‹ Œuvres poétiques de V. CampenonChapitre 23 sur 39 · AU XVI' SIÈCLE · texte numérisé non relu

AU XVI' SIÈCLE

ou

LE TASSE ET ÉiÉ9N©RE.

Ferrare était en paix ; les fêtes el les jeux Succédaient dans ses murs à des jours orageux. Le temps avait calmé les tempêtes civiles; Les lois osaient parler. Dans les champs, dans les a illes, Le guelfe, cjiii du jour redoutait le déclin , Allait frapper sans crainte au seuil du gibelin. Ils s'oubliaient , ces jours , eiïroi de la patrie , Où la ^ engeance, armant d'une égale furie Cités contre cités , maisons contre maisons , Aiguisait les poignards , préparait les poison.-* ; Tous ces fougueux excès d'une haine sanglaïUe Ne vivaient déjà plus que dans les vers du Dante.

Du sein de ce bonheur, que cimentaient les lois, Alphonse gou\ernait l'indolent Ferrarois.

2'iî LA KÈTli-DlEU A FKKIiAlU-

LOonoro , sa sœur, non loin du rang su})rOuie , S'occupait d'autres soins, d'autres devoirsqu'elle aime. Rien ne flattait son cœur dans ce vain bruit dos cours. Le pauvre et l'oipheiln , la veuve sans secours. Tous les infortunés qu'à sa suite elle attire, Voilà sur quels sujets s'étendait son empire.

Les arts, de son esprit heureux délassements. Lui dérobaient aussi de rapides moments. Les Muses, à sa voix, s'empressaient de paraître. Sa noble ambition eût voulu voii* renaître Les jours où de Roland le chantre ingénieux Dans ses vers qu'inspi raien t ce beau ciel, ces beaux lieux , Favori d'Apollon , des amours cl des fées, A tous ces dieux ensemble élevait des trophées, Du vieux Pinde en son vol dédaignait les sentiers; Sur les champs de bataille où luttent les guerriers , D'un coup de sa baguette évoquait des armées De sylphes , de géants, de lutins, de pygmées; Déridait tous les fronts , captivait tous les goûts ; ¥a , des règles de l'art sectateur peu jaloux , Prodiguait aux transports de Ferrare idohltie Tous les enchantements de sa lyre folâtre.

Mais les temps sont changés. Pour les Muses perdu , De Roland au tombeau le chaulre est descendu. Le front ceint d'un cyprès, d'un \oilc enveloppée Aux bords de l'Fridan la ])iaintivc épopée

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Attendait, vonve oncor, qu'un aulro amant (l(>s vers Do lAiiosle (''toint lui rendît les concerts. Deuil l()ng-teni])s [)r()l()nyé ! faible espoir ! Nul poêle jN'osait porter la m.nin sur sa lyre Minette; Seulement Guarini, dans un timide essor, Une flûte à la main , faisait entendre encor Non loin des hords heureux où le fleuve se joue, Des airs ([uc dédaignaient les bergers de Mantoue.

Slais dans ce deuil des arts quel nouvel Ampli ion S'élève et prend son vol vers ranti([ue Sion? Au charme de sa voix tout obéit, tout cède; Pour lui point de rivaux. Le dieu qui le possède Prête à ses fiers accents , prête même à ses jeux Je ne sais quoi de grave et de majestueux. Ses mains tiennent le glaive , et la croix , et la lyre. Les Muses , disait-on , dans son heureux délire , L'égarent sur les mers où resplendit Chio , Puis aux lieux qu'en son cours baigne le iMincio , Puis aux champs du Jourdain dont le palmier fertile Sur sa tête s'enlace au laurier de Virgile. Triste enfant de l'exil et de l'adversité , Il chantait ; et son luth , sous ses doigts agité , Picdisait ces hauts faits , ces guerres généreuses Où de nos chevaliers les phalanges nombreuses Allaient du Dieu vivant conquérir le tombeau. Tous les cœurs s'enflammaient pour un sujet si beau. Ce n'est plus ce banni qui, chassé de Sorrente,

2ii LA FftTE-DIEU A FKRRARE

Do (lôsort on dosort traînait sa vio erranto; C'est un liùlo , un ami , i)ar Foi rare a(l()i)to , Qui, l:a(lii do l'orago et dos sions icjoté, So réjouit du moins que sa gloire le suive De la teiro natale à la terre adoptive. Tout Ferraro du Tasse aime à s'entretenir. Fiers de le posséder, ils vont jusqu'à bénir La cité qui l'outrage et l'arrêt qui l'exile. Alphonse enfin lui-même , en son royal asile , Recueille le poêle inspiré j)ar les cieux. iMais, tandis que pour lui cet hôte glorieux ÎS'est qu'un luxe étranger dont sa cour se décore, Qu'un plus tondre intérêt aniuio Léonorc ! Sur le noble exilé qu'elle a gémi de fois ! Dans quel recueillement elle écoute sa voix , Soit que dos jours passés réveillant la mémoire , De ses proscriptions il retrace l'histoire ; Soit que Jérusalem renaisse dans ses chants Et qu'il fasse revivre en ses récits touchants Non ces scènes de deuil , de gloire et de carnage , Oîi le meurtre ennobli i)rend le nom do courage ; ■\hiis Clorinde expirante et no fermant les yeux Qu'après avoir reçu l'eau qui promet les cieux; Riais le réduit du pâtre où se couche Henninic, ^Mais Olinde surtout mourant pour Sophronie ! De ces tableaux si purs le prestige encliantonr Fait rêver Léonore et fermente en son cœur.

