‹ Œuvres poétiques de V. CampenonChapitre 19 sur 39 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

Ferrare était en paix : les fêtes et les jeux Succédaient dans ses muis à des jours oi-a^eux. Le temps aA ait calmé les discordes ci\ iles ; Les lois osaient parler ; dans les champs, dans les villes, Le Guelfe cp'.e la nuit surprenait en chemin S'arrêtait sans péril au toit du Gibelin. On oubliait ces jours, effroi de la patrie. Où la vengeance, armant d'une égale furie Cités contre cités, maisons contre maisons. Aiguisait les poignards, combinait les poisons; Tous ces fougueux excès d une haine sanglante Me vivaient déjà plus que dans les vers de Dante.

Du sein de ce bonheur que cimentaient ses lois, Alj)lionse gouvernait l'indolent Ferrarois.

Los hoaux-arts à sa cour s' empressaient de paraître. Sa iioI)Ie amlMtion eut voulu voir renaître Les jours où L'Ariostc, honneur de cette cour, Par ses vers la flattait, l'instruisait tour à tour, Des jeux de la férié animait son langage. De la raison séduite arrachait le suffrage, Déiidait tous les fronts, captivait tous les goûts, Et, charmant h la fois les sages et les fous, Prodiguait aux transports de Ferrare idolâtre Tous les enchantements de sa muse folâtre. Mais les temps sont changés. Pour les muses perdu , De Roland au tombeau le chantre est descendu. Le front ceint d'un cyprès, de crêpe enveloppée. Aux bords de l'Eridan, la plaintive Epopée Attendait, veuve encor, qu'un autre amant des vers De L'Arioste éteint lui rendît les concerts ; Espoir toujours déçu ! nul chantre, nul poète N'avait osé toucher à sa lyre muette.

Seulement Guarini, dans un timide essor, Une flûte à la main, faisait entendre encor. Non loin des bords heureux où le fleuve se joue. Des airs (jue dédaignaient les bergers de Mantoue. Alphonse toutefois par un soin i)rolecteur Du doux Pastor fido récompensait l'auteur. Ce prince avait voulu qu'à sa muse facile Le château de Modèiie olfrît un noble asile ; Là, d'utiles travaux retenaient Guarini , Eloigné de la cour sans en être banni.

Mais ce goût des beaux-arts dont Alphonse s'honore, Combien ses jeunes sœurs, Lucrèce et Léonore, Tout en le partageant l'inspiraient à sa cour ! Quel charme toutes deux prêtaient à ce séjour ! Léonore surtout, l'idole de Ferrare, L'appui du malheureux ! Eh ! quel être barbare Eût pu voir sans amour, dans ses goûts, dans ses traits, Ce mélange enchanteur de charmes et d'attraits ? Son cœur qu'habite cncor la paix la plus profonde Semblait inaccessible aux orages du monde. Les arts, de son esprit nobles délassemerits, N'enlevaient à ses jours que de rares moments ; Souvent loin de la cour et dans la solitude Elle avait des plaisirs bien plus doux que l'étude ; Là, ses bienfaits nombreux qu'elle cache avec soin Ont pour prix son suffrage et Dieu seul [wuv témoin. Doter de ses secours la beauté malheureuse, Visiter en secret la couche douloureuse, Où contre un mal cuisant lutte la pauvreté ; Dans un prompt avenir lui montrer la sauté ; De l'erjfant qui survit au trépas d'une mère Protéger l'abandon, adopter la misère; Ainsi coulaient ses jours, et de ses doux loisirs Les anges dans les cieux enviaient les plaisirs.

Un bonheur qui si loin semblait devoir s'étendre , Des caprices du sort aurait-il dû dépendre !

I9ri LE TASSE.

Qui peut donc le troubler, et quoi nuago obscur Va changer tout à coup un horizon si pur?

Un intérêt puissant près d'Alphonse ramène

Louis son frère, honneur de la pourpre romaine,

Espoir du Vatican et son plus ferme appui.

Quel motif inconnu le rappelle aujourd'hui?

Il semble qu'un orage à sa voix se prépare,

Louis arrive à peine à la cour de Ferrare ,

Qu'aussitôt , s'entourant de soins mystérieux ,

Sa prudence omln'ageuse évite tous lea yeux.

