VI SUR M. CAMPENON
y étaiont toujours remarqués par leur finesse et leur bon goùl. Une romance qu'il composa pour la reine , et qu'on a depuis attribuée a madame de Bourdic, attira sur lui ratlenlion : on la chanta aux soupers de la princesse de Lamballe qui, en ayant découvert Fauteur, le fit inviter a se rendre a Paris. Il obéit, et fut admis aux soupers de la malheureuse princesse, qui devait expier si cruellement son dévouement a Marie-Antoinette. Celui de M. Campenon faillit ne lui être pas moins fatal. Sa romance le fit dénoncer. Averti qu'il devait être arrêté le lendemain, il partit dans la nuit, et parvint, non sans peine ni sans danger, a gagner la frontière de la Suisse. La, il donna pour vivre des leçons de français , et composa , en prose et en vers, a la manière de Chapelle et Bachaumont, une relation de son voyage de Grenoble a Chambéry. Ce récit est semé de traits d'esprit et de sentiment qui n'ont rien perdu encore de leur charme. On y remarque, non pas cette insouciante gaieté qui indique plutôt la légèreté du caractère que la constance de l'âme, mais cette douce philosophie de l'honnête homme qui se complaît toujours dans l'accomplissement de son devoir, quelque pénible
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qu'il soit. I.a patrie et la famille sont loiijoms présentes îi sa pensée, même lorsqu'il décrit les pays et les mœurs que lui montre Texil , et c'est moins sa propre douleur que celle des siens qu'il sefl'orce de distraire, par les riants ou touchante tableaux, qu'il trace d'après nature, de la vie aventureuse des enfants de la Savoie.
M. Campenon se consolait de l'exil par la poésie, lorsqu'il apprend que son vieux père, frappé dans sa fortune et dans ses affections, est menacé de mort par une maladie grave. t}ue faire ? Il ne se le demande point. 11 rentre en France, au péril de sa vie, arrive à Sens, et pénètre de nuit dans la maison de son père , que sa présence contribue a rendre à la santé. Mais ce fut pour peu de temps. Bientôt sa mère et sa jeune sœur n'eurent plus d'autre soutien que lui. Heureusement les mauvais jours étaient passés.
Les amis qu'il avait à Paris ol)tinrent pour lui un modeste emploi, et lorsque le premier Consul chercha 'a s'entourer d'hommes de talent, le bureau des théâtres, au ministère de l'Intérieur, fiil confié à M. Campenon. La République devint Empire : la gloire consola de
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la liberté , et une volonté forte mit partout Tordre et Tobéissance. Trop d'indulgence dans Fexamen des pièces de théâtre lit destituer M. Campenon, et lui mérita même un ordre de déportation. L'amitié de M. Maret, duc de Bassano, et de M. de Bourienne , obtint la révocation de Tordre fatal, et, six mois après, M. Campenon fut nommé commissaire impérial près le théâtre de TOpéra-Comique, qui n'eut jamais de plus beaux jours que sous son administration.
C'est alors qu'il publia son poème de la Maisondes Chamjjs, écrit avant celui de V Homme des Champs de Delille , mais qui ne parut qu'après. Aucun de ces deux poèmes n'a fait oublier l'autre.
C'était assurément une entreprise hardie que de se lancer dans une carrière si brillamment parcourue ; mais la nature est un champ assez vaste et assez fécond pour que les moissons ne manquent jamais aux mains qui savent le cultiver. Delille avait décrit, dans son poème de VHomme des Champs , les plaisirs de la vie champêtre avec tout le charme de sa versification élégante, et il semblait que la source où il avait trouvé tant de richesses poétiques dût
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être cpuiséc. M. Campenon prouva quelle ne rétait point : il ne se contenta pas de décrire sa Maison des Champs telle que la rêvait sa riante imagination 5 il répandit sur tous ses tableaux une teinte de sensibilité que Delille avait trop négligé de donner aux siens. On voit que s'il parle avec enthousiasme des beautés de la nature, c'est moins parce qu'il les admire que parce qu'il les aime. Cette nature n'est pas chez lui de convention , comme chez la plupart des poètes qui la peignent sans la connaître ou sans l'aimer. Son principal charme est dans la vérité ; il n'invente rien que nous n'ayons vu , mais son dessin a tant d'exactitude , son coloris a tant de naturel , que nous nous arrêtons pour admirer les objets qu'il offre à nos regards , comme si nous les voyions pour la première fois. En un mol, M Campenon ne décrit pas pour décrire , mais pour transmettre à ses lecteurs les plaisirs de ses yeux et les émotions de son âme. Tl ne ressemble point au propriétaire, dans la comédie du Méchant , qui , en vous promenant dans son jardin , ne vovs fait pas grâce d'vne laitue. Il sait nous intéresser à tout ce qu'il nous montre, parce qua tout il ni-
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lâche une pensée ingénieuse, fine et délicate, et souvent même un Irait de sentiment.
