I.'inforluné lève dans sa douleur
Des yeux jaloux de toute la nature :
Et , si son cœur , en ce triste abandon ,
Ose s'ouvrir à l'espoir du pardon,
Quel doute affreux , et quelle inquiétude
De ses destins accroît l'incertitude !
S'il était vrai qu'un père courroucé
Contre le fils dont il est délaissé ,
180 LENFAiNT PRODIGUE.
Eût chez les morts emporté sa vengeance? Et ce pardon, celle tendre indulgence, Que d'une mère il a droit d'espérer , Si de sa tombe il fallait l'implorer ? Ah ! loin d'offrir à leurs cendres tranquilles Un deuil sans fruit et des remords stériles , Dans les déserts quand il errait caché , Pourquoi la mort n'a-t-elle pas tranché Des nœuds maudits et des jours inutiles ?
Son désespoir formait ce vœu cruel ,
Quand un Hébreu de l'âge d'Azaël ,
Qui , dans les jeux de leur commune enfance ,
Plus d'une fois à ses yeux s'est offert,
Par le chemin qui conduit au désert
Sort de Gessen , et jusqu'à lui s'avance.
(l'est de Ruben le jeune messager
Qui sur la route où son devoir l'appelle
Vient chaque jour avec un soin fidèle ,
Et près d'un père amène l'étranger
Que sur son fils il veut interroger.
Du voyageur la détresse effroyable , D'affreux lambeaux sur son corps pres<pie nu , Ses traits changés, aux yeux qui l'ont connu Tout désormais le rend méconnaissable,
« Rassurez-vous : je viens vous secourir , » Lui dit l'Hébreu, qui l'aborde avec joie.
» Sur ce chemin , c'est Ruben qui m'envoie.
» Suivez mes pas ; sa tente va s'ouvrir
» Au voyageur fatigué de la route.
» Des bords du Nil vous arrivez sans doute ?
» En visitant l'opulente >Iemphis,
» Du saint vieillard que tout Gessen révère
» Vos yeux peut-être ont vu l'indigne fils?
» Des longs chagrins dont il accable un père
» Si jusqu'à vous le bruit est parvenu.. ..
» Vous frémissez ?. . . son nom vous est connu.
» Ah ! parmi nous , promettez-moi de taire
» Les vils excès où l'ingrat s'endurcit;
» Plus d'une fois ce fidèle récit
» D'un juste deuil vint affliger sa mère.
» Envers les siens puisqu'il fut sans pitié ,
» Que de Gessen son nom soit oublié !
» Mais vous , mon frère , allez jusqu'à la tente
» Où du vieillard les soins vous sont olTerls.
» Quelques malheurs que vous ayez soufferts ,
» Espérez tout de sa vertu constante;
» Le Dieu qu'il sert est le Dieu dont la main
» Soutient le pauvre , et nourrit l'orphelin. »
Il dit , s'éloigne , et vers Gessen devance Le voyageur qui demeure sans voix.
Quand tous les maux l'accablent à la fois , « O Dieu , dit-il , après un long silence , » Au malheureux à souffrir condamné
182 LENTANT PKOUIGUE.
» Pourquoi le jour a-t-il clé donné?
» Il est trop vrai, j'ai détruit la tendresse
» Dans tous les cœurs amis de ma jeunesse,
» A quels appuis vais-je donc recourir ?
» Tout me repousse. Ah ! du moins de mon crime,
» Dieu l'a permis , tu ne fus point victime :
» Tu vis , ma mère, et moi je dois mourir !
» Heureux encor, puisqu'ici je succombe,
» Si du désert les sables dévorants
» A tes regards sur cette plaine errants
» Cachent ma cendre et dérobent ma tombe !
Qu'oses- tu dire , insensé! quel effroi Vient , près du but , décourager ta foi ? Dieu t'a gardé la mère qui t'adore , Et du pardon tu peux douter encore !
Eh ! malheureux , ne dois-tu pas savoir Tout ce que peut une âme maternelle ?
Le repentir n'est pour toi qu'un devoir ; Mais le pardon est un besoin pour elle. Va donc , ingrat , où ta mère t'appelle ! L'orgueil en vain t'inspire un autre vœu : Pour apaiser la divine colère , Tu dois porter jusqu'aux pieds de ton père De tes erreurs l'humiliant aveu !