Pour témoin il ne cherche , il ne veut que son frère ,

Et des secrets d'Etat le sûr dépositaire,

Albano, craint des grands, du peuple détesté ,

Mais d'Alphons(! en tout temps avec fruit consulté.

« Vous dormez, leur dit il, sur le bord d'un abîme.

» Eh quoi ! vous ignorez quelle guerre, quel crime

» Le Pontife romain prépare contre vous !

» Dès long-temps son orgueil a vu d'un œil jaloux

« Le Ferrarois soumis h votre obéissance.

» Il veut du grand nom d'Est abaisser la puissance.

» Ce projet ({ui long-temps contre notre maison

» Excita les fureurs de Jule et de Léon ,

» Grégoire instruit par eux déjà le renouAelle.

>) 11 craignait ma présence : affectant un faux zèle,

» Il m'écarte de Uome, et veut que dans Paris

» Des Enfants de Calvin j'aille étouffer les cris.

» J'obéis, que fait-il? Il appelle à son aide

>> Un enfant de l'Espagne, nn Pèdre de Tolède,

» Oui des Napolitains gouvernant les Etats

» Va pour vous envahir lui prêter ses soldats,

» Ce traité s'exécute au moment où je parle.

» Pèdre est prêt à marcher ; dès qu'à la cour de Charle

» Les plus saints des devoirs me tiendront arrêté,

» Leur complot contre vous éclate en liijerté !

» Jugez donc, sans délai, du parti qu'il faut premlie. »

« Tl n'en est qu'un, mon frère, etvousdevezm'entendre, iRépond Alphonse ; « un seul, et l'honneur l'a dicté. » C'est le glaive à la main qu'il sera discuté, » Ce pacte où leurs fureurs se liguant sans courage » Des princes mes aïeux marchandent l'héritage. ■) Ah ! puisqu'il faut sortir de mon obscur repos, » De Pèdre, avant un mois, j'atteindrai les drapeaux. I) Sans vouloir d'alliés qui marchent à mon aide , » J'irai, j'attaquerai ce héros de Tolède; » Et quelque espoir alors qui puisse enfler son cœur. » Je consens que Ferrare appartienne au vainqueur. »

Albano, sans blâmer cette bouillante audace :

« N'exagérons, dit-il, ni danger ni menace.

» Ce pontife égaré qui s'agite aujourd'hui

>) M'inspire peu d'effroi ; mais n'est-il donc que lui

» Qui se puisse enivrer d'une ardeur téméraire?

» Lisons dans l'avenir. Aussi bien que la guerre.

» Souvent la politique a défendu les cours ,

» Souvent la valeur même emprunta son secours.

» Non que je veuille ici par quelque déféience

» Du Souverain de Rome acheter l'alliance.

» Que feraient des traités à qui n'en garde aucun ?

» Mais quand, pour écarter un témoin importun ,

» A la cour de Paris il prétexte un message,

» Ne peut-on profiter de ce même voyage

1) Et du piège qu'il tend se servir contre lui ?

» De Charles même osons solliciter l'appui.

» Cet allié suffit pour que Rome nous craigne.

» Sur Charle, il est trop vrai, c'est Médicis qui règne.

» Un hymen, que déjà méditaient mes projets,

» Peut de vos deux Etats unir les intérêts.

» Abordons Médicis : j'aperçois auprès d'elle

» Un de sesfds encor restés sous sa tutelle,

» Du duché d'Alençon le jeune possesseur.

» Pourquoi ne pas l'unir à votre auguste sœur ?

» Est-il au sein des cours un roi qui ne s'honore

» Du titre glorieux d'époux de Léonore ?

» Charle a peu d'alliés ; l'effroi règne à sa cour.

» Que Louis de plus près observe ce séjour.

» Sans offrir votre sœur, qu'au jeune prince il vante

» Le charme éblouissant de sa beauté touchante :

» Que dans tous ses discours vos Etats, votre nom

» Viennent de Médicis tenter l'ambition ;

» Je ne vois plus d'obstacle h vos desseins ; la France

» Appelle de ses vœux cette utile alliance;

» Vos Etats affermis on recueillent les fruits, » Et (le Rome à jamais les complots sont détruits. » Il cesse de parler, et l'un et l'autre frère Adopte avec transjîort cet avis salutaire.

