‹ Œuvres poétiques de V. CampenonChapitre 28 sur 39 · LA JUIVE · texte numérisé non relu

LA JUIVE

Cambrai voyait fleurir au sein de ses remparts Une jeune beauté qui , dans l'ombre élevée , Troublait déjà les cœurs , enchantait les regards. Enfant , de ses parents la mort l'avait privée. L'orpheline était juive ; elle avait nom Sara. Jamais beauté plus fraîche au jour ne se montra. Ses traits avaient l'éclat des roses printanières; Sur ses lèvres errait un souris gracieux ; Je ne sais quoi de tendre et de mélodieux Résonnait dans sa voix ; sous ses longues paupières Son œil étincelait du vif azur des cieux , Et sur son col de lys, pour unique parure, Se roulait à longs flots sa noire chevelure.

Au prestige si doux de ses atlraits naissants, Les arts joignaient encor leurs prestiges puissants. L'aiguille entre ses doigs enfantait des merveilles. Sa main , qu'avait instruite nn art ingénieux,

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Siirdfi légers tissus faisait ('clore aux yoii\

Dos jardins, dos Aergors les dépouilles vermeilles,

l.'incaruat dont la rose au matiu se revêt ,

Et la pêche étalant sa pourpre et son duvet ,

Et du nniscat gonflé la grappe jaunissante,

Tous CCS riants produits d'une nature absente ,

Par son art évoqués renaissaient sous ses doigts.

C'était Flore , et Minerve , et Pomone à la fois.

Quel triomphe enchanteur pour elle se prépare !

Dans ses ajustements un sexe entier se pare

De ces fleurs, de ces fruits par la juive imités ;

Et Cambrai, dans ses jeux, dans ses solennités,

Voyait se déployer ces parures nouvelles

Sur cent jeunes beautés qu'elles rendaient plus belles.

La Juive cependant se dérobait aux yeux.

Pour écarter l'amour qu'inspiraient tant de charmes,

L'aiguille et les fuseaux étaient ses seules armes.

Elle occupait toujours ses doigts laborieux ,

Chérissait sa retraite ; et fermant son oreille

Aux vains discours du monde, aux hommages flatteuis,

Vivait de ses travaux , comme la jeune abeille

Se nourrit du miel pur qu'elle a pris sur les fleurs.

Elle goûtait la paix que donne l'innocence; Et ren\ie elle-même , au moins par son silence , Rendait à ses vertus l'hommage le plus vrai , Quand un jeune étranger se montra dans Cambrai.

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Il rovpiiait dos bords que iï'coitdc le Tago.

Pour lui , tous les pays avaient tui charme égal;

La Franco toutefois l'attirait davantage.

Quand ses goûts le rendraient à son climat natal ,

11 se rappellerait, disait-il, avec joie

Nos riches monuments, nos arts industrieux ,

Nos toits hospitaliers, les champs aimés des cieux

Où l'Escaut dans son cours s'épanche et se déploie ,

Et nos belles surtout , dont l'aspect le charma.

Il voulut voir la Juive ; il la vit et l'aima ,

Si i)ourtant c'est aimer qu'éprouver dans son à me

Un désir passager qui l'irrite et l'enOamme.

Par quel prestige adroit sut-il toucher son cœur ? Ouel art, quel soin perfide aida le séducteur? Nulle voix dans Cambrai u'éclaircit ce mystère. Mais tous deux on les vit , dans la saison des fleurs , Dès que l'astie du jour tempérait ses ardeurs , Chercher des bois profonds la fraîcheur solitaii'C, Long-temps y demeurer , par un secret chemin S'échapper à pas lents de ce funeste asile , Et , quand l'ombre du soir s'étendait sur la ville , Y rentrer tout rêveurs en se donnant la uiain.

Adieu l'heureuse paix dont son âme était fière ! Depuis ce temps fatal pour elle tout changea. Les soucis inquiets la poursuivaient déjà. L'aiguille n'avait plus sa tâche journalière;

Les fuseaux se couvraient d'une oisive poussière. Elle-même aux regards craignait de se montrer. Le vieillard ou l'enfant qui de loin la salue , La vierge qu'en sa route elle peut rencontrer Sont autant d'ennemis dont elle fuit la vue. Mais comment fuir son âme où la paix n'entre plus ! Ah ! tous tes maux encor ne te sont pas connus, Malheureuse Sara ! Pour un nouvel outrage , Cherche au fond de ton cœur ton plus ferme courage. Lève les yeux : des fleurs déjà fuit la saison ; Trois mois d'ivresse à peine ont séduit ta raison, Et le lâche étranger qui flétrit ton jeune âge. Au mépris de tes pleurs, au mépris des serments Et de la foi d'hymen que sa bouche a jurée, Porte déjà ses pas vers une autre contrée , Et par sa fuite encore insulte à tes tourments.

