‹ Œuvres poétiques de V. CampenonChapitre 6 sur 39 · POÈME · texte numérisé non relu

POÈME

Ce petit poème a\ail été fait d'abord sur un plan bien plus étendu : il était divisé en quatre chants qui traitaient séparément des divers objets que j'offre aujourd'hui réunis dans un seul.

L'ouvrage était presque entièrement terminé ^ mais, plein d'une trop juste défiance, j'attendais du temps et de mes amis les conseils qui devaient m'aider a le rendre moins indigne des regards du public. Cependant M. Delille fit paraître son Homme des Champs, et je vis qu'une partie des objets décrits dans mon poème , l'était aussi dans le sien, avec toute la différence de talent qu'on peut supposer, mais quelquefois aussi avec un rapport très-sensible d'idées, d'images, et même d'expressions.

Mon amour-propre fut flatté mais en même temps très-alarmé de ces rencontres. Je pouvais facilement constater que mon poème avait été fait bien avant que T Homme des Champs

h- AVERTISSEMENT.

me fût connu, et qu'ainsi tous les passages où j'avais le bonheur de me rapprocher de notre illustre i)oète étaient bien ma propriété. Mais à quoi m'eût servi cette réclamation? a prouver ce que personne, je crois, n'eût mis en doute, que je n'avais pas affronté volontairement une si redoutable concurrence ; mais il ne m'en était pas moins impossible de la soutenir. Je pris donc le parti de sacrifier tous ces passages, les meilleurs de mon poème peut-être, puisqu'ils avaient quelque ressemblance avec ceux où M. Delille traitait les mêmes sujets.

Un peu découragé par ce sacrifice sans gloire fait à la nécessité, je laissai la mon ouvrage pendant long-temps , sans réparer le désordre causé par les nombreuses suppressions que j'avais faites, ni chercher dans mon sujet de nouvelles ressources pour y suppléer. Ces délais me furent encore une fois funestes. M. Delille, qui avait déjà étendu si loin ses conquêtes dans le domaine de la poésie pittoresque , finit par l'envahir tout entier, en publiant successivement ses deux poèmes de V Imagination et des Trois règnes de la Nature. Mes petites possessions s'étaient encore trouvées sous les pas du vainqueur , et avaient été encore ravagées par

lui. Je fus réduit a ce coin de terre, a ce petit cliamp où j'ai recueilli et rassemblé, de mon mieux , les faibles débris de ma fortune poétique. Ne pouvant cependant pas pousser la résignation jusqu'à ne tirer aucun parti de tout ce que je n'ai pu faire entrer dans le cadre si rétréci de mon poème actuel, je me suis décidé a en reporter une partie dans les notes. Je prie les lecteurs de croire qu'en leur racontant les petites vicissitudes de mon ouvrage, je n'ai point eu la prétention de les intéresser; j'ai voulu seulement m'excuser auprès d'eux de ce que j'avais si peu de chose à leur offrir.

Cet ouvrage qui, par le titre, semble se rapprocher de plusieurs autres grandes compositions poétiques, s'en écarte véritablement par le sujet. Ce n'est point l'art d'embellir à grands frais une vaste propriété, et de tourmenter la nature pour lui donner un air de liberté. C'est encore moins l'art d'exploiter les trésors de la terre, et de contraindre les champs a payer avec usure les durs travaux du cultivateur. Je m'adresse seulement 'a l'homme éclairé et sensible, modeste dans sa fortune et dans ses vœux, qui, possesseur d'une petite maison de campagne , échappe de temps en temps au fracas de la ville

pour aller respirer la sanlé dans un air pur et l)alsaini(pie, et se délasser de la fatigue des altaires ou des agitations du monde en poussant la hêche et en portant Tarrosoir. J'essaie de lui enseigner coninient, sans peine et sans dépense, il peut orner son asile champêtre, assurer et conserver les dou\ produits que son jardin doit a sa table, et se créer pour chaque instant du jour des occupations qui seront toutes des plaisirs. Enfin , je trace le plan de sa maison et de son colombier ^ je marque la place des réduits frais qui devront receler son vin et ses desserts, et je dessine son petit jardin, a la fois potager, verger et i)arlerre, où j'entremêle les légumes aux fleurs, et les arbres qui fourniront du fruit a ceux qui donneront de l'ombrage.