Ce poème de la Maison des C/uimps , où le genre descriptif, alors en faveur, trouvait de nouvelles couleurs dans la sensibilité du poète, attira fattention de tous les amis des lettres, et bientôt après la publication du poème de YEnfant Prodigue, où revit, dans la poésie la plus harmonieuse , cette touchante parabole de TÉcritnre, plaça M. Campenon aux premiers rangs parmi les poètes qui brillèrent au temps de l'Empire.
Ce poème, tout biblique, tout empreint de Tesprit de Dieu, et dans lequel le poète a su placer avec bonheur le tableau des passions humaines, obtint un de ces succès aussi mérités qu'éclatants , qui ne meurent jamais dans les souvenirs littéraires d'une nation. On vit sur tous les théâtres apparaître des Enfants Prodigues, tirés du poème de M. Campenon : la peinture, la sculpture, la gravure enfantèrent en grand nombre des Azaël et des Lia ; et les plus riches magasins se placèrent sous le patronage de y Enfant Prodigue , pour attirer a eux la vogue qui s'attachait au poème. Nous avouons que cette vogue , quelque glorieuse
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qu'elle paraisse, ifa aucune influence sur notre opinion. Nous Tavons vue tant de fois élever (les ouvrages sans valeur au-dessus des plus beaux chefs-d'œuvre, qu'il nous est permis de croire qu'elle se trompe souvent dans ses préférences. C'est dans le sufl'rage unanime des gens de goût et non dans la faveur i)opulaire , ou plutôt c'est dans l'œuvre même du poète que nous cherchons les plus sûres garanties d'une gloire impérissable
VEnfant Prodigue parut dans les circonstances les plus favorables. Les idées religieuses se relevaient, comme ces fleur.-; que l'orage a courbées, et brillaient d'un éclat nouveau dans la magnifique prose de M. de Chateaubriand et dans les éloquentes prédications de l'abbé Frayssinous. Les poètes ne pouvaient pas rester muets dans ce concert religieux des plus hautes intelligences ^ ils se ressouvinrent que la poésie était lille du ciel, et M. Campenon, qui se lit alors son interprète , donna à ses accents ce caractère divin qui vit dans l'Évangile. La parabole de y Enfant Prodigue est d'une simplicité naïve, qui semblait par sa nature même repousser les ornements de la poésie. Il fallait conserver cette simplicité évangélique et cependant créer une
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action el des incidents qui , sans la détruire , fissent encore mieux comprendre et sentir la haute moralité du divin enseignement. L'Écriture-Sainte ne donnait au poète qu'un père et ses deux fils. Pense-t-on qu'il ait eu tort d'opposer a l'austère affection du père , qui ne pardonne qu'au repentir, l'aveugle tendresse d'une mère qui pleure moins la faute de son fils que son absence , qui ne l'accuse qu'en priant pour lui , et dont le cœur ne sait qu'aimer l'ingrat qui l'abandonne , le coupable qui Toublie ? En donnant une mère à V Enfant Prodigue^ M. Campenon , loin d'être sorti de l'esprit de l'Evangile, semble avoir personnifié dans Nephtale l'Eglise même du Christ. C'est le même amour, le môme dévouement. L'Eglise n'estelle pas pour le pécheur la mère la plus indulgente ? et si , comme Ruben , elle attend le repentir pour pardonner, comme NeplUale, elle n'attend que le malheur pour consoler.
M. Campenon avait donné dans la Maison des Champs la preuve d'un talent flexible et varié de versification ^ il avait su peindre, avec une élégante exactitude , des tableaux qui ne comportaient ni mouvement ni passion. V Enfant Prodigue montre (pie le versificateur était
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poêle, et que son âme élait au moins a la hauteur de son esprit. Ce n'est pas qu'on trouve dans VEnfant Prodigue la sombre peinture de ces passions violentes et désordonnées où le vice se montre a nous dans toute sa difformité. Le poète ne cherche point à nous épouvanter, comme on le fait aujourd'hui, par l'horrible spectacle des crimes de Thumanité : son imagination ne se tourmente point a créer un sublime effrayant 5 les caractères excentriques , les paroles délirantes (termes consacrés) ne se rencontrent pas plus dans ses vers que les images forcées et les alliances bizarres de mots dont s'alimente la poésie moderne. 11 se souvient qu'un seul hémistiche , souvent même une seule épithète suffisent a Homère et 'a Corneille, a Virgile et à Racine pour toucher le cœur et arracher des larmes ^ et c'est a leur exemple qu'il nous émeut, en s'abandonnant 'a sa propre émotion.
Habitués comme nous le sommes aux violentes secousses galvaniques par lesquelles nos poètes s'efforcent de remuer notre apathique indifférence 'a l'égard des vers, nous ne pensons pas que VEnfant Prodigue, avec sa poésie douce
et mélancolique , trouve aujourd'hui autant de