STANCES
ADRESSEES A M. DESAItPS, PHOPRIETAIHE A DAX , DEPAIVTEMENT DES LANDES.
22 février 1819.
Oui, Desarps, la paresse est un fruit des hivers, otre esprit est un champ que le soleil féconde. C'est sous le plus beau cîei du monde Qu'on vit naître les plus beaux vers.
En vain, près d'un bon feu, rehsant mon Horace, Je cherche de son vers à saisir l'heureux tour 5 L'espace, l'air des champs, la clarté d'un beau jour Sont des biens que rien ne remplace.
Ce chêne qui s'embrase en mon âtre joyeux , Oh ! qu'il me plaisait davantage , Et surtout qu'il m'inspirait mieux.
Quand j'allais dans nos bois rêver sous son ombrage !
Oui, c'est aux champs qu'épris des véritables biens. Le poète insi)iré s'en va saisir encore
3UU l'UESllîS DIVERSES.
Ces moments de l)onheur qu'Apollon fait éclorc Pour ceux qui font vœu d'être siens.
Mais pour cpii s'en va-t-il du doux bruit de sa lyre
Frapi)er l'écho des bois déserts ?
Où sont les nobles cœurs que vont toucher ses vers ,
Et les yeux qui voudront les lire ?
Poètes, mes amis, il a fui sans retour Ce temps, pour nous si débonnaire, Où le quatrain de Saint-Aulairc
Occupait un grand mois et la ville et la cour.
On voudrait aujourd'hui, jusque dans nos binettes. Je ne sais quoi de vif, d'étrange , de brillant , Comme un palais blasé cherche un vin pétillant. C'est le siècle de fer pour nous autres poètes.
Dehllc , si peu fait à ce sort rigoureux , Lui-même trouve enfin des lecteurs moins dociles.
Les bons juges sont peu nombreux ,
Et les mauvais sont difficiles.
Les plaisirs de l'esprit nous ont rassasiés. Toutchange; un nouveau goûtveut des routes nouvelles. Aristote est bien vieux; et, devant les modèles. Nos pères bien long-temps se sont extasiés.
l'UÉSlliS DiVEUStS. 301
Croit-on ({ue nos journaux, tout noirs de politique, Sur madame Manson ' narrateurs si diserts , ■ Mais fort peu curieux ou de prose ou de vers , Raniment le goût poétique ?
Selon les gens , liclas ! tout est bien , tout est mal ,
Tout prend une face mobile.
Le Bavius de mon journal Dans le vôtre (que sais-je?) est peut-être un Virgile.
Si j'en crois du Parnasse un juge prévotal
Qui dans ses feuilletons pour le bon goût s'escrime ,
Le naturel est trivial
Et le patlios est du sublime.
Tel autre nous révèle , en burlesques arrêts ,
Que Bossuet prêta ses ailes
Et Montesquieu ses larges traits A quelque plat auteur d'insipides libelles.
Du jeune amant des vers , ah ! qui ne plaint les maux, Quand, trompé dans l'espoir dont son âme est nourrie, Il voit la noble palme où tendent ses travaux Par le blâme et l'éloge également flétrie !
' Madame Manson figurait alors, comme témoin très-dramati(jue, dans un effroyable procès criminel qui fixait l'attention de toute la France, et qui se jugeait à la cour d'assises de l'Aveyron.
Il porte envie alors à riiumble agriculteur Quipeutdire : Moncham/),incs bUs,mamétairie, Et n'a jamais dit de sa vie :
Mon libraire et mon imprimeur.
Cher Desarps , ton di'oit sens , ennemi des extrêmes, T'a prescrit dès long-temps une plus sage loi :
C'est d'aimer l'étude pour toi ,
Et les muses pour elles-mêmes.
Sans négliger tes ciiami)s , tu mûris ta raison ; Mais tu fuis les succès qu'un jour trop vif éclaii'e,
Soigneux de garder à ton nom
Son obscurité volontaire.
Du printemps toutefois quand les beaux jours ont lui, En rêvant aux neuf Sœurs, tu parcours ton domaine; Et rimer est si bon , quand l'auteur se promène Sous des arbres qui sont à lui !
Tes vers , nés dans ton clos , et partout sûrs de plaire, Cherchent peu du public le regard indiscret ; Mais ton fds les apprend pour les dire à sa mère ; De ta gloire tous trois vous gardez le secret.
Oh ! que ces biens son t doux ! qu 'ils craignent peu l'envie , Et que de ton bwiheur j'aime à bénir les cicux 1
POftSIES DIVERSES. 303
Faut-il que ton hcureiiso vio S'écoulo si loin de mes yon\ !
Ne vcrrai-je donc iwint , ami fidèle et tendre , Les lieux où , depuis si long-temps , Sous le même toit tu m'attends, Sans te décourager d'attendre ?