Soit que l'archange , au jeune Hébreu fidèle ^ Par ce discours eût animé son zèle ;
Soit qu'en secrot un ascendant vainqueur,
De ses remords calmant l'inquiétude,
Accrût sa force , et déjà dans son cœur
De ses devoirs réveillât l'iiabitude ,
II marche enlin. Des tentes de Ruben
II a repris la route accoutumée.
Autour de lui , des foyers de Gessen
Il voit déjà s'étendre la fumée ;
Déjà sa course a franchi les ruisseaux
Où de Ruben s'abreuvent les troupeaux.
En s'avauçant dans la fertile plaine ,
Dans les jardins , il reconnaît à peine
Les bois grandis , les jeunes arbrisseaux ,
A son départ famille humble et rampante ,
Oui , dans les airs déployant ses rameaux ,
Du vieux Ruben couvre déjà la tente.
De ce réduit qu'habite encor le deuil
Il touche enfin le redoutable seuil.
Quand une voix du sein de cet asile
Se fait entendre , et l'arrête immobile ;
« Oui , cher époux , ton fds t'a délaissé »
(Dit celte voix qu'il ne peut méconnaître) ,
« Mais devant toi s'il osait reparaître,
» Le malheureux serait-il repoussé ?
» Ah ! tu vois trop ma tendre inquiétude.
» Tout , en ces lieux , m'atteste vainement
» Et son absence , et son ingratitude ;
» !Mon cœur, bercé d'un doux pressentiment.
184 l/EiNFANT PRODIGUE.
» L'attend toujours clans cette sol itude.
» Sans me blâmer, plains mon aveuglement.
» Eh! de mes vœux pourrais-tu prendre ombrage?
» C'est toi que j'aime en ta vivante image.
» Oui , ta tendresse est mon plus sûr trésor,
» Des autres biens Neplitale est peu jalouse. . . .
» Mais , s'il venait , tu me verrais encor
» Heureuse mère autant qu'heureuse épouse. »
Ah ! c'en est trop. A ces mots , Azaël ,
Rendu sans doute à sa vertu première ,
Ouvre la tente , et , comme un criminel ,
Le cœur brisé , le front dans la poussière :
« Grâce! dit-il; je suis ce malheureux
» Qui , s'échappant de vos bras généreux ,
» Loin du séjour de son heureuse enfance
» Alla porter sa folle indépendance !
» Sur quel espoir et pour quels biens honteux
» Je dédaignai le bonheur véritable !
» Ah ! quand le cœur forme un dessein coupable ,
» Dieu nous punit en exauçant nos vœux.
» Couvert de honte , accablé de souffrance ,
•) La mort long-temps fut ma seule espérance ;
» Je l'implorais; enfin , je me suis dit :
» Rassure-toi, tu ne fus pas maudit,
» Et le remords m'a conduit à mon père.
» S'il est un vœu que j'ose encor former,
>) Mon lâche cœur ne vient pas réclamer
CHANT IV. i85
» Cps noms si doux et de fils et de frère. M Où sont mes droits à ces titres flatteurs? » J'ai tout perdu ; mais , pour unique grâce , » Soufl'rez qu'au moins parmi vos serviteurs » On me reçoive à la dernière place. »
D'un fils coupable ô fortuné retour !
O d'une mère inépuisable amour !
Eh ! qui peindrait cet instant plein de charmes ,
flet heureux jom-, payé de tant de larmes !
Dans le délire où s'égare son cœur ,
Des mots sans suite échappent de sa bouche :
« Quoi ! c'est mon fils! mais, non! c'est une erreur. »
Pour s'en convaincre , elle approche , le touche ,
Arrête à peine un regard douloureux
Sur tous ses traits qu'a flétris l'indigence;
D'un long baiser couvre son fiont poudreux ,
Au cœur d'un père éveille l'indulgence ,
Et , sans regret aux pleurs qu'elle a versés ,
Bénit le ciel de tous ses maux passés.
Mais le vieillard , plus calme dans sa joie :
« Quand Dieu , dit-il , près de nous te renvoie ;
» Quand, t'accusant de tes torts expiés,
» Le repentir te ramène à mes pieds ,
» Je n'irai point , écoutant la colère ,
» D'un vain reproche accabler ta misère.
ISf) L'ENFANT PRODIGUE.
» Pour Ions tes maux Dion m'a donnô des pleurs, » El des pardous p.our toutes tes erreurs, » Yieus, mou enfaul ! si ton cœur est sincère, » Relève-toi ; je suis encor ton père. »
Dès que Piuhen , par ce mot solennel , Eut lassuré le trend)lant Azaël Qui dans la poudre à ses pieds s'humilie , L'ange aussitôt , témoin mystérieux Du pacte saint qui les réconcilie , Loin de Gessen prend son vol radieux ; Et le pardon fut écrit dans les cieux.