Alphonse toutefois, tristement détrompé Des projets do bonheur qui l'avaient occupé, Du sein de son palais où sa cour est muette, Promène sur Ferrare une vue inquiète.

]1 s'étonne d'y voir ce concours d'étrangers Du pays qu'il gouverne habitants passagers. Malheur aux citoyens que Naple aura vus naître ! A ses yeux prévenus chacun d'eux est un traître Qui vient jusqu'à Ferrare épier ses projets. Il les en bannit tous, et ceux de ses sujets Que les liens du sang, l'amitié, l'habitude. L'attrait des mêmes goûts ou d'une même étude A lem* sort tient unis, du même arrêt frappés Dans la proscription sont tous enveloppés.

Cessez, jeux de la paix, cessez, danses légères ! L'effroi va diviser tout ce peuple de frères. L'égoïsme jieureux et sur soi replié Ne connaît déjà plus de parent , d'allié ; Plus d'asile aux proscrits. Endurci par la crainte. Chacun ferme son âme au malheur, h la plainte. De l'hospitalité se détendent les nœuds. Partout la défiance et le soupçon haineux

Soiilllenl, dans les cilcs, les fureurs doniesliques Et sèment, en courant, ces rumeurs propliéticjues, Ces bruits de l'avenir, présages alarmants. Et d'un Etat (rouble premiers ébranlements. Cependant se présente aux portes de la ville, Un homme, un inconnu (jui réclame un asile. Son front paisible et fier, ses traits majestueux, Je ne sais quel éclat dont s'animent ses yeux. Tout peint d'un grand dessein sa pensée occupée. On lui montre l'édit ; il remet son épée , Se livre au magistrat et s'avoue étranger. IMais quand sur d'autres points on veut l'interroger. Sur ses desseins, son nom, son pays, sa naissance. Sa bouche obstinément garde un profond silence. Victime de malheurs fju'il ne peut révéler. Au prince de Ferrare il demande à parler; Quoiqu'il n'aitpoint de droitsà l'honneur qu'il réclame, Ce n'est que devant lui que s'ouvrira son âme,

Il est de ces mortels qui , par un art secret , Savent au fond des cœurs reniuer l'intérêt : Ils parlent; aux accents de leur voix inconnue, La |)eisuasion sans effort s'insinue ; On ne sait quel prestige ou quelle autorité Donne à leurs moindres mots un air do vérité. Telle est de l'étranger la naïve éloquence. Soudain le peuple entier le prend sous sa défense ; Ferrare est tonte à lui; le magistrat en vain

Vionl pour c'\(''Cutor l'ordre du souvcraiu. L'«'dit, le magistrat tout à coup saus puissance Avec le peuple entier semble d'intelligence; Alphonse même, ému d'un désir curieux, Veut que cet homme obscur soit offert à ses yeux; Il permet que ses sœurs et le légat , son frère , Soient témoins du récit qu'il a promis de faire ; Et déjà l'étranger, qui paraît devant eux , Incline en leur présence un front respectueux; Puis, levant ses regards sur l'auditoire auguste : « Heureux, s'écria-t-il , trop heureux l'homme juste , » A qui le ciel permet, pour prix de sa vertu, » De vivre aux mêmes lieux où son père a \ écu I I) Là, tout vient affermir, en son âme attendrie, )) Les nœuds de la famille et ceux de la patrie ; » Sous le même horizon, pi'ès des mêmes amis; » Au banquet fraternel il est toujours admis, » Et si le ciel jaloux, pour l'éprouver peut-être , » L'arrache quelque temps au toit qui l'a vu naître , )» Il y rentre du moins , sûr d'avoir un tombeau » Aux lieux où la nature a placé son berceau. » Pour moi, de tous ces biens j'ai perdu l'espérance. » Aux murs de Sorrento j'ai reçu îa naissance. » Du plus heureux hymen j'étais le dernier fruit; » Elevé près d'un père et par lui seul instruit, » Mes progrès de son cœur éveillaient la tendresse. » Ma mère qui déjà, dans une égale ivresse, t EiUre ma sccur et moi partageait son amour ,

» Neuf fois (le ma naissance avait fêté le jour ,

» Quand un vil Espagnol que Tolède a vu naîlie,

» Au sein de mon pays vint s'établir en maître.