A ce coup qui l'accable , oh ! qui pourrait décrire Le sombre égarement d'une amante en délire , (les mots désordonnés, ces plaintives clameurs Et ce rire effrayant d'un désespoir sans pleurs ! Du moment qu'à ses yeux disparaît l'infidèle , C'est l'univers entier qui disparaît pour elle. Pour elle , avec le monde il n'est plus de lien. La solitude alors est son unique bien ; Elle y pourra du moins pleurer l'ingrat qu'elle aime. Jusqu'au printemps suivant , sa douleur fut la même. Les beaux jours renaissaient sans adoucir ses maux ;

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Les hoaiix jours désormais n'ont plus rien qu'elle envie.

Dans la nuit toutefois, par la faim poursuivie,

Jvlle allait seule, errante, à tra\ers les hameaux

Chercher les aliments qui soutiennent la vie,

Et l'egagnait soudain son toit silencieux.

Là son chagrin fidèle éternisait chaque heure.

Kul n'eût osé fraj)per au seuil de sa demeure;

Sa porte était nuiette; on eût dit que ces lieux

T'ivluilaient à l'entour un air contagieux.

lit quand l'infortmiée , au fond de sa retraite,

Saisissant de la nuit l'obscurité secrète.

Croyait à sa douleur se livrer sans témoin ,

Des yeux , des yeux jaloux l'aperçurent de loin

Pleurant, près de la couche où son enfant se joue,

Lue maternité que l'hymen désavoue.

Oh! quel soulagement, quel secours aujourd'hui Offrirait à ses maux le travail qu'elle a fui! Elle est mère , elle est pauvre ; il faut qu'elle soutienne Une auYre vie encor plus chère que la sienne. Oui l'arrête? Ses torts ne sont plus un secret. Non ; mais près de ses torts son malheur disparaît. Quel époux confirait aux soins de cette mère De sa fille au berceau la parure première? Quel est le jeune amant qui verrait sans effroi, De ses jours, de ses nuits la compagne assurée. Du voile de l'hymen par la Juive parée, S'avancer à l'autel pour lui donner sa foi?

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Eh bien! si la pudeur, qu'elle outragea sans doute,

De son fatal réduit leur interdit la roule ,

Elle-même elle ira, d'un courageux effort,

Ranimer dans les cœurs cette pitié qui dort.

Plus d'obstacle ; elle part : on verra ses misères ;

Elle ira les montrer sous ces riches lambris ,

Chez ces heureux du jour qu'elle avait vus naguères

De ces frivolités si follement épris.

^Mais elle implore en vain , d'une voix suppliante ,

Un travail qui l'occupe , un pain qui l'alimente ;

Le riche impitoyable ose la refuser;

Et la foule elle-même , en la voyant passer.

Retrouve dans ses traits, que le malheur altère ,

Des enfants de Juda la tache héréditaire.

Sa force allait fléchir sous tant d'adversités ; Mais Cambrai , dans ces jours h jamais regrettés, Adorait les vertus et bénissait le zèle D'un prélat , des pasteurs le plus touchant 'modèle. De tant d'infortunés qui s'offraient h ses yeux , Le plus pauvre est celui qu'il accueillait le mieux. Tar lui , la voix du faible arrivait jusqu'au trône. 11 prêchait le paidon, la charité, l'aumône. « Donnez , s'écriait-il , donnez à qui n'a pas. » En jetant au hasard tous les biens ici-bas , » Dieu fit la part de tous. Il permet, il ordonne » Que l'indigent demande et que le riche donne.

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)' Sous les haillons du ])auvrc il se cache à vos yeu\ ; » Donnez donc quelque chose îi qui peut tout aux cieux. » Le bien qu'on place ainsi (c'est lui qui nous l'atteste) » Au jour du jugement est le seul qui nous reste. »

Ces discoius, par la foule avidement goûtés.

Dès long-temps de la Juive avaient frappé l'oreille ;

Riais tout riait alors à ses yeux enchantés.

Ce souvenir enfin dans son cœur se réveille ;

Un faible esi3oir s'y joint. Je ne sais quelle voix,

Quel instinct , s'emparant de son âme timide ,

L'agite, l'encourage et l'écIaire à la fois.

Au palais du prélat ce même instinct la guide.

Là , dans son cœur brisé cherchant tout son ap|)ui :

• C'est la Juive, dit-elle, en s'offrant devant lui.

» Mais c'est peu de rop])robre oii ma race est i)]ongée;

» D'une autre honte encor vous me voyez chargée.

» Sachez tout : je suis mère, et je n'eus point d'époux. . .

» Eh quoi ! vous me voyez, m'entendez sans courroux?

» Ah! vous êtes le seul dont la bouche indulgente

» > 'ait point, quandde mes mauxje me plaignais tout bas.

» Effrayé la coupable et chassé l'indigente.

» Vous blâmez , mais du moins vous ne maudissez pas.

