DUCHESSE DE BERRI
ET VOUS, célestes Pegasides, Piérides, Venés-moi toutes accoller :
Or' que la fureur delphienne Tout m' emmené, Grands choses je veu révéler.
Dedans voz antres plus sauvages Voz mignardisses me tenaient, Et ma harpe, en ses doux langages, Flatoitja des bois les ombrages, Qui Marguerite resonoient,
Quand de votre trouppe immortelle
La plus belle Devant moi vint se présenter :
a Cesse j car pour princesse telle
{Me dit-elle) Je te monîrerei que chanter. »
Alors une douce humeur lente, Descendant peu à peu, rendit Ma teste au sommeil languissante.
Puis, de membre en membre glissante, Comme mort palle mUtendit,
Quand le Dieu qui, de sa main sombre,
Par fausse ombre, Mille formes en l'ame peint, Tira à soi ma fantasie.
Tôt saisie D'un long songer vivement feint.
Trois fois je senti sur ma face Sa paume froide, et prontement Morphée, qui trompeur m^embrasse.
Me transporte en étrange place.
Tout éfroié d*étonnement.
« OÙ est fondue la montagne,
Ma compagne^ Oà sont courus les bois amis [Di-je lors), et quelle eau là fume
Et écume. ^ En quel monde me voi-je mis!
La Nymphe tout enlour contemple, Puis me dit : « Mon fds, ne crein rien Ci est de Cumes la terre ample; Nous sommes ja voisins du temple A mon cher frère Delien :
« Temple, de Dédale voilage Haut œvrage,
Qui fuitif en ces lieux encra,
Et des ailes son navigage.
Pour le gage
De la mémoire, i consacra.
« Ce long trait d^une eau si lointene Que tu vois de flots s'argenter.
C'est la profonde mer Tyrrhene, Par où la pauvre gent troienne Vint les oracles consulter.
ï Maïs, si ja du temple Vappelle
Vœvre belle, Pincé de désirs doux-ardans, Allons-i : là le genoil plie
Et supplie Apollon; puis entron dedans. »
En or et beaux pilliers doriques, Le temple ardait l'air plus serein^ Bâti à grands pierres rustiques, Où sont des grands portes antiques Assises sur gros gons d'erein.
Au, portail brave en œvre meinte Vivoit feinte
D^Androgée la triste fin ;
Puis d'amour Pasiphaé prise, Ja soumise
Au ventre du Toreau peu fin.
Là (cas énorme) i est encore, Au Labyrinthe plein d^ erreur.
Cet infâme- né Minotore, Qui les corps des enfans dévore, Livrés à sa glouîle fureur.
l6 LIVRE PREMIER
Ta aurais part en la grand' œvre De ce feuvre,
Que tant industrieux on voit,
Icare, si tu laissais fere A ton père.
Et si sa douleur le pouvait.
Par deux fois pourfilant tes ailes En or, le cueur lui trassaillit, Et, ridant les ondes cruelles^ Par deux fais des mains paternelles V outil et la farce faillit;
Si bien que Vœvre encommencée,
Mi-tracée, Valant de soi tout étrange.
Lui fist quitter la place vide.
Que r humide De Vair et des ans ont mangé.
Sous cette parienne pierre.
Ma sainte guide ne souffrit Que plus en ces merveilles j'erre :
J'entre, et mets le genoil à terre.
Puis telle prière elle offrit :
« 0 Dieu de Tenede et de Clare,
Et Paîhare, Vive voix des oracles surs.
Si ta sainte ardeur, qui s'enflamme
Dedans rame, Onques ne dédaigna tes seurs,
« Ouvre-nous tes divins oracles
Tousjours quand nous t'invoquerons,
Et ne détourne tes miracles.
En ces cumeans habitacles,
Sur les choses que nous querons.
« Fai ta prestresse secretaine.
De toi pleine.
Ores venir prophétiser Les grands heurs promis à la France
Par présence Veuille lui tant favoriser
« Que seulement elle n'écrive Sur des feuilles ses obscurs vers, Ains d'une voix hautement vive Crie Vheur qu'il fault qui ensuive Des hauts Dieux les destins couvers, »
A cette parolle divine, La cortine, L'autel et le saint ornement, Donnant lieu à la chose ditte,
S'enîr' agitte.
Tremblant d'un doux secou'ément.
La Muse, recevant le sine.
Message de son frère cher.
Laisse la maison Apolline, Et, prenant mon bras, m'achemine Droit au prophétique rocher.
Nous arrivons tôt à l'hôtesse
Et prestresse D'Apollon, qui par certeins vers Parlait en ces lieux solitaires :
Grands mystères Tantôt me furent decouvers.
Lors une caverne profonde Dressée d'un front merveilleux, Que le roch Euboïen fonde, Obscure, horrible et furibonde, A coup vint étonner mes yeux
Avec cent grands gueules béantes,
Abboianîes, Où il faut qu'en se forvoiant La voix enclose en cent s'écarte,
Puis s'en parte y Quand la Sibylle va criant.
Là davant la compagne mienne M'abbaisse et met sur les genous.
Puis dit : « 0 vierge Amphrisienne, S'il est vrai qu'Apollon te tienne^ Tout maintenant regarde-nous ! »
A peine eut la parolle ditte
Que subite La Cumaine du grand rocher Sort, et de cette réponse use :
« Sainte Muse, Je ne vous sauroi rien cacher. »
Lors je ne sçai quelle prière Seule entre ses dents marmonna, Trois fois se retira arrière. Trois fois regarda la lumière, Et trois fois l'antre environna.
Puis d'un corps, ce me semble, étrange
Toute change, Une autre voix elle halena; Au chef les cheveux lui dressèrent,
Et changèrent.