» INaples se débattait sous ce joug étranger.

» Pour mieux l'assujettir il voulut ériger,

» Les tribunaux sanglants, honte du sacerdoce ,

» Où des hommes, poussés par un zèle féroce,

» A tous les malheureux que leurs lois ont frappés

» Font subir de l'enfer les feux anticipés.

» Mon père apprend bientôt quelle horreur se prépare.

» Il accourt, il pénètre au palais du barbare.

)) Contre cet attentat, son indignation

» Ose invoquer Dieu mêjne et la rehgion.

» Tant de nobles motifs soutenaient son courage ,

» Tant de force et d'audace animait son langage,

» Que Pèdre intimidé renonce à son dessein.

» Mais l'offense vivait, et déjà dans son sein

I) De noirs ressentiments s'amassaient en silence.

» Oh ! qu'il différa peu son horrible vengeance !

1) Au sein de sa famille à peine revenu,

» Du succès glorieux qu'il avait obtenu

» Mon père jouissait, quand une loi cruelle

» De son bannissement lui porte la nouvelle ;

» On lui ravit ses biens, son rang, ses dignités ;

» Moi-même, vers l'exil marchant h ses côtés,

» Je dois, heureux encor de soigner sa vieillesse ,

» Aux maux qu'il va subir préparer ma faiblesse ,

» Et celui de nous deux qui, sur le sol natal

CHANT I. 20o

» Oserait reparaître après l'arrêt fatal ,

» Aura Pèdre pour juge ot la mort pour salaire.

» Ce revers au tombeau précipita ma mère ;

» Tout couvert de son deuil j'allais quitter ces lieux ,

» Quand soudain. ., . ô ma sœur! ô douleur des adieux!

» J'entends eucor ta voix dont l'ardente prière

» Semblait recommander à la nature entière

» Ces deux infortunés qui, sans toi, si long-temps,

» Allaient compter les jours, les heures, les instants !

» Dieu juste! tu permis que je visse mon père

» Sans abri pom' cacher sa tête auguste et chère ,

» Toujours errant , toujours sous des cieux étrangers

» Et ne trouvant partout que des soins passagers,

» Qu'une aride pitié dont la froide assurance

» Est plus amère encor que n'est rindifîéreuce.

1) Durant vingt ans entiers ce chagrin prolongé

» Consumait lentement son cœur découragé.

» Rien à son désespoir ne rendait sa patrie.

» Les Muses, doux objets de son idolâtrie,

» Pour charmer cet exil qui doit être éternel ,

» Lui préparaient en vain leur dictarae immortel,

» Le poison dévorant dont son âme est saisie

» De ces fllles du ciel corrompait l'ambroisie,

» Ses yeux vers Sorrento se reportaient toujours.

» Les soins d'un fils, hélas ! n'ont pu sauver ses jom's.

') Il mourut, et je dis à la terre étrangère :

» — Pour sa cendre exilée, oh ! du moins sois légère I

0 Et moi qui survivais à ce fatal trépas»

2(Hi \M TASSE.