Cinq lustres d'amitié nous unissent tous deux. Tout ce qui peut des cœurs troubler l'intelligence ,
Le temps , l'infortune , l'absence ,
N'a servi qu'à serrer nos nœuds.
Va ! de mon souvenir ne crois pas qu'il s'efface ,
Ce temps à jamais détesté Où de mes pas errants j'allai cacher la trace Vers le même rivage où Gessner a chanté.
Tu vins; tu me cherchas sur la terre étrangère; Tu sus me ramener sous des cieux plus amis.
Et jusqu'au toit de mon vieux père ,
Qui crut alors avoir deux fils.
Eh bien , depuis ce jour, quand mon âme craintive Prévoit quelque rigueur des hommes ou du sort ,
Qu'une lettre de toi m'arrive , Et contre tous les maux mon cœur se sent plus fort.
.301 POKSIRS DIVERSES.
Ainsi, quand la vague jalouse Menace d'engloulir sous les profondes mers Le nautonicr parti du liout de l'univers Pour se joindre à sa jeune épouse ;
Quand au courroux des flots s'unit le deuil des cieux,
Si des Gémeaux l'astre fidèle, Dans l'effroyable nuit où s'égarent les yeux , Fait briller un moment sa clarté fraternelle ;
Sur l'astre ami du voyageur Le nautonier, fixant un regard d'assurance. N'entend plus ni les flots , ni les vents en fureur,
Et s'abandonne à l'espérance.
POKSIES DIVERSES. 305
AU SAULE DE DUClS
Arbre chéri des flots et du temps respecté ,
J)oiît, au moindre zéphyr, le feuillage agité,
D'un vert si doux , si tendre, à mes yeux se nuance,
Pour le Sophocle de la France , Soit bénie à jamais la main qui t'a planté ! Crois-moi , laisse le pampre inspirer la folie ; Laisse au laurier la gloire , et le deuil au cyprè?.
Plus heureux , ton ombrage frais
Appelle la mélancolie ;
L'amour souvent t'a visité , Et l'orgueil t'est permis quand Ducis t'a chanté.
' M. Ducis avait une prédilection particulière pour le saule. Il l'a célébré dans une romance fort touchante d'Othello, et dans un assez grand nombre de poésies. Ce poète illustre m'ayant fait l'honneur de m'adresser une épître, où il m'invitait à chanter ce même arbre, qui l'avait si souvent inspiré, je lui répondis en lui envoyant la pièce suivante, le jour où il entrait dans sa qualrevingt-uniéme année.
306 POÉSIES t)IVEnSES.
L'un et l'autre en effet même instinct vous attire : Il aime , ainsi que toi , le murmure des eaux , L'émail fleuri des prés , le doux chant des oiseaux ; Son front se rajeunit au retour du zépliire : Mais il craint les autans; et quand, tout courroucé, Borée autour de lui fait mugir la tempête , Par ton exemple instruit , il baisse aussi la tète, Prompt à la relever quand l'orage est passé. Que d'utiles leçons tu peux fournir au sage ! Si le reptile impur attaque ton feuillage , Tu sais te revêtir de feuillages nouveaux , Et, sans apercevoir l'insecte qui t'outrage. D'une sève plus fraîche inonder tes rameaux. Tel Ducis , quand Zoïle , en sa lâche impudence , Des beautés d'Othello démentait l'évidence , Calme, et de l'Arabie empruntant les couleurs, Méditait d'Abufar les tragiques douleurs. Oui, des mêmes penchants l'influence secrète • Semble associer l'arbre aux travaux du poète ; Et , quand , sous tes abris par sa gloire habités ,
Ce fier soutien de Melpomène
EnnobUssait pour notre scène De Shekspir mieux senti les sauvages beautés ; On eût dit qu'aux accents de son âme troublée , Tu courbais, de terreur, ta tête échevelée.
iMais lorsqu'à ses doux jeux rendu , Du tragique trépied tout à coup descendu,
POf.SIES DIVERSES. 307
D'une muse moins solennelle
Il suivait l'inspiration , Et laissait échapper de sa lyre immortelle Les vers dont aujourd'hui s'enorgueillit mon nom , Fidèle à ce rapport qui tous les deux vous guide , On te voyait, sans doute , avec un soin touchant , Pour quelque faible arbuste , à tes pieds s'attachant , De ton ombrage épais faire une heureuse égide.
Saule aimé de Ducis, ah! puisses-tu long-temps De tes pâles rameaux couvrir ses cheveux blancs ! Puisse, dans vingt printemps, notre amitié discrète Fêter ensemble encore et l'arbre et le poète!
Retrouver près de sa Baucis Cet autre Philémon , sous ton feuillage assis , Sans regret du passé , sans soin qui l'inquiète , De cœurs dignes du sien fier de s'environner , Ne possédant que peu, mais assez |)our donner; Et que, jusqu'à ce jour, sa Aieillesse nous voie Heureux de son bonheur, et joyeux de sa joie!
LES ?:lysees.
