LOUISE DE LA VALLIÈRE
Au temple l'appelait , où , seule sur la pierre ,
Ajiiès avoir long-temps gémi, prié, pleuré,
Se plongeant dans l'extase où son cœur s'abandonne
Elle sentait la foi s'élever par degré
Du remords qui punit jusqu'au Dieu qui pardcmne.
Puis le soir, sous les plis d'un simple ^ êtement ,
Cachant quelques joyaux qui la paraient naguère,
Elle allait en secret aux mains de la misère
Purifier les dons de son royal amant.
Voilà quels soins nouveaux occupaient ses journées,
Par les nœuds du devoir l'une à l'autre enchaînées :
Voilà quels souvenirs revenaient chaque soir
De ses vieux souvenirs effacer le pouvoir.
Et si quelque indigent, quelque vieillard débile ,
Vient , par la faim pressé , frapper à son asile ,
En bénissant la main qui l'aide et le nourrit ,
Il porte autour de lui des yeux que rien n'aigrit.
Sous le modeste toit qu'habite La Vallière ,
Rien ne peut iriiter sa jalouse misère.
Pour unique parure il y voit seulement
Des filles du Carmel le sombre vêtement ,
Qui, jeté sur sa couche , aux regards se déploie
Comme un tombeau qui s'ouvre en attendant sa proie.
Un soir (c'était l'automne, et le temps dans son cours Allait ce même soir ramener la journée Où , dans l'égarement de ses folles amours , A son royal vainqueur elle s'était doimce ) ;
Ce soir donc , tout entière au fatal souvenir Qu'en vain de sa mémoire elle eût voulu bannir, Elle était en prière, et, d'une âme fervente. Demandait à son Dieu la faveur d'oublier, Quand une jeune fille à ses yeux se présente , Qui , pale et tout en pleurs ose la supplier. « Par grâce , par pitié , sauvez-moi , lui dit-elle ! » Si vous me repoussez , c'est l'arrêt de ma mort : » Je fuis l'unique asile où l'on ait plaint mon sort ; » Et, quel que soit l'attrait qui déjà m'y rappelle , » Quelque infortune ailleurs que je doive endurer , » Sous le toit que j'ai fui je ne veux plus rentrer. » Ne me condamnez pas sans m'avoir entendue ; » Peut-être , croyez-moi , quelque pitié m'est due.
» Parents, fortune, amis, j'ai perdu tous ces biens; » 3Iais le ciel, dans mes maux, m'accorda des soutiens. » Une dame d'un rang que le monde révère » M'accueillit , orpheline , et me tint lieu de mère. » Que j'aimais sa bonté, que ses soins m'étaient chers ! » Sa pitié pour mes maux les rendit moins amers. » Mais elle avait un fds, son unique espérance, » Le même toit , les jeux d'une commune enfance , ); Tout nous réunissait dès nos plus jeunes ans. ») Le voir, c'était l'aimer, et je le vis long-temps. » De ce fatal amour ma bouche allait l'instruire , » Q uand sur moi-même enfin reprenant quelque empire » .l'enfermai mon secret dans mon cœur a«ité.