Le jeune Hébreu , dans les bras de sa mère , Autour de lui cherchait en vain son frère , Quand tout à coup , promenant le regard Sous cette tente où sa famille habite , Il reconnaît la fille Israélite Qui dans le fond , seule , assise à l'écart , lAluet témoin de leur commune ivresse, Semblait cacher sa tremblante allégresse. En la voyant, son cœur n'éprouve plus (le feu des sens dont la rapide flamme Aux bords du Ml aviiit troublé son àme; Mais, déplorant ses plus beaux jours perdus, « Hélas! dit-il à sa nv're étonnée, » Yoici la sœur que je m'étais donnée ! «
Nophtalo alors : « Viens t'assfoir pirs de moi ,
» De mes chagrins douce consolatrice !
» Cher Azaël , entre ton père et toi
» Sa voix toujours se fit médiatrice.
» De ton retoui', sans ses généreux soins ,
» Ruben et moi ne serions plus témoins,
» Son cœur toujours , pendant ta longue absence ,
» Avec le mien souffrit d'intelligence;
» Toujours ensemble, après l'avoir pleuré,
» Ensemble encor nous t'avons espéré.
» Juge à présent si Je|)htèle m'est chère !
» ïu dois l'aimer, car elle aime ta mère;
» Et si ton cœur , égaré trop long-temps ,
') Ac(piitte enfin ma plus douce promesse ,
» Elle est à toi ; rends à ses jeunes ans
» Tout le bonheur que lui doit ma vieillesse. »
La jeune vierge , à ces mots si flatteurs ,
Pleure de joie et rougit de ses pleurs.
Telle, au matin, quand l'eau des cieux l'arrose,
De Janoé s'épanouit la rose.
Mais d'Azaël que le cœui- est troublé !
De son boniieur il se sent accablé :
« Eh quoi ! dit-il , cette vierge si pure
» Consentirait à me donner sa foi !
» Quoi ! ses regards me verraient sans effroi !
» I»uis-je en douter quand ma mère l'assure?
» Ah ! cet espoir qui me semble si doux , )) Du repentir s'il est la récompense , » Aux cœurs heureux qu'habite l'innocence , » Dieu juste et bon , quel prix réservez- vous ! »
Ainsi déjà, vers la beauté qui l'aime , Sans le savoir, le jeune Hébreu lui-même' Est entraîné par un charme vainqueur ; Et toutefois , dans le fond de son cœur. Il rougissait de s'offrir devant elle , Couvert encor du même vêtement Dont l'aspect seul à tous les yeux révèle De ses excès le juste châtiment.
Mais Ruben parle : à la voix paternelle , Du voyageur l'onde a baigné les pieds ; L'or à ses doigts en anneaux étincelle ; De frais tissus , promptement dépliés , Ont aux regards dérobé sa misère ; Un lin plus pur couvre son front joyeux ; Sur son amante il lève enfin des yeux Enorgueillis des bontés de son père ; Et le vieillard , célébrant le retour Du jeune fils que pleurait son amour , Pour le banquet veut que Pharan choisisse De ses troupeaux la plus grasse génisse.
A ces apprêts , un souvenir cruel S'est réveilié dans le cœur d'Azaël.
« Pourquoi , dit-il , on co moment prospère,
» Auprès (le vous, ne vois-je pas mon frère?
0 Lui seul, hélas! quand je quittai ces lieux,
» A mon départ refusa ses adieux ;
» Lui seul encore , ici , manque à ma joie.
» Que je l'embrasse , ou qu'au moins je le voie ! »
Tels s'exhalaient de ce cœur douloureux
La douce plainte et les timides vœux ,
Quand de Pharan la voix se fait entendre.
Son frère alors , pour voler dans ses bras ,
Se précipite au-devant de ses pas ;
Mais lui , de loin , sans le voir, sans l'attendre :
« Eh bien , mon père ! enfin l'événement
» Vient de répondre à mon pressentiment.
» Lorsqu'Azaël , las de sa vie errante ,
» Reviendrait im , sous cette même tente
» Où de sa fuite il forma le projet ,
» ^''ai-je pas dit que des bontés d'un père
» Lui seul encore il se verrait l'objet?
