers mignards et doux. Qui te louront, si plus tu n'es cruelle.
Ainsi Hécate à toi veuille venir, Ainsi Pluton ne te puisse punir, Aux bas enfers, d'une peine éternelle.
^8 l'amalthée
Me veux-tu donq effacer de ta grâce / Donques veux-tu me donner mal pour bien / Ne sçai-tu. pas, helas ! que je suis tien ? Et que veux'tu, que veux-tu que je facc^,
0 cruauté sous angelique face !
0 rude cueur d'un tigre Hircanicn !
0 grand beauté trop dure au malheur mien !
0 foi légère! ô faveur qui tôt passe !
Serrés, veillés, marchés, pauvres amans, En mille ennuis et en mille tormens, Vives de dueil, paissés-vous d'espérance,
Soies constans, forcés votre povoir, Essaies tout : pour toute recompense La mort aurés, trahis de votre espoir.
Un saint Démon qui pas à pas me suit, Quand je suis seul, beau d'une grand^ merveille, Tôt m'aparoit, me parle et me conseille, [Cas merveilleux!) puis, se perdant, s'enfuit.
Soit que je dorme au plus coi de la nuit, Ou soit que l'aube au point du jour m'éveille, Tousjours me presche, et tousjours plus m' instruit ,
Qui que tu sois du nombre des célestes y Qui as pitié de mes peines molestes.
Las! aide-moi : sans toi j'alloi mourant.
Il n'est cellui, tant soit juste, qui n'erre. Lieve-moi haut de cette obscure terre, Pour voir au ciel ce dont suis ignorant.
L AMALTHEE
Le seul mouveur de soi, et de Nature, Au veul duquel tout le monde se pand, En ce grand corps sa deiîé répand, Donnant à tout et matière et figure,
Quand il lui plait, le ciel tonne et murmure, Et, quand il veut, lui seul la terre f and : Qu* allons-nous donq^ en vain philosophant.^ 0 des mortels folle entreprise et cure !
Ainsi qu'en tout il est tresadmirable, De le voir tel quel esprit est capable ? Tout Vunivers par tout le fet savoir.
Les deux astres nous preschent à le creindre; Cette beauté, qui par lui me vint poindre, M^anonce et dit son merveilleux povoir.
5/ les secrets des philosophes sceus, Sondans le fond des causes plus secrettesj Disent aux deux toutes choses sujettes.
Sous les Ions cours des Ions siècles issuSy
Et que les corps, des quatre corps tissus, Par certeins ans, perdus en leurs cachettes. En mesnie point avecques les planettes Retourneront encores au dessus,
Helas! ô moi à jamais misérable!
Qui rcnaitreiy mis en peine semblable, Voir la beauté qui tous mes sens détruit.
Mieux m'eut vallu jamais au monde nhstre, Ou que la mort (^si tant me faut renaître) Cillât mes yeux d'une éternelle nuit.
72 l'amalthée
Injuste amour^ ah ! que sous ta caresse Secrètement vont de maux s'assemblant !
Avec un ris, avec un doux semblant.
Les cueurs tu pais d^esperance traîtresse.
Tu mets, à coup que la voile se dresse. Le vent en pouppe, et puis, nous accablant, Avec Vespoir le plaisir vas emblant, Rien ne laissant que la seule tristesse.
Tu fais paroitre estre ce qui n'est pas, Tu mets en haut, et tout à coup en bas ; Ta faveur rit, mais bien peu elle dure.
Tu fais louer ce que Von deut blâmer, Ce qui nous nuit tu nous contreins aimer, Des plus consîans tu changes la nature.
Malheureux or, quels maux ti' oses-tu faire Aux vains mortels? Aussi Vont-ils cherché Jusqu^aux enfers, où tu fus arraché {Comme je croi) du ventre de Megere,
La tour d'érein, et la garde guerrière, Acrise avoit ta fille bien caché !
Si l'or ne fut dans son sein épanché : L'or en amour f et plus que la prière.
Dieu 1 que le monde étoit bien fortuné Qui ne t'avoit! Un cueur étoit donné Ferme et constant, sans avare se vendre.
Amour depuis nous a fet cette loi :
Qui veut tirer sa belle dame a soi,
A FILETS d'or il CONVIENT LA SURPRENDRE
74 l'amalthée
En tous sesfeîs la Nature admirable Mit en la femme une grâce et beauté Par qui soudein Vhomme pris et tenté S'envint à elle et forgea son semblable;
Et pour tenir notre genre durable, Si son dur cueur s^obstinoit dépité.
Pour la r' avoir par douce volupté, Fut de besoin la créer variable.
Tu devois bien (si je puis hors blasphème Le dire ainsi) sans l'aide d'une femme Multiplier les humains sous les deux;
Mais tu la fis, aime Nature, naître, Affin qu'ainsi le bas homme terrestre, Loin de malheur, ne fut égal aux Dieux.
Tousjours ne sera d'or ton poil qui s'entrelace, Ni de perles avec ton blanc ordre de dents. Ni deux beaux astres claifs tes yeux doux-regardans, Ni de rose et de lis le vif teint de ta face.
Beauté , comme une fleur y tantôt naitytantôt passe; L'une peu d'heure dure, et l'autre binpeu d'ans y Et ne se renouvelle ainsi que les serpens, A qui nature plus, ce semble, afet de grâce.
Donques, si tu m'en crois, hauteine ne présume Par elle t'orgueillir, mais change de cotume : Du grand assaut des ans qui se peut garentlr?
Toute chose se passe, et, pour en faire preuve, Ton crystal aujourd'hui ainsi qu'hier ne te treuve: La folle erreur nous tire à un vain repantir.
■](■> l'amalthée