AU XVl'^ SIKCLE. 24.",

Loin des fOlcs, des jeux qui séduisent la foule, Dans CCS doux enlretiens tout un hiver s'écoule. Ils étaient seuls tous deux ; nul témoin indiscret Ne gênait de leur cœur l'épanchement secret ; ^lais la vertu veillait dans ces cœurs dignes d'elle; nie étendait sur eux son égide fidèle.

Seuls tons deux, l'entretien les ramenait toujours Des charmes de l'étude au sombre ennui des cours; l't quekjuefois aussi le poète sublime , Rappelant ses croisés sous les murs de Solime, J)isait l'assaut terrible où triompha Bouillon Et la croix s'élevant sur les tours de Sion , Et dîi croissant vaincu les fureurs terrassées; Puis dans le libre essor de leurs jeunes pensées Des hauteurs de Solime ils s'élançaient tous deux ^ ers ce vague avenir qui couve dans les cieux , \c voyaient ([n'en pitié ce monde périssable Et semblaient aspirer au séjour délectable Où , dégages des sens, les cœurs purs vont s'unir Dans la JérusaU m qui ne doit point finir. Ainsi rien de leurs vœux n'ahérait l'innocence, Et leurs deux cœurs pourtant étaient d'intelligence.

Riais ces chastes amouis qu'eux-même ils ignoraient, Des regards envieux déjà les pénétraient; Et dans les cœurs jaloux , quand la haine domine , I.e mal se croit sans peine ou ]i'ufôt s^imagine.

24fi Lz\ FÊTE-DIEU A FERRARE

De Torqualo déjà la naissante faveur

Des favoiis déchus éveille la rumeur.

Leur essaim bourdonnant s'agite et s'inquiète ;

Tout est sur pied , tout veille.

Un jour que le poète Traversait du palais le parvis spacieux , Parmi des courtisans qui murmuraient entre eux Il entend circuler le nom de Léonore , Que lui redit l'écho de la voûte sonore. Le sien s'échappe aussi de ce groupe animé ; La même voix ajoute : « H aime , il est aimé. » Dans son sein, à ces mots , un froid mortel se glisse ; On dirait qu'il chancelle aux bords d'un précipice. Plus calme il s'interroge; et son cœur consulté Ne dément pas ce bruit par la haine inventé. En effet , de l'amour il n'a pu se défendre. Plus de doute à ses yeux. Le mot qu'il vient d'entendre En ses esprits troublés répand un jour trop sûr; Mais qui jamais aussi brûla d'un feu si pur ! Sous quel respect jaloux jusqu'au fond de son âme A ses propres regards se dérobait sa flamme ! Consumé sans remords d'un mal qu'il ignorait , Jamais un seul soupçon n'eût trahi son secret ; Pour lui jamais d'espoir. Jamais enfin lui-même A /ant ce mot fatal il ne se fût dit : « J'aime. » lih! qu'importe, après tout, ce qui se passe en lui ! Ce bruit des courtisans c[ui l'éclairé aujomd'hui?

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A son nom prononrr n'a-t-il pas joint cncoro Un nom cont fois plus cher que la vertu décore? Ose-t-il dans un cœur à tout espoir fermé Recueillir sans effroi ces mots : « Il est aimé ? » Non , l'honneur a dicté l'arrêt irrévocable ! Fuir, voilà son devoir ; s'il reste, il est coupai)le.

Il se souvient alors que , dès ses jeunes ans ,

Errant, déjà proscrit, il habita long-temps

In hameau qu'entouraient les plus doux paysages.

Le sol , mélange heureux de ruisseaux et d'ombrages.

Quand vient l'été, s'y couvre, au lieu de blonds épis.

D'un lac mobile où flotte une moisson de riz.

Puisque d'un autre exil il s'impose la peine ,

Vers ce riant séjour son ]^enchant le ramène.

Un seul jour lui suffit pour gagner ces beaux lieux ;

.^lais voulant s'y cacher aux regards envieux ,

Il dit que, de ses chants s'il attend quekpie gloire,

Si son nom quelque jour peut vivre en la mémoire ,

Il doit , flatté déjà d'un suffrage indulgent ,

Porter sur son poème un œil plus exigeant ;

Qu'il va remplir ce soin , et qu'une telle étude

A besoin du silence et de la solitude.

Ainsi de son départ tout Ferrare est instruit;

iMais en quels lieux fuit-il et la cour et le bruit?

A Léonore même il en fait un mystère.

Jusqu'avec elle enfin , puisqu'il a pu se taire,

Ouitle envers le devoir, le malheureux amant ,

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