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» Dieu ! quels pénibles soins cet effort m'a coûté ! » Souvent, pour l'oublier, dans mou âme abattue, » Je recueillais ma force cl je fuyais sa vue. n Mais mille souvenirs autour du cœur errants , » Quand je me dérobais à ses yeux pénétrants , » Venaient me rappeler ses traits et son langage. » Lasse enfin d'une lutte où s'usait mon courage , » Je disais chaque soir : « Peut-être que la nuit )) Va chasser loin de moi l'image qui me fuit ; » Peut-être que ce calme où s'endort la nature » Jusqu'à moi s'étendra. » Fol espoir, vain augurej » Les songes de la nuit , loin de me protéger, j) Me rendaient sa présence avec plus de danger. » Ils me l'offraient quittant l'autel de l'hyménée » Où mon âme à sa foi s'était abandonnée; » Mon jeune é|)oux alors marchait h mes côtés ; » Il entraînait mes pas vers des lieux enchantés » Où tout, à notre aspect, prenait un air de fête. » Lui-même saisissant son heureuse conquête , » Sur l'aimeau de l'hymen qui brillait à mon doigt , » Dans ses brûlants trans{)orts fondait un nouveau (koit ; » Détachait d'une main tendrement empressée » L'orange en frais boutons sur ma tête enlacée , » Pour oser plus encore implorait mon aveu , » Et bientôt sur mon front , sur mes lèvres en feu » Je sentais s'égarer ses ardeurs criminelles. » Mais lorsque de mes sens , à la pudeur rebelles , » Mon coupable bonheur écartait le sommeil ,
» Quel jour, qllel jour affreux éclairait mon riéveij ! » Je ne voyais en moi qu'uiie fiUe insensée ; 1) Où vas-tu m'égarcr? disais-je h ma pensée. » Ah! je veillais alors; le vain songe avait fui, » Et mon vœu le plus cher me rendait toute à lui,
» Vous voyez maintenant de quel amour je l'aime. » C'est moi, moi que je crains plus encor que lui-même. » Que vous dirai-je enfin? Je l'aime et je le fuis ; ') C'est trop peu , je le sens ; c'est tout ce que je puis, » Car de ce faible cœur qu'un tel aveu soulage, » J-'ai tenté vainement d'ohtenir davantage.
» Et pourtant cet amour, de vous seule connu, » Qui , par ma folle erreur long-temps entretenu, » Endormait ma raison au bord des précipices, » Du moment où j'ai fui ses trompeuses délices, » Qu'est-il à mes regards? Qu'est-il à tous les yeux? » Sans l'hymen c'est l'opprobre, et la mort vaudrait mieux. » Ou'ai-je dit?... Ea rougeur au visage vous monte, » Et vos larmes... hélas! vous pleurez sur ma honte; » IMon sort vous é])ouvante. Ah ! calmez cet effroi ; » Quittez cette rougeur qui n'apjjartient qu'à moi. » Trop de bonté , madame , en ma faveur vous touche. » Je le vois, les aveux échappés de ma bouche , 1) De vos chastes loisirs viennent troubler la paix. i> Compatir à des loris qu'on ne connut jamfiis,
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» Pour une rmio aussi puro est un effort sans douto. )) Je ne vaux pas les pleurs qu'un tel effort vous coûte, »
Puis fixant tout à coup un regard étonné Sur riuunble liabit de bure au cloître destiné , Quel transport la saisit : « Ah! dit-elle avec joie, » Voilà mon vêtement ! c'est Dieu qui me l'envoie. M Qu'ilmccacheauxhumains; quecevoileaujourd'hui » Me sépare d'un monde où je n'ai plus d'ai)pui. » Au fond d'un cloître au moins, en paix avec moi-même, » J'aimerai Dieu toujours, car il faut bien que j'aime. » La Vallière , à ces mots , la pressant sur son sein : « Gardez-vous, mon enfant, d'un si brusque dessein. » Défiez-vous surtout de ces partis extrêmes , )) Dans un moment de trouble où la raison se tait: » On lit mieux dans son cœur quand le calme y renaît. » Tout change autour de nous, si ce n'est en nous-mêmes » Loin du monde, pourquoi vous exiler ainsi? » Celle qui doit gémir sous ce voile de bure » De l'austère pudeur, qui lui parlait aussi, » N'a pas su , comme vous , écouter le murmure. » Qu'elle aille, dans un cloître, ensevelir ses pleurs. » Mais vous, où sont vos torts ? quelles sont vos erreurs? » Vos remords sont si purs que je leur porte envie. » Pour souffrir comme vous je donnerais ma vie. » J'ai des secrets aussi, je vous les confierai. ') Mon nom les contient tous ;quandje vous l'apprendrai » Vous verrez de nous deux ((uelle est la plusà plaindre,
» Pour vous, (lu sort jaloux n'ayez plus rien à craindre. » J'adopte vos malheurs : laissez-moi les doter » Du peu que je possède et que je vais quitter. » Auprès du noble cœur qui soigna votre enfance , » Je vais justifier votre soudaine absence. » Attendez mon retouf ; vous saurez aujourd'hui » Sur quel roseau brisé vous cherchiez un appui. »