VOYAGE A CHAMBÉRY
plusieurs autres plus rapprochées de nous. Ce groupe (le monts entassés présente à l'œil \\n innncnse amphithéâtre , qui se prolonge jusque dans l'horizon le plus reculé.
On jouit de ce coup d'œil jusqu'à Mont-Lonot , village à deux petites lieues de Grenoble , dont les guinguettes sont rejiommées à dix lieues à la ronde. Les jours de fêtes , les gourmands et les grisettes y accourent en foule.
C'est là surtout que Bacchus est fêté ;
Là tout le jour, le buveur intraitable
Avec le vin fait circuler à table
Les gros bons mots, la bruyante gaîté.
Et du quartier l'histoire véritable.
Là, mainte fois en l'air les bouchons élancés Retombent sur le nez des buveurs courroucés. La nuit seule mot fin à ces festins rustiques. Le soir, de Chambéry viennent quelques marmots Qui, barbouillés de suie et les pieds en sabots. Font gémir le clavier de leurs vielles gothiques, Montrent les airs nouveaux aux femmes, aux maris. Et, tout fiers de fixer l'attention publique, l'ont voir aux curieux la lanterne magique, Et la lune et le diable, et Jean Bart et Paris.
Des habitants, chargés sans doute de faire les honneurs du pays, nous offrirent d'attendre la soirée pour ))rendrc notre part de ce divertissement ; nous eûmes le courage de refuser, et nous continuâmes notre route.
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A quelque distance de iMont-Bonot on rejoint encore l'Isère. Ici , cette rivière, est mieux encaissée : ses deux rivages oITrent au crayon du dessinateur des études délicieuses , et, de la route même , nous pouvions voir voguer, au gré d'une brise fraîche, sur son eau plus reposée , quelques barques chargées de pêcheurs et de filets.
Avant d'aller plus loin, reposons-nous un peu sur ces bords;
Respirons-y quelques instants La fraîcheur de ce paysage :
Ce bois, cette eau, cet ermitage, A mes yeux sont toujours présents.
Du troupeau, qui rentre au village, J'entends encor les bêlements ; Mon odorat cherche l'encens Qui s'exhale de ce bocage ; Dans ce champ peuplé de roseaux, Je vois encor cette chaumière.
Ces saules aux pâles rameaux, Ces génisses, cette laitière ; Et plus loin, sur les verts coteaux.
Ces ombres, ces jets de lumière, Dont les mouvements inégaux, D'une obscurité passagère.
D'une clarté douce et légère.
Couvrent tour à tour vingt hameaux.
Je vois surtout ce petit pâtre, Les pieds nus, la face rougeàtre, Appuyer son petit genou Sur ce marche-pied de feuillage, Doucement incliner le cou,
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Poser sf's mains sur co rivage Qui sert de digue à ce ruisseau, Et, pour s'abreuver de son eau, y plonger son joli visage.
Ce voyage-ci, ma chère amie, ne ressemble point à celni qne nous fîmes à Nantes ; je ne trouve plus ces points (le vue délicieux qu'on ne découvre que sur les ])ords de la Loire ; le chemin où nous sommes ne vaut pas cette belle chaussée qui mène d'Angers à Tours; les montagnes que j'ai devant les yeux ne sont pas habitées comme celles des environs de Blois, où l'on voit des villages entiers bâtis dans le roc. L'industrie et la nécessité ont ci'eusé dans les rochers qui bordent la Loire des logements à plusieurs étages: toute une famille s'y met à bâtir sa maison , comme les hirondelles à construire leurs nids. Le soleil y pénètre d'un côté par des fenêtres garnies de mousse et de feuillages ; et l'habitant de l'étage le plus élevé a son champ au-dessus de sa tête, et se voit, pour ainsi dire, couronné de ses épis.
La vallée de Graisivaudan nous offrait des aspects ))lus sauvages; et si, dans les champs de la Touraine, la nature étale tout le luxe de l'abondance, elle ne frappe guère ici (juc par la i)cmpe de ses tableaux et la singularité de ses accidents.
Ici, pourtant, je demande toute ton attention ; si tu traverses jamais cette vallée , si tu foules un joiuce cliemin pressé de chaque côté par une montagne.
VOYAGE A CHAMBfiRY. 331
je veux que lu puisses rorouuaîtro le point de vue dont je vais essayer de le donner une idée. Je veux C|UP tu puisses te dire : « C'est là que mon frère a passé; là, il a songé à moi ; voilà bien le tableau qu'il m'a dépeint. » One du moins alors tu éprouves une; jïartie du plaisir que j'aurai goûté long-temps avant toi.
11 était jMès de sept heures du soir, en automne; la soirée était belle, le ciel pur, et l'air calme. Nous étions à prèsd'une lieue au-delà deLumbin, à l'endroit ' oii la route fait un détour. Là , le voyageur perd de vue le chemin qu'il a fait : celui qui lui reste à faire se dérobe aussi par un auti-e détour. Il est de toutes parts environné de montagnes, et tout ce qui l'environne est cultivé. Les rochers se sont dépouillés de toute leur àpreté ; on ne leur voit plus celle teinle grisâtre qui fatigue l'œil ; partout la ^ ne s'élance et se promène sur un immense ta])is vert. Là, des ravines, effrayantes par leur profondeur, présentent le sillon de la charrue ; plus haut, sont des prés, des vergers et des fleurs , où l'on n'eût cherché que des cailloux. Sur toute cette scène riante, sont épars quelques bouquets de bois, du milieu desquels s'élève une fumée légère qui se réunit bientôt aux vapeurs des nuages : cette Année dit (pic là est une chaumière, une famille, que ce beau pays n'est pas un désert. Du point le plus élevé et le plus pittoresque de la nionlagne, une cascade s'élance en nappe d'argent;
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file va se briser en écume à plus de deux cents pieds du point d'où elle part; et, après avoir descendu le bas du coteau par une pente plus douce , après s'être reposée dans des champs de plantes aromatiques, elle vient couper la grande route, et passe aux pieds du voyageur qui respire , avec la fraîcheur de son eau , 'l'odeur balsamique qui semble en jaillir.
Le recueillement de celte scène n'était interrompu que par le murmure de cette eau , par la chute de quelques feuilles que les vents d'automne détachaient des arbres , et le son lointain d'une musette que les échos faisaient parvenir à nos oreilles. La lune , qui jetait une lueur prde sur toutes les pointes du coteau, semblait ceindre ce tableau déUcieux d'une brillante auréole.
Pourquoi , ma chère amie , cette vue réveilla-t-elle dans mon âme des souvenirs douloureux? Pourquoi me i-appelait-elle tous les malheurs dont j'ai gémi depuis mon enfance? Qu'avait de commun ce beau ciel, ce beau paysage, avec nos adieux, mes craintes sur toi, sur tout ce qui m'est cher , et le tourment inconsolable de l'absence? Voilà ce qu'elle jeta de douloureux dans mon cœur; et pourtant je m'attachais avec une sorte de charme à ces réflexions; et pourtant en les repassant dans mon âme , je jouissais d'une tristesse qui n'avait rien d'amer ; car il est une sorte de volupté lugubre et douce attachée au souvenir du malheur.