» A sa loiubo cnir'ouvcrtc ayant fendu les bras, » Je rcvnis, j'entourai ma douleur solitaire » De tous les souvenirs que me léguait mon père. » J'aimais à recueillir ses écrits dispersés, » Ses plans interrompus, ses travaux commencés, , » Les vers où sa tendresse instruisait mon jeune âge, » Tristes fruits de l'exil et mon seul héritage ; » Enfin, m'abandonnant aux transports les plus doux, » Je me sentis poète et j'adoptai ses goûts. » Il m'avait peint souvent ces guerres généreuses, » Où de nos chevaliers les phalanges nombreuses » Allaient du Dieu Aivant conquérir le tombeau; » Tout mon cœur s'enflamma pour un sujet si beau. » Je croyais voir son ombre en invoquant sa muse. » Douce et pénible erreur ! mais si je ne m'abuse , » Peut-être que mon nom, avec lionneur cité, » Sorlira, quelque jour, de son obscurité. » Elle m'inspire encor, cette muse sublime :) Qui m'entretient toujours des malheurs de Solyme. M Seigneur, je suis Le Tasse.... » A ce mot prononcé, Lhi charme tout nouveau dans les cœurs a passé , Tous les regards déjà lui rendent l'esjiérance, Et lui-même, s'armant d'une noble assurance: « Grand prince, poursuit-il, sous de plus sûrs abris » Recueillez dans ces murs mes pénates proscrits. ') Sans doute un sage elTroi des désordres civiles » A tous les étrangers ferme aujourd'hui vos villes; » Dans vos secrets desseins je ne pénètre pas ;

I) Mais ces esprits fougueux qui troublent les Etals ,

» Los a-t-on vus jamais, pour atteindre à la gloire,

» Suivre les chastes chœurs des filles de mémoire?

» Ah ! souffrez qu'un poète habite eu liberté

» Ces beaux lieux où déjà L'Arioste a chanté !

') Puissé-je, heureux par vous, y nourrir mes pensées

» Des inspirations que sa muse a laissées ,

» Redire vos bienfaits au luth harmonieux

» Que lui-même instruisit à chanter vos aïeux,

» Et sûr de mon bonheur, enrichir l'éjwpée

» D'une autre palme encore à sa gloire échappée ! »

A ces mots, il se tait ; et déjà cependant

Par l'éclat de son nom , par le double ascendant

Du talent qui subjugue et du malheur qui prie,

11 avait entraîné l'assemblée attendrie;

Tous les cœurs sont pour lui ; [wurlui, dès ce moment,

Plus de proscription, plus de bannissement.

Mais c'est peu pour Alphonse ; il veut que le poète

Habite aux bords du fleuve une agreste retraite,

Où sa muse, rendue à ses nobles penchants.

Reprenne ses loisirs, et son luth et ses chants.

Léonore elle-même ose élever la voix.

Oh ! combien sur son cœur l'infortune a de droits !

Dans sa pitié jalouse elle craint que son frère

Ne lui laisse aucun bien, aucun bonheur à faire.

Au chantre de SoJyme elle demande enfin

S'il n'est plus d'autres vœux qu'il renferme en son sein,

S'il n'éprouverait pas quelque amère souffrance.

Dont l'adoucissement soit mis en sa puissance.

Le Tasse lui répond : « Parmi ces malheureux

» Qu'éloigne de Ferrare un ordre rigoureux,

» Mes yeux ont reconnu, malgré ma longue absence,

» Maurice de Villa, mon ami de l'enfance.

» Accueilli dans ces murs, l'en verrai-je bannir?

» S'il en est temps encor, daignez l'y retenir.

» Je réponds de 31aurice autant que de moi-même.

» J'ai pu souffrir, vingt ans, privé du cœur que j'aime ;

» Mais des yeux d'un ami mon bonheur a besoin.

» Accordez à mes vœux qu'il en soit le témoin ;

» Souffrez que jusqu'à lui je puisse voir s'étendre

» La paix que dans mon cœur vous avez fait descendre. »

Quel est donc ce pouvoir qu'on ne peut définir.

Qui fait tout demander, sûr de tout obtenir?

A peine il a parlé, l'ordre émané d'Alphonse

A déjà de sa sœur devancé la réponse.

iMaurice est libre; il sait quel bien inattendu,

Quel ami dans Ferrare à ses vœux est rendu ,

Quelle égide le couvre et quelle voix fidèle

Aux lieux qu'il allait fuir l'attache et le rappelle.

Alphonse le permet : réunis sous ses yeux.

Dans les bras l'un de l'autre ils sont déjà tous deux;

Tous deux sont à ses pieds, où leur reconnaissance S'exhale dans les pleurs, se peint dans le silence ; Puis, dérobant Ic.ur joie à ce pompeux séjour. L'un à l'autre rendus , ils vont loin de la cour Renouer, sans témoins, ces liens de l'enfance Qui survivent au temps , au malheur, à l'absence.

