LXX.II
Veille, où que soit que ton pié te déplace. Terreur de mort î' emmur aille en un rond. Ta foi perdue à coup te face front, La palle peur grimpe dessus ta face:
L'ire du ciel, réclair et la menace, L'écrollement, et le tonnerre pront, Meuve dans toi un long discord profond. Un dur regret qui le cueur te tirasse ;
Le tendre dur, le doux te soit amer, Les élemens ne te veuillent aimer.
Creux ténébreux te soient vaine retraitte,
Jusques à tant que, sachant le tort tien.
Aies noué et refet le lien
De l'amitié, par tes propos defette.
// me souvient [si ta ne m'as otée
La souvenance) un jour qu'en un laurier
Tu entaillas ce vers encor' entier,
Et en récorce est ta lettre notée :
Quand tu verras, Seine, que l'Amalthée Lairra Buttet, pour ailleurs s'allier, Quittant bien loin ton Paris famillier, Retire a coup ta belle onde argentée.
Tu le devois, ô inconstante ! écrire Dessus le vent : l'arbre ne pourroit dire Si grand reproche à bon droit contre toi,
0 Seine, ô Seine, écarte ta belle onde, Fui't'en fui-t'en au dernier coin du monde : Elle a rompu vilainement sa foi.
78 l'amalthée
Songe divin, qui tant as de pouvoir Qu'en me trompant avec la nuit obscure, Celle qui loin na de moi soin ni cure Douce de prés me fais toucher et voir;
Sus mon gyron tu la me viens assoir, Et de tels mots piteuse elle m'asseure : (( Bien, mon loial, si fortune t'est dure, Aîten un peu, prend confort et espoir. »
Et qu'attendra mon espoir dommageable Le bien qui tard lui seroit favorable ^ Songes d'amans sont decevans et faux.
Soient faux ou non y Dieu te gard, sainte image! Ainsi tousjours ta faveur m'accourage :
Tous jours sois-tu le confort de mes maux.
Si quelque fois, Madame, par méprise, Ce livre mien quelqu'un vous faisait voir, Jouant aux champs le matin ou le soir, Après souper, qu'on lit et qu^on devise,
Laissés au moins que quatre vers il Use : Mes passions vous feront assavoir Qu'à tresgrand tort vous avés fet douloir L'amant loial, qui sus toutes vous prise.
Pensés adonq : (( Quand , plein d'' ennui étrange, Buttet îraçoit cette euvre à ma louange^ Le pauvre gars d'amour était lancé, »
Lors de mes vers, qui vous font immortelle (Bien que tousjours vous me soies cruelle) , Assés par vous serei recompensé !
8o l'amalthée
Bien que n'aianî outragé la lumière De tes vertus, ta cruelle beauté Donne l'assaut à ma grand' loiauté, Prenant à tort mon ame prisonnière.
Je ne sauroi tourner visage arrière, Comme un couard, du combat écarté :
Ains mes désirs ensuivront ma bonté, Qui au devant portera la bannière.
Je me ren tien ; mais si ne veu-je pas Que je sois veu si débile aux combas, Que sans honneur je coure en guerre telle.
Et ne me chaut à la parfin de choir Sous ta rigueur, mais que je face voir Que je suis mort en bien juste querelle.
SONNETS 8l
Amour, si quelque dueil pov oit ton cueur serrer, Maintenant lu devrois faire une étrange pleinte : Ton Dubellai est mort, ta grand' gloire est éteinte; Qui fera plus ton los parmi la France errera
Las ! laisse-moi, ne vien de rechef enferrer D'untraitmonpauvrecueurivavoirlatroupe sainte Des Grâces, qui, d'ennui aiant la face teinte. Pleurent dessus son corps que l'on veut enterrer.
Mais n'ois-îu pas les cris de ta dolente mère ? Va voir ses grands regrets, et permets-moi défaire Deuxtristesverstrempés aux ruisseaux de mes y eux
Qui soient ainsi gravés dessus sa tombe dure :
Necherchés Dubellai encette sépulture:
Lesneuf Muses VIVANT l'ont emporté auxcieux.
82 l'amalthée
Ce rCest en vain qii'on me voit animer , Leshej aux François ta docte lyre croche : Le mesme sort, las! à grand tort m'approche, Qui fit en diicil ta Sapphon consummer.
Impatiente, hélas! de trop aimer Cellui qui tint son amour à reproche.
Se ruant bas d^une pendante roche.
De son trépas fit coalpable la mer.
Ah! je voi bien, je voi bien, quoi qu'il tarde. Qu'amour cruel pareil guerdon me garde : Nymphe, par toi ton amant périra.
Fiere beauté, plus que Phaon cruelle, Puis qu'as juré tousjours m'estre rebelle, La seule mort bien tôt me guérira.
Je fai aimé trop impatiemment ; Mais cet amour où mon dur sort m'obstine D'une pitié j non de mort, étoit dine; D'une faveur, non d'un élongnement.
Je fai aimé, ah ! trop perfettement,
Et faime encor', tant ton œil mon cueur mine,
Obstiné moi qui Vamour féminine
Ne pensoL pas sujette au changement.