Et rien plus d*humain elle n'a.
A coup, de rage toute pleine, Va crier d'un horrible émoi :
<i Voici le Dieu qui me demaine, Voici mon grand Dieu qui m'entraine, Voi le ci, lognés-vous de moi! »
Lors une peur soudaine et froide,
Apre et roide.
Que tout effroié mon cueur eut.
Despuis ma teste hérissée,
Englacée, M'abbaîant, à mes pies courut.
A donques toute elle s'élance Par l'antre, et là fet aguiser Sa voix hideuse, puis s'avance.
Puis, se tournant devers la France, Commence ainsi prophétiser.
« 0 destinées tout-puissantes, Ah ! trop lentes.
Quand nous tirerés-vou: le tens
Que rheureuse françoise terre, Hors de guerre,
Conjoindra deux esprits contans ?
a Quand verras ta déesse humaine En mille grâces et beautés, 0 bien heureux fleuve de Seine, Montrant une face sereine, Reluire davant tes autels^
« 0 Vierge, ores le Ciel r incline
Et destine, Le Ciel tout fet, le Ciel tout peut Voici venir un brave prince
Qu^ amour pince.
Qui te pourchasse et qui te veut.
« Voici ramant par doux allarmes Q^ue le petit Dieu jette à bas, Faisant de tes beautés ses armes; Voici riiéroe aux amours fermes.
Qu'iras ensuivant pas à pas.
« Je vois toute France assemblée
Ja troublée, Qji'elle ne te peut retenir; Je Yoi puis une terre heureuse.
Fort joieuse De te voir en ses bras venir.
« J'oi desja comme elle t'appelle, Sentant élever son bon heur, Et ja ta servante fidclle Se mire en ta présence belle.
Vrai pourtrait d'un roial honneur.
« Mais, ains que la parolle mienne
Lui avienne, 0 France, tu as à souffrir :
0 Dieux, que d'aventures doubles.
Que de troubles, A mes yeux se viennent offrir !
« Mais rien perdre cueur ne te face, Si tes forts ennemis hâtifs A ton sang forcent une place.
Et si Mars d'une fiere audace Traine tes héroes captifs.
« Car le Ciel, qui pour ton bien veille,
V appareille L'heur sous une infeliciîé, Te rendant ja, pour l'avantage
De l'outrage, Ton antique port et cité.
« Bellone laisse la campagne.
Deux Nymphes vont la repousser, Tout ce qui est perdu se gagne :
Ha! je voi la France et l'Espagne, A ce coup, d'amour s'embrasser.
«. 0 d'Alcide le fort lignage, Pren courage,
Le Ciel f et ces appointemens :
La plus belle que le jour voie.
Il renvoie
Recevoir tes embrassemens :
« Et si promet la race tienne Croître en hauts jets, si glorieux Qu'avant que ton jour fatal vienne Verras en vertu ancienne Resusciter tes grands aieux.
« Et toi, regarde un puissant septre
Bien haut croître Es fortes mains de tes enfans, Et, par Vheur grand que tu leur donnes.
Les couronnes Reluire en leurs chefs triumphans,
« Desja je vol marcher leur gloire, Dés les champs où l'Aurore luit Jusqu'où la tarde Tethys noire Voit de Phœbus les chevaux boire.
Puis par tout ételer la nuit.
« Un prince en ta race vient naitre,
Qui doit esîre Le seul César qui vangera Ses anciens aieux de Troie,
A qui proie Le Turc infidelle sera.
« Le Turc non seul, ains sa puissance, Rien de plus grand ne pourra voir; L'âge d'or reprendra naissance.
Et de la terre et de la France Ne sera qu'un mesme pouvoir.
« La grand' force où Tyîan se lieve
Périt brieve; Aussi celle où le midi point:
Du couchant la toute dernière,
Non guerrière.
En son heur ne périra point.
« Jusques à tant que l'œvre immonde De ce vieil estre terrien, Dejognant la machine ronde, Rompe les fondemens du monde.
Remettant ce tout en son rien.
Tels siècles les Naroues pâlies,
Sœurs fatales.
D'un accord veulent j a filler ; Le Dieu qui fet chose si grande
Me commande, A ce coup, de le révéler. »
Lors, comme la grand' mer poussée Fet monstrueux flots amasser.
Par les contraires vens brassée.
Puis enfin se rend abbaissée Et cesse de se courrousser,
La Sibylle, en son fier courage j
Perd la rage, Vespriî en elle refroidit, La face lui revint sereine.
Puis soudaine Au profond antre se perdit.
Adonques mon escorte chère.
Qui cependant ne m'élogna, Volant du clair jour la lumière Tumber en l'onde marinière, Me criant à coup m'empogna.
Je m^éten, ouvrant œil et bouche.
Tout farouche
Des sibyllins cris furieux;
Puis, me levant à sa parolle.
Loin s'envolle
Le pesant sommeil de mes yeux.
Allors la Nymphe gracieuse Me dit : « Fiche en ton souvenir La réponse ores non douteuse Sur celle destinée heureuse Qui doit à la France avenir;
« Et anime de telle gloire
Ton ivoire.
En ces miracles, si souvent.
Qu'en vain sa certaine parolle
Ne s'envolle, Pour servir de jouet au vent.
« Donq^ aux vers que tu appareilles Fai tes cordes si bien chanter Que ta Princesse en ces merveilles Sente ses ravies oreilles D'un divin accord contenter. »
Auprès de moi gisoit ma harpe.
Que je happe.
Pour l'animer avec ma voix; Lors soudain ces vers j'y compassé.
Puis l'embrasse, Sus elle promenant mes dois.