‹ Œuvres poétiques de V. CampenonChapitre 29 sur 39 · LA DERNIÈRE MATINÉE · texte numérisé non relu

LA DERNIÈRE MATINÉE

I)K MARIE STIVRT.

Elle fût mieux fait de ronfler sa personne aux montagnards farouches, aux brigands des frontières d'Ecosse , qu'à la bonne foi d'KlIsabeth.

Wm.ter Scott, L'Allé, t. If.

Elh' sait quel destin l'attend à son réveil , lit iK)urtant elle dort d'un paisible sommeil; Autour du lit de deuil ses femmes rassemblées, De fatigues , de pleurs , de veilles accablées , Fermaient aussi les yeux dans un morne repos ; Mais sur elles la nuit verse en vain ses pavots : La douleur vigilante attristait leurs visages. On eût dit , à les voir, ces muettes images , Ces marbres éplorés qu'un habile ciseau Fait gémir étendus autour d'un froid tombeau.

Seule Marie est calme et la mort va l'atteindre.

Deux flambeaux qui, comme elle, étaient près de s'élejndre

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Éclairaient do son front la pâle majesté. Son souffle même alors n'avait rien d'agité. Un songe l'égarait vers les bords de la Seine , Bords où se plut long-temps la jeune souveraine. A nos mers que sa nef osa franchir deux fois , Au sol hospitalier ((n'avait chanté sa voix , A nos riches coteaux qu'un ciel joyeux colore, Ses traits dans le sonniieil semblaient sourire encore, Quand, changeant ses tableaux, la sombre vision La rejette éperdue aux rives d'Albion.

Ses yeux à cet aspect s'ouvrent h la lumière ; L'affreuse vérité reparaît tout entière , Qui lui dit : « Lève-toi , l'éternité t'attend , ))Et ta vie et ta mort n'ont plus qu'un même instant. » Hors du lit cette voix précipite Alarie , Qui , palpitant encor du songe décevant , Se signe et se prosterne aux pieds du Dieu vivanl. Tout s'éveille avec elle , avec elle tout prie.

Ses femmes à genoux disaient à l'Éternel : « Couvre de tes pardons la veuve de Bothwell , ') JJieu puissant ! si l'erreur entraîna sa jeunesse , » Si l'inexpérience égara sa faiblesse, ') Combien de maux aussi n'a-t-elle pas soufferts! » Et la fuite, et l'outrage, et l'exil, et les fers, » Du trépas qui l'attend l'affreuse ignominie, » Et, de ses dards aigus, d(; ses poisons amers, » La haine j)lus affreuse armant la calonmie,

LA DERMIînE MATINÉE DE MAIUE STIART. -2S|

» A ses jours douloureux rien ne fut épargné. » Sur un peuple au berceau son enfance a régné. » Elle eut tout à dompter, tout se tourna contre elle, » Et l'amitié perfide et l'amitié fidèle. » Si tu veux la juger dans toutes tes rigueurs, )) Que réserves-tu donc à ses persécuteurs? » Elle est là, devant toi, qui s'accuse et se blâme : » Le chagrin de ses jours a consumé la trame ; » Le monde , qui vingt ans prit soin de la punir, '> Lui refuse un pardon qu'elle a droit d'obtenir. » N'est-il pas temps enfin que son Dieu la réclame? » Oui , ses maux t'ont fléchi , ta clémence a parlé. » C'est ta voix qui l'appelle; à son cœur désolé » Tu fais voir dans les cieux l'infaillible dictame , » Ses vains égarements, ses fautes, ses erreurs, » Tous ses torts , à tes yeux , sont lavés dans ses pleurs, » Et la paix de ses traits passe enfin dans son âme. »

Elle était résignée en invoquant les cieux , Mais elle se relève avec un front joyeux.

Tandis qu'à ses côtés l'amitié souffre et pleure ,

Vers ses amis absents elle étend le regard;

Leur écrit quelques mots d'adieux et de départ ,

CiOmme un hôte attentif cjui change de demeure ;

Et sur le sablier ayant consulté l'heure :

« De mes ennuis, dit-elle, ô vous long-temps témoins,

» Mes filles , approchez ; j'attends tout de vos soins.