» Qu'il soit heureux , j'y consens, c'est mon frère !
» iMais, quoi ! pour lui voudrait-on m'oublier?
» De son bonheur pourquoi m'humilier?
» Quels sont mes torts? Quand une folle ivresse
» Aux bords lointains égarait sa jeunesse ,
» Ces mêmes chami)s , qu'il avait méprisés ,
» Par mes sueurs se sont fertilisés.
» Jamais , ixnu'tant , l'équité paternelle
ion L'ENFANT PRODIGUE.
» N'a de SCS (Ions rrconiponsé mon zôlc ,
» El, par des yeux contre moi prévenus,
» Mes soins toujours ont été méconnus ! »
« Oh! dit Ruben, même en nos jours prospères,
>' Que de tourments blessent le cœur des pères!
» Dieu m'est témoin si le mien est changé.
» Entre mes fds mon amour partagé
» N'eut pour aucun d'injuste préférence.
» Mais de leur sort quelle est la diiïérence !
» Pharan , ton frère exilé , malheureux ,
» Cherchait en vain où reposer sa tète,
» Et du désert subissait la tempête ,
» Quand , près de moi , tout riait à tes vœux.
» Songe à ses maux. Sans doute, il fut coupable;
» Mais , dans Gcssen puisqu'il put revenir,
» Dieu prit pitié de son sort déplorable.
» Quand Dieu pardonne, est-ce à nous de punir? »
Il dit : soudain l'autorité d'un père
Veut rapprocher et l'un et l'autre frère;
Mais Azaël, qui se sent repoussé :
« Hélas! dit-il, ici j'arrive à peine,
1) Et ma présence y réveille la haine.
» Non , tous mes maux n'ont point encor cessé !
» Si mon bonheur doit affliger mon frère ,
» Punissez-moi , rendez-moi ma misère.
» IMon cher Pharan , j'implore ta pitié I
» Peut-être encor n'ai-je point expié
') Tous les excès dont je me sens coupable ;
» Peut-être ici trop de bonté m'accable ;
» Mais connais-moi , lis au fond de mon cœur.
» Quand, ce matin, j'entrais sous cette tente,
» J'étais bien loin d'espérer mon bonheur.
» Que réclamait ma voix faible et tremblante ?
I) Le pain du pauvre et l'eau du voyageur.
» Je dois le reste aux bienfaits de mon père.
» Ton cœur enfin n'est-il pas rassuré ?
» Eh bien ! commande , et je te servirai
)) Jusqu'au moment qui me rendra mou frère.
» Parle; faut-il... ? » Sa mère le relient,
Pâle d'effroi ; son amante supplie ;
Ruben frémit, indigné qu'on oublie
Les (b'oits d'un fils que lui-même soutient.
Pharan s'apaise, et bientôt dans son àme
De ses fureurs se repent et se blâme.
Confus enfin de ses emportements ,
11 a cédé ; les larmes de son frère
Ont attendri sa jalouse colère ,
Et de son cœur les vieux ressentiments
Se sont éteints dans leurs embrassemeuts.
Le voyageur, recueillant sa pensée ,
A sa famille autour de lui pressée ,
Raconte enfin les dangers qu'il courut :
Dans les plaisirs son absence écoulée ,
Hors de Memphis sa détresse exilée ,
Son désespoir que Dieu seul secourut.
Et même alors à sa tremblante épouse , I.e malheureux , soit honte , soit pitié , Pour épargner sa tendresse jalouse , De ce récit dérobait la moitié.
3Iais du banquet enfin l'heure s'avance. Ah! renaissez aux tentes de Ruben , Des cœurs unis heureuse confiance , Transports d'amour, doux préludes d'hymen , Jour de bonheur, et surtout d'espérance ! Et toi , long-temps transfuge d'Israël , Toi , son espoir ; au banquet paternel , Jeune exilé , viens reprendre ta place.
Viens ! une épouse y va suivre tes pas. De tes erreurs elle gémit tout bas , Mais dans ses yeux tu peux Ure ta grâce. Pharan lui-même , à tes transports joyeux N'oppose plus un dépit envieux.
De tes amours la légitime ivresse Va de Ruben ranimer la vieillesse.
Mais, quel plaisir, quel autre enchantement Peut de ta mère égaler l'allégresse !
Son cœur éprouve un pur ravissement ; Sur tous ses traits le bonheur se déploie , Et le ciel même eût envié sa joie.
tîN DU QUATRiiîME ET DERNIER CHANT.