Et toutefois par ces larmes je jure.
Par ta main dextre {et si quelque foi dure
Encor au monde), à jamais faimerei.
Seule tu fus ma douce ardeur première.
Seule seras et première et dernière, Et après mort tien encof je serei.
84 l'amalthée
Appelles-tu estre vice d'aimer?
Voses-ta croire f ô exécrable injure!
Le tout-mouvant envers sa créature Autre qu'il est peus-îu bien estimer?
Tout par Amour nous voions confirmer.
Et rien sans lui ne nait, ne vit, ne dure : Sans cet Amour un chaos en nature Pronî à Vinstant feroit tout abimer.
Du haut en bas, de Vun à l'autre bout. Amour commande, Amour gouverne tout.
Et sans Amour ce monde ne fut onq\
Sidonq' tous corps qui sont, qui vont, qui viennent, Par Amour seul s'entrelient et tiennent, Et pourquoi, las! ne veux-tu aimer donq'?
Bien que fortune, ou quelque astre contraire, Sans Voffenser, las ! de moi fa détret, f atteste Amour onq' n'arracher le trait Qui dans mon cueur fa peu si bien attraire.
D'estre ton serf, c'est ma plus grande gloire : 0 de vertu exemplaire et pourîrait!
Et aime mieux par un si doux attrait Mourir ainsi que d^autre avoir victoire.
Las! si ton œil, si ta main, si ta bouche. Ne me veut voir, ne me parle, et ne touche ; Si ton oreille est fermée à mes cris.
Et si f amour, la foi et la constance Mérite avoir un brin de recompense, '^ ruelle, au moins écoute mes écris.
86 l'amâlthée
Que me fals-ta? Mille Nymphes me cherchent. Les Muses m'ont apporté leurs presens, fai de Venus les verds myrtes plaisans. J'ai de Phebus les lauriers qui ne sèchent.
Cruelle, au moins si tels biens ne f allèchent, Si mon amour, si mes soucis pesans, Pren, pren pitié de ces miens jeunes ans, Qui comme Vherbe au soleil se desechent.
Mais que me vaut tant esîre de dueil plein? Si mon erreur ne prophétise en vain.
Si d'Appollon sont les fureurs certeines.
Un jour viendra qu'après mon mal passé,
Sur ton giron doucement renversé.
Tes doux baisers me pairont de mes peines.
si plus tu vas plegnant après ta belle Sainte, Mon Desaiitels, pour qui doux me serait l'exil. Aux Scyîes, aux Indois, aux sept gorges du Nil, Ecoute comme Amour a ma force contreinte.
Quand je vi Dubellai premier faire sa pleinte. Puis son docte Tyard pris d'un œil si gentil. Je me moquei d'Amour et de son trait subtil. Et vous estimei tous ne gémir que par feinte.
Mais ce Dieu, se riant de si jeune constance. Bandes on petit arc, et, d'un trait de vengeance, En décochant, me dit : « Fuiras-tu mon effort^ »
Dépuis, plus que tous vous j'ai vécu misérable, Car vous avés encor le baiser favorable. Et je n'ai autre bien que le seul déconfort.
Père tonnant, pren ta foudre mutine :
Qu'est-ce que plus ton bras vangeur attende Encor' encor' la malheureuse entend^ Maugré les Dieux, rompre une amour divine.
Le chiens d'enfer éteignent leur famine De son tetas qui infâme lui pand, Ou l'entortille en horrible serpant Dés le nombril, comme étoit Mellusine.
De sesforfets en ce point condamnée, A Pluîon soit par Cerbère traînée ; Puis, recevant son juste paiement,
Pren-la, pren-la, Tisiphone, et la fesse Tant qu'elle crie : « Helas! je le confesse! > Lors double-lui plus severe torment.
Et hierij soitfet, puisqu^il vous plaît, Madame; Je vous lairrei, en suivant mes malheurs^ firei à mort tiré par mes douleurs:
Aussi j de vivre es-tu lasse, pauvre ame!
■ Ah! si jamais quelque pitié f enflamme, Si onq' à gré tu eus tant de labeurs, Pour dernier don au moins reçoi ces pleurs, Ains que la mort m'abbaîe sous la lame.
Et ce pendant, comme cil qui tout perd^; T'aiant perdu, dans un lieu plus désert, Ob liant tout, je vai ma fin attendre;
Là serei tien, tant que je pourrei voir
Ce haut soleil : deut-on mon sang épandre.
Autre sur moi n'aura jamais povoir.
90 l'amalthée
Horloge heiireaXj dont le départ je pleure, Sentant venir ma prochaine douleur.
Puis qu'or' il faut, par destin ou malheur , Que ton thesor à moi plus ne demeure,
Las! feras-tu jamais approcher Vheure Qui brisera la tant dure rigueur D'une qui onq^ ne laissera mon cueur?
Non, quand le Ciel mandera que je meure!
Or, à Dieu do nq' puis qu'il faut déplacer : Ah! que ne puis-je ores te dépecer!
Un brin de toi me serait allégeance.
Mais, ne pouvant foter ce que tu as, De ton riban je cernerei mon brasj Aiant de toi à jamais souvenance.