Ouvre-toi devant eux, humble maison des champs! Dérobe leur asile au regard des méchants ! Mais, dis-moi quel accueil, quelle fête soudaine Pourras- tu leur offrir en ton étroit domaine? De ces lieux délaissés le dernier possesseur Dédaigna jusqu'ici leur secrète douceur.

Tes fleurs naissent sans art, et tes fruits sans culture ; Tout est muet chez toi ; le ruisseau qui murmure , Le ramier qui gémit et l'écho qui répond Troublent seul de tes bois le silence profond. N'importe, ton réduit ne sera point sans gloire ! Tes abris, déjà chers aux fdies de mémoire, Vont s'embeUir encor d'un autre enchantement. Ah ! ne t'afflige plus d'un long délaissement ! Sors de ton deuil enfin, solitude champêtre, C'estdans tes bois déserts qu' A rniide un jour doit naître. Des dangers disparus, des maux qui vont finir Le malheur plus tranquille aime à s'enti'eteuir : Les deux hôtes nouveaux de ces douces demeures Dans ces récits sans fin voyaient couler les heures ; L'U charme intarissable animait leurs discours.

Mais leurs vœux sont bornés. Vaincs faveurs des cours, De fortune ou d'honneur espérance insensée, Oh ! que vous étiez loin de leur noble pensée ! Que d'un autre avenir ils formaient le projet! Eux seuls (le leurs discours ils étaient le sujet ; C'était de leur bonheur l'impression récente, Quelquefois le regret de la patrie absente, Et tous ces souvenirs déjà moins douloureux Des pays et des jours où l'on fut malheureux. Quedis-je? malheureux ! ils sont tout à la joie. Vers cet autre avenir qui pour eux se déploie , IMille songes légers les portent tour à tour. O nuit! heureuse nuit, qui, dans ce frais séjour, Pour la première fois leur annonças l'aurore , Que de projets charuiants ton ombre vit éclore ! Ce doux calme des champs, l'étude, l'amitié. Tous les biens, tous les maux, mis entre eux de moitié, Tout ce qui séduit l'âme et tout ce qui l'élève , Tout jusqu'à la vieillesse où leur bonheur s'achève , Leur montrait des plaisirs, leur offrait des soutiens; Et le jour les surprit dans ces doux entretiens.

CHANT DEl XIEME.

Alphonse, heureux déjà des succès qu'il espère, Aux champs de Pai thénopc allait porter la guerre ; Mais il se livre à peine aux apprêts des combats , Qu'il entend s'élever, du sein de ses États, Un cri séditieux et des rumeurs funestes. Ce cri ne partait point de ces réduits agrestes Dont l'humble possesseur , au travail aguerri , Prêt à servir l'Etat après l'avoir nourri , Prend indifféremment , quand le prince l'ordonne , Ou le soc de Cérès , ou le fer de Bellone. Mais ces nobles vassaux, mais ces sujets puissants Qui, désaccoutumés du tumulte des camps. Au sein d'un doux loisir attendaient la vieillesse , En de riants châteaux nourrissaient leur mollesse , Et s'y croyaient sans doute à l'abri des combats : Pour de nouveaux dangers comment armer leur bras D'un glaive qui , privé de sa valeur première , Dormit long-temps couvert d'une oisive poussière ? C'est leur nombreux parti qui s'oppose en secret Aux exploits belliqueux qu'Alphonse préparait ;

C'est sur eux qu'Albano , lassé de leur puissance , Étend de ses regards la sombre vigilance. Un moyen s'est oiïert qui , par un grand éclat , Peut les rallier tous au parti de l'État. Depuis qu'un ciel propice accorda Léonore Aux vœux d'un peuple eniier qui l'admire et l'adore, Vingt printemps sont passés , et de cet heureux jour Ferrare avec transport va fêter le retour. Le souverain lui-même à la publique ivresse Veut unir de sa cour la pompeuse allégresse. Tout ce qui porte un nom fameux par sa grandeur, Tous ceux qui d'un haut rang soutenaient la splendeur. Tous ces chefs de cités que des vertus antiques Attachaient fortement à leurs dieux domestiques , Tous ces guerriers enfin dont le bras courageux S'arma pour un parti dans les jours orageux , Spectateurs désignés des fêtes qu'on prépare Vont accourir en foule au palais de Ferrare ; Alphonse les appelle et sourit à ces jeux , Préludes de la guerre où tendent tous ses vœux.