» Autour de vous, partout où j'ai porté mes pas,

» Ils m'ont tous, à l'envi, d'outrages abreuvée.

» A leurs yeux, disent-ils, je suis la réprouvée.

» Pourtant , que demandais-je en les priant en vain ?

» J'implorais du travail afin d'avoir du pain.

» Je lie m'aveugle pas sur mon sort misérable :

» Oui, ma faute est affreuse ; oui, la mère est coupable;

» Mais l'enfant ne l'est pas, et l'enfant meurt de faim.

» Je sens que du pardon j'ai trop besoin moi-même •

» Pour ne pas l'accorder à qui me fait souffrir ;

» Mais je n'en meurs pas moins, et l'orphelin que j'aime

» N'a personne après moi qui daigne le nourrir.

» Faut-il que, pour ma faute, un innocent périsse?

» Ah ! que je sois du moins la seule qu'on punisse.

)) De la sainte pudeur j'ai violé la loi ;

» Je souffre et dois souffrir. J'ai toutdil : jugez-moi. »

Le prélat un moment se recueille en silence ;

Puis jetant sur la Juive un regard d'indulgence ;

« Je dois vous secourir au lieu de vous juger. ^

» Vos torts viendront après; voyons votre danger.

» Prenez cet or ; soignez et l'enfant et la mère.

» Espérez. Dansses mauxDieu veut que Thomme espèi'c.

» Noussommessoussamain. Poiu-quoi l'oublions-nous?

» Il prête sa lumière à qui la lui demande.

') Vos torts sont grands. Eh bien ! sa clémence est plu s grande.

» Eh I que snis-je moi-même ? Un pécheur comme vous.

» Mais sa loi me conduit, sa charité m'inspire.

') Versvous,versvosdouleurs, c'est ce Dieu qui m'attire.

» Privés de cet appui, nous nous égarons tous.

» Trisîe enfant de Sion , jugez-en par vous-même !

» Vous aimiez; c'était là votre bonheur suprême.

» Ce bonheur nous trahit. Vn monde injuste et vain

LA .ILIVK. in

» A volio désesi)oir sourit avec dédain.

» Vosainis. . . où sont ils? ïoutvoiisfuit. Dieu vous reste.

» Jetez-voug dans ses bras. Oh ! cet époux céleste

» Ne peut ni vous trahir ni vous abandonner.

" Vous avez su déjà souffrir et pardonner;

» C'est pratiquer sa loi même sans la connaître.

» Oui , je[vois qu'en votre âme mi nouveau jour peut naître

» Mais soit qu'à ce jour pur vous ouvriez les yeux ,

'1 Soit qu'ils restent fermés auv lumières des cieux ,

» Je veux que le travail occupe vos journées

') A d'oisives langueurs trop long-temps condamnées.

» Vos travaux vêtiront les pauvres , les blessés ,

» Les malheureux enfin comme vous délaissés.

» D'où je suis , mou enfant , on voit bien des misères.

>» Vous m'aiderez, peut-être à soulager nos frères.

') Allez , pensez à J)ieu , venez souvent me voir ;

» Et quelsquesoientvosmaux ne perdez plus l'esixtir. »

La Juive recueillait dans son àme ravie

Ces mots persuasifs, ces paroles du cœur

Dont l'accent avec soi porte un charme vainqueur î

0 O vous à qui je dois plus encor que la vie,

» Homme de paix, dit-elle, image du Très-Haul ,

» Oui , le Dieu qui pardonne est le Dieu qu'il me faut I

» J'ai besoin de vous croire ; il m'est si doux d'entendre

» Cette voix à la fois religieuse et tendre !

» Mais puisque enfin pour vous je n'ai rien de caché,

» >'e pourrai-je obtenir ?. . . Pardonnez mon audace. . .

>) Je Aoudrais emporter, j'in)plore celte grâce ,

27S ÉLK(illiS.

» Quelque chose de vous et qui vous ait touch " Jusqu'à mon lit de mort j'en ferais ma parure. » — We le i)romettez-\ous? —

Oh ! mon Dieu, je le jure ! »

— A ces mots détachant l'or en croix modelé Qni parait sur son sein la moire épiscopale : <■ Pour vous comme pour moi ce Dieu s'est inuiiolé , » Dit le prêtre à la Juive; et sa croix triomphale » Avec lui peut encor vous réconcilier. » Mais quand il la traînait au lieu du sacrifice , » Vous savez quelles mains préparaient le supplice?... M N'importe; à votre foi j'ose la confier, » Armez-vous-en. Prenez cette égide céleste; » Placez-la sur ce cœur que Dieu seul veut avoii" : » Au lieu d'un vain remords, qu'elle y porte l'espoir; ' lit qu'un autre avenir couvre un passé funeste. » Vous, ma fille, rentrez. Votre âme, en ce moment, » A besoin de repos et de recueillement. ') Priez , repentez-vous , et Dieu fera le reste ! »

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