Est-il bien vrai , ma jeune amie , Que, dégagés tous deux des liens de la vie , INous nous réunirons pour ne plus nous quitter ?
Mais savez-vous quelle patrie
Notre âme un jour doit habiter ?
El sur le choix d'un Elysée , Si la bonté des Dieux daignait nous consulter, Quel est l'heureux séjour, choisi dans la pensée,
Où vos goûts iraient vous porter ?
Serait-ce sur ces bords dont le charme traiiffiiille A passé dans les vers d'Homère et de Virgile ;
Où les esprits des bienheureux
Tout le jour s'en vont , deux à deux ,
A l'ombre du même feuillage ,
Respirer l'air des mêmes cieux ;
Sur les bords du même rivage ,
POfiSIES DIVERSES. :)00
Tout admirer des mêmes yeux ;
Et, du même air de. lu'gligonce ,
Se disant les mêmes fadoui.s,
Sur des gazons toujours en fleurs
Promener la même indolence ?
Le soir vient , et la même main ,
Vers le même lit que la veille,
Conduit , par le même chemin ,
Chaque ombre heureuse , qui sommeille ,
Jusqu'à l'heure où l'aube vermeille
Ramène , pour le lendemain ,
Une félicité pareille.
Ce ciel toujours d'azur, ces bosquets toujours veris Finiraient, croyez-moi, par lasser votre vue;
A des plaisirs toujours offerts ,
Sans en jouir on s'habitue , Et le plus beau printemps doit son lustre aux hivers.
Les enfants d'Ossian , les guerriers Scandinaves , Moins jM)lis que les Grecs, plus fous, mais aussi braves Vont dans leur Elysée à de nouveaux combats. Un vaste château d'or y reçoit leur courage ; Enfants , femmes, vieillards, tous ont soif de carnage. Là , le barde s'élance au milieu des soldats , Les bat , meurt , ressuscite et va boire à la ronde , A la santé d'Odin , dans un crâne ennemi. Ah ! nous n'envuons pas à Fingal , à Morni , L'épouvantable espoir où leur bonheur se fonde
310 POÉSIES niVERSlïS.
De loiir félicité ne soyons point jaloux ;
C'est déjà bien assez de se battre en ce monde :
Eh! que l'aulic du moins ait des combats plus doux!
Parmi ces paradis dont l'espèce varie , Il en est un surtout ouvert au musulman. Celui qui fut fidèle aux dogmes du Coran , Plein des feux du désir, môme après cette vie , Sur l'albâtre mouvant d'un sein de Circassie Va reposer son front dégagé du turban.
Je sais qu'en quittant l'existence
Il est assez doux de songer Qu'on ne renonce point à toute jouissance. Cet espoir à mourir pourrait encourager ; Et, si j'étais sultan, j'aimerais à me dire : Je meurs ; mais cent beautés , orgueil de mon empire , Devant ma volonté mille esclaves tremblants , Os carreau ï d'édredon , ces sorbets succulents, Ces trésors, ce sérail , l'encens que j'y respire, Tous ces biens me suivront; moiu'ons donc!. . Mais aussi Dans ce bel avenir où je vois cent maîtresses , Won cœur n'a pas l'espoir de trouver un ami. Ah! reprends, Mahomet, tes frivoles largesses; Garde tes voluptés , ton sorbet , tes houris.
Ces biens sont doux; mais que m'imiwrtc?
Je ne veux point d'un paradis
Oiî Salomon peut être admis
Quand Pylade restp à la porte.
Notre Elysée enfin doit Otro un lieu channanl. C'est le séjour de la volupté pure ; Là , les heureux , par un secret penchant , Suivent les lois que dicte la nature ;
Là, l'amitié jamais ne ment ;
Là , chaque époux est un amant
Qu'une amante suit ou devance ;
Chaque mot est un sentiment ;
Chaque souhait , chaque espérance
Voit éclore une jouissance ;
Chaque fête , chaque plaisir
Est suivi d'un nouveau désir ;
Chaque moment de l'existence
Est un tableau du vrai bonheur,
Que l'âme recueille en silence ,
Et qui s'épure au fond du cœur.
Là, la jeunesse recommence,
La santé n'a jamais d'absence ;
Et l'innocence est une fleur
Que la main du plaisir elfeuille ,
Et qui , par un chaime enchanteur,
Renaît sous le doigt qui la cueille.
Si cette image vous séduit ,
S'il est vrai qu'en quittant la \ie Nous puissions, quand la mort nous plonge dans sa nuit , Voir se réahser celte douce folie ; Ah! ne détruisons pas ce dogme consolant.
:i\i l'UESlES DIVERSES.
Ranprochoiis-Dous plutôt de ce terme trop lent;
Et si , trompant notre croyance , Les dieux nous refusaient ce bonheur désiré ,
Nous l'aurions du moins espéré ;
Eh! n'est-ce rien que l'espérance?
i'OKSlES DIVERSES. 313