Riais bien mieux que la sienne une voix douce et tendre A des cœurs égarés saura se faire entendre : 11 va trouver sa sœur , l'instruit de ses projets, • Des jeux qui vont s'ouvrir lui dépeint les apprêts , Au but qu'il veut atteindre avec grâce l'amène , Des joutes , des tournois la nomme souveraine , L'invite à profiter de ce brillant concours

Pour gagner les esprits par ces adroits discours , Par ces mots caressants, qui jusqu'au fond de l'ànie De l'honneur presqu'éteint vont rallumer la flamme. Jusqu'en ses soins guerriers à lui plaire occupé , Il lui dit qu'un or pur, en médailles frappé , Aux yeux des Fcrrarois va retracer encore Sous l'habit de Pallas les traits de Léonore ; Que les grands de l'État obtiendront de sa main Ce gage de faveur qui doit couvrir leur sein , Et que , fier de sa sœur, il veut que cet emblème , Décoré de ses traits et des couleurs qu'elle aime , Soit promis par sa bouche aux vaillants chevaliers Qui dans Naples conquise entreront les premiers.

A ces épanchements d'une amitié fidèle , Léonore attendrie : « O mon frère , dit-elle , »Se peut-il que ma voix ait un secret jîouvoir '>Qui sache à vos sujets inspirer leur devoir? »Si, dans nos jours de paix, votre tendre indulgence »M'a sur les Ferrarois laissé quelque puissance , ') Combien en ce moment il doit me sembler doux , a Ce pouvoir qui m'étonne et que je tiens de vous! «Qu'il me deviendrait cher, si je rendais moi-même »Un seul de vos sujets à des devoirs que j'aime ! ')Mais l'avouerai-je , hélas! je verrai dans ces jeux »De nombreux spectateurs étrangers à mes yeux. «Sur des esprits qu'aveugle un orgueilleux délire, "D'une femme sans art quel peut être l'empire?

"Par f{uols engagements m'assurer de leur foi? » Le pauvre seul ici m'obéit ; c'est j)ar moi,' ))Qu.e monte jusqu'à vous sa prière Iremblante, "Que jusqu'à lui descend votre voix consolante; "Voilà sur quels sujets mon empire s'étend, "Voilà mes seuls vassaux. Si je l'osais, pourtant, ))Ma tendresse peut-être offrirait à mon frère, » A défaut de mes soins , un conseil salutaire, "A ces fêtes, ces jeux précurseurs des combats "11 est un spectateur que vous n'appelez pas, » Et qui vous servirait par sa seule présence. "Ce poète exilé qu'une effroyable offense "Dans ses ressentiments a sans doute affermi , "De Pcdre, plus que v(ms, est encor l'ennemi. "Montrez de ses fureuis cette illustre victime. "Que par vous recueilli, le chantre de Solyme ))Se mêle dans nos jeux à vos nobles vassaux ; "Qu'il parle! Hélas! moi-même, au récit de ses maux, »Lc cœur déjà saisi d'une pitié soudaine , "Pour son persécuteur j'ai senti quelque haine. "Comment peut-on douter qu'au bruit de ses malheurs, "Le même sentiment ne gagne tous les cœurs?"

ïllle dit : subjugué par sa vive éloquence ,

Son frère à ses désirs cède sans résistance,

Léonore le veut , Léonore a par)é :

Aux fêtes de la cour le Tasse est appelé.

Il s'arrache aux douceurs du séjour qu'il habile.

