LE POETE ET LA FRANGE
MAIS répon-moijje te pri :
(2 iii es-tu, qui d'un tel cri, Et d'angoisse si étreinte, Envoies au ciel ta pleinte, Et, tirant sanglots profonds, En larmes toute te fonds?
Pourquoi ta main tant outrage Tes longs crins et ton visage ?
Quel âpre regret te fand.
Comme une vefve dolente, Qui, se déchirant, lamente La mort de son seul enfant?
La France.
Fui-fen loin de mes ennuis!
Ah ! qu^ est-ce que plus je suis?
0 France! France angoisseuse!
Ja trop fesîimoit heureuse Le Ciel, las! qui en un rien S^ oppose à mon plus grand bien.
Héy hé ! qui pourroit contreindre, Fut un dur tygre, à ne pleindre.
Voir ainsi mort devant moi Henri, mon grand heur prospère, Mon Roi, mon prince^ mon père, Mon père, mon prince et Roi?
Le Poète.
A droit ta juste douleur S'attache à si grand malheur.
Las ! qui en tant tristes termes Brideroit ses chaudes larmes ?
Lui, ces jours, qui tournoiant, D'armes tout reflamboiant, Terrible en sa force agile, Eut foudroie un Achille De grands coups, sous son armet, A-il hors soufflé la vie ?
Di-moi comment, je te prie.
Si ta douleur le permet.
La France.
Ah ! las! et ne sçais-tu pas Qji^aux héroïques combats
Du grand tornoi, par vengeance.
Mars, d'une fatale lance Qui son armeure outre-ouvrit, L'étourdissant à la cheute.
Las ! et en vain à l'émeute Le secours vint le saisir :
Lors cheut en si grande outrance Ma hrïeve réjouissance.
Et mon trop fraile plaisir.
Le Poète.
0 Dieux, de notre heur jaloux, Etoit-il rebelle à vous ?
Avoir au monde rendue La paix par tant a' ans perdue, Ramparer la sainte foi.
Voir ce grand Espagnol roi (^L'honneur du monde) son gendre Puis, îaschant un repos prendre, Pris de la Parque à l'instant!
Quand plus et plus j'i contemple, Ceci est un vrai exemple Que çà bas rien n'est constant.
La France.
Hé! voir mon fort roi veincu, Qui haut veincueur a vécu,
Par tant d'horribles allarmes !
Combien l'ont chargé les armes, Guerroiant pour mon support, En plus grand hasard de mort !
Las! quantes fois, à ma pleinte.
M'en a fet verser la creinte Une grand' pluie de l'œil?
Mais lors Dieu gardoit sa vie, Pour en cette tragédie V outrer à mon plus grand dueil.
Le Poète,
Dieu est juste et rien ne fet Qui ne soit bon etparfet:
Encor n'arrivoit son heure.
Il faut que tout homme meure.
Tôt ou tard, également :
Nul ne sçait quand, ni comment.
Tel souvent se promet d'estre Ici bas un Dieu terrestre.
Qui, en hauts desseins trompé, Tombant sous son asseurance.
Avec sa vaine espérance Tout à coup se voit happé.
La France.
Las! au beau palais roi al,
// ornoLî le Ut nossal De sa sœur, jointe en grand' joie Au puissant duc de Savoie; Mais la mort, qui le guetoit La tombe lui apprétoit, Et à moi un lac de larmes.
0 trop infidèles armes l Perdre ainsi mon Roi si doux !
0 Ciel, sourd à ma compleinte, Ah! m'aiant ainsi contreinîe, Pers-îu le souci de nous ?
Le Poète.
Arreste ton vain crier!
Par cris on ne peut plier La Parque, à chacun severe.
Trompe ton dueil, laisse faire Au grand ouvrier de là haut, Qui voit bien ce qu'il nous faut.
Cuides-tu que ta cririe De mort le reveille à vie?
Le Ciel, d'un long tour dispos^ Abbat toute chose née ; Et faut sous la destinée Que chacun courbe le dos.
Or donques torche ton œil.
Sans tant r'appeller ton dueil.
Tu as François, dont l'enfance iVa trompé ton espérance.
Henri en repos se voit Meilleur que quand il vivoit.
Quant à la Parque traîtresse Qui tant te brasse d'angoisse, Elle a usé de ses droits :
Car, à tous se montrant une, Non plus que la gent commune^ Elle n'épargne les roys.
A JACQUES JULIOT
Dijonnois
LA plus grand' malheurté qui puisse Rendre l'homme esclave à tout vice, C'est que, se volant imparfet Et périssable en ce bas estre.
Aveuglé il ne veut connoitre Ce pourquoi il a été f et.
ISO LIVRE SECOND
Plutôt dégénérant en heste, Tousjours à bas panchant la teste, Du ciel va son œil détournant :
Egal aux brutaux qui ne vivent Que pour périr, et par tout suivent Là où le corps les va traînant.
Mais de nous celle part meilleure, Qui, laissant cette orde demeure, Retourne au ciel son premier lieu, Montre que par elle nous sommes Et devons estre appelles hommes, Vive image de ce grand Dieu.
Eussions-nous tous la connoissance Que c^est que de notre naissance, Juliot, le souverein bien Ne nous fuiroit, et cette vie, Qui nous trompant tôt est ravie, Nous estimerions moins que rien.
Chacun, de son peu tenant conte, Vivroit content : la raison pronte Coupperoit la griphe à procès. Le fer j qui sa mère ensanglante, Forcé d'une main violente.
Pour l'or ne ferait tant d'excès.
ODE XVI IJl
Plus l^abas on ne verrait naître.
Le marchant, le noble et le prestre, Son chemin tracé ne romprait.
Par tout fleurirait la police y Et jamais l'avare justice Par presens on ne corromproit.
La Foi, ores de nul connue,
Et la Vérité toute nue,
Et la Paix, qu^on ne peut avoir.
Amenant du ciel leur séquelle,
Avecques Astrée la belle
Viendraient çà bas pour nous revoir.
Mais, Juliat, nul ne veut suivre Le vrai bien, qui heureux fet vivre ; Et tant r erreur nous tient pressés Que seulement or' an caresse Les vains honneurs et la richesse.
Et les grands thesars amassés
Pourquoi, martels, vaz cueurs se rangent
Aux choses vaines qui se changent?
Quel heur attendés-vous avoir.
Suivant ^inconstance du monde.
Et si celle vie seconde
Plus belle ne pensés de voir?
Soit l'aube et le vespre, la marque Aux biens d'un salué monarque, Dontanî ce grand rond terrien, Qu^en a-t-iU Tout s'en court, et plonge Au vain obli, tout comme un songe Vitement s'en retourne en rien.
Je ne voi point de différence De la richesse à l'indigence^ Ni des plus petits aux plus hauts :
Car aussi bien la mort assomme Le riche roi que le pauvre homme, Nous faisant en fin tous égaux.