H Devant d'autres regards puisque je vais paraître , » Soyons-y reine encor! j'ai peu de temps à l'être. » Rappelez-vous cet art, qui, dans mes jours heureux , » Sur mon front jeune alors assemblait mes cheveux, » Qu'aujourd'hui soit un jour de triomphe et de joie ! » Point de pleurs aujourd'hui. Parez sans déplaisir » Ce vain reste d'attraits que la mort va saisir, » Et dont le temps jaloux a déjà fait sa proie. » Ils m'ont coûté bien cher !... »

Et , tandis que leurs mains Tressaient ses longs cheveux blanchis par les chagrins; Tandis qu'elles couvraient la royale captive Du manteau que va teindre une pourpre plus vive , Et que leurs doigts faisaient , en sinueux contours , Sur sa taille élégante ondoyer le velours ; Toujours calme, Marie, à sa suite fidèle, Léguait ses derniers dons, dictait ses derniers vœux. Puis, parmi les joyaux étalés sons ses yeux , Saisissant un collier où la pierre étincelle , Et l'écartant soudain ; « Quel triste don ! dit-elle , n Je craindrais de l'offrir, il me vient de ma sœur, » D'Éhsabeth, de qui me vient tout mon malheur. » Que le Dieu de clémence, à qui je m'abandonne, » Daigne lui pardonner comme je lui pardonne ! » Des maux qu'elle m'a faits et qu'il voudrait punir, » Puisse mon fils un jour ne se point souvenir ! » Mon fils!... Combien de fois à mon âme troublée

LA DERNlilRE MATINEE DE MARIE STUART. 28.3

» Ce nom s'est fait eiUeiulro !. .. On me dit qu'il est roi.

» Que je le plains ! il règne et ne peut rien pour moi.

» Qu'il laisse sans vengeance au fond du mausolée

» Et la reine captive et la reine immolée ,

I) Je le veux. Mais sa mère !. . . On l'outragea vingt ans ;

» Vingt ans la calomnie osa flétrir ma gloirp ;

» De ce fiel qui m'abreuve à mes derniers instants

» Que son juste courroux sauve au moins ma mémoire.

» Il le peut, il le doit, il sera père un jour;

» S'il veut que ses enfants l'honorent à son tour ,

» Que, bravant l'imposture , il accorde à ma cendre

0 Les soins que de ses fils il aura droit d'attendre,

» Puisse- t-ii gouverner mon pays et le sien

» Par un règne plus long , plus heureux que le mien,

» S'il est des règnes longs dans un monde où tout passe !

» Que son sang puisse au trône aprî»» lui parvenir !

» Mais quels que soient mes vœux sur le sombre avenir,

» Du pays où je meurs je crains tout pour ma race.

» Oui, les Stuarts. .. »

Son discours s'interrompt suspendu.

Un geôlier qui se montre à la porte s'arrête; Il s'arrête et se tait, troj) sur d'être entendu. Marie, en le voyant : « C'est assez, je suis prête. » Adieu, vous qui m'aimiez ; adieu, vous que j'aimais. <) Ici j'étais captive , on est libre où je vais. » Elle sort , h ces mots , de ses femmes suivie ,

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Triomphante, du ciel goûtant déjà la paix ,

Le cœur las de ce monde et plein d'une autre vie,

La porte se referme , et le cachot désert Retentit d'un bruit sourd , puis bientôt d'un concert De plaintes, de sanglots, dont le tribut fidèle Annonce qu'ici-bas tout est fini pour elle.

Mais parmi tout ce deuil qu'il n'ose partager,

Que fait d'Elisabeth ce brillant messager?

Il a tout vu , dit-on ; et , dans ce sang qui fume ,

Un tissu d'un blanc pur qu'on a plongé soudain

Comme un affreux trophée est remis en sa main.

Son coursier qui l'attend couvre son frein d'écume.

Jeune homme, dans ton sein quel projet s'est formé ?

Venais-tu de Marie admirer le courage ?

Tu rougis, malheureux !. . . Je comprends ton message.

Tu voulais être sûr qu'elle avait consommé

Son dernier sacrifice et son dernier martyre.

Eh bien ! ton zèle ici n'est plus intéressé ;

Le glaive a frappé juste et ton rôle a cessé.

Pars; après ton retour Elisabeth soupire.

Elle peut craindre encor qu'un sang loyal versé

Du froid séjour des morts contre elle ne conspire ;

Va calmer ses frayeurs ; montre à ses yeux jaloux

Sa rivale au cercueil et Londre à ses genoux.

Dis , c'est la vérité , qu'un peuple frénétique

'J'rouve son arrêt juste et son crime héroïque.

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