CHANT II. i\-

Les jomies Ferrarois , dont la brillante élite A l'ôciat do CCS jeux briilc de concourir, Inslrnits que le j)oèfe à leurs yeux va s'offrir , Volent à sa rencontre , et leur impatience Voit luire enfin le jour où la fètc commence.

iMose , qui m'aurais dû préparer des pinceaux Dignes de mon sujet , dignes de mon liéros, Ne me raconte point, ô fille de mémoire ! Ces joutes, ces tournois, simulacres de gloire, Cette pompe des cours, ces banquets dont jamais La douce liberté n'assaisonne les mets , Quoique des bords lointains les plus rares prémices Du luxe à tous les sens prodiguent les délices. Jntrodnis-moi plutôt sous ces riants abris Où d'un plaisir plus vif tous les cœurs sont épris, Dans Ce cirque où parmi les jeux de Therpsycore , Les sons de Polymnic et les festons de Flore , Parmi tant de beautés dont les attraits charmants Resplendissent couTerts du feu des diamants, Sans prestige , sans art , la simple Léonorc Par sa grâce décente est souveraine encore^ Eh ! quelle autre en effet oserait disputer Ces hommages si doux qu'elle a su mériter , Quand Lucrèce elle-même , au second rang placée , Ai^plaudit à sa sœur par sa sœur éclipsée !

Alais quel nouveau spectacle a frajipé tous les yeux!

â16 LE TASSE.

Quoi homme , en se montrant , a suspendu les jeux ? D'où vient qu'un peuple entier, s'ouvrant à son passage, De l'admiration lui prodigue l'hommage ? Dans ces rangs , dans ces flots d'avides spectateurs , Entendez-vous courir ces murmures flatteurs : Le voilà ! c'est celui qui, reprenant sa lyre. Des beaux arts, dans nos mms, va relever l'empire ! Quel tyran , du génie outrageant tous les droits , A chanter dans l'exil pût condamner sa voix ! Quel bord , quelle cité , quel heureux coin de terre A du poète errant accueilli la misère ? Honneur au souverain dont les nobles foyers Gardent pour le malheur des toits hospitaliers !

Tandis qu'autour de lui tout s'agite et s'empresse , Il sourit tristement à la commune ivresse ; Sur un monde nouveau ses yeux semblent s'ouvrir. Ce succès qu'il obtient , il cherche à qui l'offrir. De son cœur vide encor le repos l'importune. Parmi tant de beautés , ah ! s'il en était une Qui , laissant voir h peine une timide ardeur, Vînt d'un plus doux suffrage embellir son bonheur ! Léonore se montre.... ô soudaine espérance ! Ces honneurs qui pesaient à son indifférence , Il peut donc maintenant en goûter la douceur. Il accepte ces cris , ce bruit admirateur Dont lui seul est l'objet, que son nom seul fait naître. Trop peu sûr de lui-même , il se dit que peut-être

CIIAM 11. 217

Tant (l'hoimnages, de vœux, qui semblent le clieichcr,

Airivoront au creur qu'il aspire à toucher,

Et pli'in de son bonheur, qu'à peine il ose croire.

Il s'offre à son triomphe et se livre à sa gloire.

Mais sa gloire ra|)pclle à des succès plus grands.

Ces belles , ces guerriers dont il parcourt les rangs

Voudraient qu'eu ce beau jour la lyre du ix)ète

De rhospitahté payât la noble drtte.

On le presse; et déjà l'imagination

Prend sou vol avec lui vers les murs de Siou.

Déjà même , à ce vœu cfue sa sœiu- encourage ,

Le prince de Ferrare accorde son suffrage.

Le Tasse enfin se lève et la muse qu'il suit

Dans le camp des chrétiens tout à coup l'introduit.

C'est Bouillon qui commande ; il rassemble l'armée

Qui doit marcher demain vers Solyme opprimée.

Sou œil rapide et sûr parcourt avidement

De tous ses chevaliers le long alignement.

IMais qu'ils sont loin d'avoir sa fermeté constante !

Du sein des camps, lassés par une longue attente

On entend s'élever de confuses rumeurs.

>"ul n'osait de Bouillon accuser les lenteurs;

Mais des cités plusieurs regrettaient les mollesses ;

D'autres, qui s'arrachaient à de tendres faiblesses,

Vers les temps, vers les lieux témoins de leurs plaisirs

Se sentaient ramenés par d'indignes désirs;

Ceux-ci, fiers d'un grand nom, sur Godefroy lui-même

Osaient lever des veux jaloux du rang suprême;

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