‹ Œuvres poétiques de V. CampenonChapitre 36 sur 39 · DE GRENOBLE A CHAMBÉRY · texte numérisé non relu

DE GRENOBLE A CHAMBÉRY

ADRESSÉE \ MA SOELK.

Quiconque ne voit g utTO,

N'a guère à dire uussi. Mon vojage dépeint

Vous sera d'un plaisir extrême.

Je dirai : J'étais là, telle chose ni'avint ; Vous y croirez être vous-même.

La Fontaine, les Deux Pigeons.

Chambéiy, . . . septembre 1797.

11 n'est que trop vrai, ma chère Virginie; je viens d'avoir une maladie des plus sérieuses. Je ne croyais plus guère l'écrire que des bords du Cocyte ; mais mourir loin de toi , privé de tes soins et de tes embrasscnients, était une fin trop cruelle, et que je n'avais pas méritée. Lue vieille garde-malade, qui ronflait chaque nuit à mes côtés, m'avait [wurtant mis

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dans lo secret de ma position par une confidence peu rassurante; quelques bonnes âmes me regrettaient d'avance. De mon côté , je cherchais à me consoler d'un mal que je ne pouvais éviter. Enfin, les soins de l'amitié plus que ceux de la médecine , et surtout la bonté de mon tempérament , m'ont rendu à la santé.

Une belle dame a dit : Qu'avant de faire mourir des gens comme elle, le hon Dieu y regardait à deux fois. Pour moi , je crois, avec plus de vraisemblance, que c'est avant de séparer deux cœurs étroitement liés, avant d'enlever un frère à sa sœur, un ami à des amis , que le ciel y regarde à deux fois; et j'aime à croire que je dois la vie à cette précaution de la Providence.

Je ne sais rien d'aussi maussade que ces tempéraments insolemment robustes , sur lesquels la maladie n'a jamais de prise. Quoi de plus maladroit que d'être toujours bien portant? Une maladie du moins donne du relief à la santé, et nous la fait mieux sentir. Tout est si bien arrangé dans ce monde, que le mal même a son mérite.

L'avis du médecin fut que je devais prendre de l'exercice aussitôt que je le pourrais : c'était bien le mien aussi; et dès que je pus sans danger suivre mon goût et son ordonnance, je me mis en route sans savoir où j'irais. Un de mes amis s'offrit h m'accompagner; et, ])ar un beau jour d'automne , à trois heures après midi, un bâton à la main, un Horace, un LaFon-

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taine dans la poche, nous quittâmes Grenoble et partîmes en véritables chercheurs d'aventures.

Muse qu'invoquait Bachnumont, Et qui sièges au double mont, Près d'Hamilton et de Boccace, Choisis les pastels les plus frais, Et viens verser sur mes portraits Cette élégance, cette grâce, Cet enjoùment, ce sel français, Et ce vrai ton de badinage Que Chapelle a si bien saisi.

Quand il peint monsieur d'Assouci N'ayant plus pour tout équipage Que ses vers, son lutk et son paye.

Tout en faisant cette invocation , nous nous aperçûmes que nous étions à deux cents pas de Grenoble, sur la route de Chambéry. Nous avions à notre droite l'Isère, qui promenait assez tristement son eau sale et bourbeuse ; de l'autre côté, notre vue se portait sur des paysages plus riants. C'était au-dessus de la Tronche, le coteau qui domine ce faubourg, tout parsemé de jolies habitations couvertes en tuiles j'ougos et garnies de fenêtres bien vertes; c'était des bouquets d'arbres fruitiers dispersés çà et là ; quelques vignes au pampre large et noir; des jardins cultives; des rochers chauves et pelés, à côté de rochers fertiles jusqu'au sommet et couronnés de fleurs; et enfin, au-dessus de ces vastes gradins , une couche de neiges éternelles ,

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à Iravors la({U('lle on voit jhmcci- les Iclcsde (luclques sai)iiis (lécliarii(''s de \ ieillesse.

Du sein de ces mornes frimas Le démon des hivers lève en silllant sa tète. L'oiseau qui dans nos champs avec plaisir s'arrête, D'un vol rapide effleure ces climats ;

Mais plus bas Pomone amoureuse

Protège les fruits, les boutons,

Et, de son haleine frileuse

Échauffant les jeunes bourgeons,

Hâte la vigne paresseuse.

Klore elle-même, admise au sein de ces jardins Où l'acacia blanchit près des roses vermeilles, Semble avoir, sur un sol fécondé par ses mains, Elléuillé sa "uirlande et verse ses corbeilles.

JNous ne nous lassions pas d'admirer ce constiasle de la nature morte et sauvage et de la nature animée.

Qui le croirait? ce n'est pas sous ce beau ciel que la muse de l'idylle doit venir chercher ses bergères. Celles qui habitent ces campagnes n'inspirent auciuie idée gracieuse à l'imagination du poète. Elles sont presque toutes jaunes; leurs joues n'ont ni coloris ni embonpoint, et leurs cous gonflés se sentent déjà du voisinage de la Savoie.

Cette superbe contrée est arrosée par la plus sale des rivières. Son eau, couleur d'ardoise, inonde, après la fonte des neiges , les chanjps qui l'avoisinent. Ses ravages, qui ne sonlqUe trop fréquents, empêchent l'in-

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(liistrioetla cnltiiro do s'approclier do trop près de sos hoids. Nous faisions , en la rogardant couler , ces roniar(|uos pou flallousos, quand nous vîmes son cause noircir encore davantage, tournoyer sur elle-menio en vagues circulaires ; et il en sortit une femme livide, au teint olivâtre. C'était la naïade de l'Isère, qui, se formalisant de nos propos , nous apprit qu'elle descendait en droite ligne du Mont-Isaro ; qu'après avoir tra\ ersé la Savoie, une partie du Daupliiné, et inondé quelques caves de Grenoble, elle se mariait avec le Drac , et que de compagnie ils allaient tous deux se précipiter dans le Rhône, au-dessous de Romans.

Alors, d'un ton soumis et doux :

« Belle nymphe, dit l'im de nous.

Si vous voulez que dans le monde Nous puissions nous louer de vous, Dans votre course vagabonde, Respectez les vins du pays.

Et n'allez pas verser votre onde Dans les celliers de nos amis. »

Nous ignorons si la naïade aura écouté notre prière ; mais nous la vîmes se plonger aussitôt dans sa vilain eau.

A mesure que nous avancions , la scène variait et devenait plus majestueuse. Une portion des Alpes se déployait à notre di'oite, avec ses sommités C(uu-onnées de neiges et sa ceinture de nuages bleuâtre;;, Gette chaîne de montagnes inaccessibles en dominait

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