J'ai tâché que cette aimable variété, qui n'est pas du désordre , fût l'image même de mon poème. Dans un seul chant, je ne pouvais guère encourir le reproche d'avoir fait une distribution vicieuse, pourvu que je ne confondisse point ensemble, ou que je ne misse point a la suite les uns des autres, des objets de nature trop différente. J'ai cru devoir tenir a peu })rès la même marche que tiendrait mon propriétaire, si, surpris par un ami dans son petit domaine.

il voulail lui montrer successivement toutes les parties qui le composent. Il ne se piquerait point sans doute, dans celle revue, de suivre exactement les rapports d'analogie ou les degrés d'importance. 11 prendrait le premier sentier qui s'oflï irait a lui^ et, se laissant aller à ses molles sinuosités jusquà ce qu'un aulre sentier vint détourner ses pas, il indiquerait a droite et à gauche les objets placés sur son passage, sans s'embarrasser de revenir quelquefois s'n les mêmes traces, et d'allonger un peu son chemin. On ne trouvera point d'épisodes dans ce petit poème, si par ce mot on entend le récit d'une action qui se rattache plus ou moins au sujet, par la nature des personnages ou celle des impressions. Les épisodes ont été heureusement imaginés pour rompre la monotonie du genre didactique, et en corriger l'aridité. L'homme seul anime véritablement la natme ; et, dans les poèmes qui la décrivent, comme dans les paysages qui la représentent, il faut presque nécessairement des ligures. Mais cet ouvrage a si peu d'étendue qu'un épisode ne saurait y trouver place, ou bien l'accessoire l'emporterait sur le principal. J'ai pensé qu'un seul chant, qui n'a guère plus de neuf cents vers, serait suffîsam-

ment vivifié, si je Fose dire ainsi, par la présence continuelle du propriétaire, que je ne sépare jamais de sa propriété, et par celle des amis qui viennent partager ses soins domestiques et ses plaisirs champêtres. Du reste , on verra que je ne me suis interdit aucune des ressources que mon sujet m'a paru amener naturellement.

Je ne dirai qu'un mot du rhythme que j'ai cru devoir adopter. L'alexandrin est naturellement grave et pompeux. Partout ailleurs que dans le poème comique, il est assujetti a ces lois d'une étiquette uniforme et sévère qui rendent la grandeur imposante en lui donnant des chaînes et de l'ennui. Pour lui , la simplicité est presque de la négligence, et l'aimable liberté un oubli dangereux des bienséances. Tout enjambement lui est interdit, et il n'enfreint jamais la loi de la césure sans risquer de se compromettre. Il en est autrement du vers de dix syllabes. Ce vers, ne gaulois , comme le rondeau, a comme lui h naïveté en partage *. C'est lui que Marot, Saint-Gelais et presque tous les fondateurs de notre poésie ont employé de préférence , et il

Le rondeau né gaulois a la naïveté.

BoiLEAU, Art poélifjite.

est resté presque seul eu possession dn conte et de répig'"ani"ic. Par la variété de coupe dont il est susceptible, par celle aisance, cette diversité de tons qui lui est si familière, il ma paru convenir mieux que le grand vers à Télégance modeste et a la démarche facile de la muse champêtre. D'ailleurs, il n'est pas d'effet poétique auquel il ne puisse atteindre.

A propos d'un ouvrage si peu étendu, je ne me donnerai point le ridicule de disserter gravement sur le poème didactique, et d'en établir ici les lois. Ces lois très-simples, écrites dans vingt ouvrages de critique littéraire , et mieux iracées encore dans les bons modèles du genre, n'ont pas besoin d'être rappelées. Je m'y suis conformé autant que je l'ai pu : si j'avais eu le malheur de m'en trop écarter, j'essaierais en vain de justifier ma faute.

On a vu le temps où chaque auteur faisait une poétique pour son ouvrage ; la mode en est j)assée, et le public n'est plus la dupe de toutes ces apologies orgueilleusement rédigées en forme de traité.

Je me garderai bien aussi d'agiter la question tant rebattue dont la poésie descriptive a été l'objet : question qui, comme beaucoup d'au-

lies, poiirrail l)ien n'être qu'un malcnlcndu. Ce genre descriptif, dont on fait tant de l)ruit, serait-il un genre de poésies inconnu aux anciens et récenniienl découvert:' je ne le pense pas. Peindre, ou, si Ton veut, dccrire , a toujours été une des attributions essentielles de la poésie ; et il est même des genres où la description domine , tels que le didactique appliqué a la culture ou a Tornement de la terre : les Gèoryiques et les Jardins en sont la preuve.

Mais ce qui n'est qu'un moyen ne doit pas être une iîn, c'est-a-dire qu'il ne faut pas décrire sans cesse, décrire pour décrire, et sans autre but que d'entasser dans un poème des peintures minutieuses de tous les phénomènes et de tous les produits de la nature ou des arts.

11 faut que ces peintures, sagement distribuées, n'aient pas seulement le stérile mérite de la difficulté vaincue^ mais qu'elles se lient a quelque objet d'instruction, qu'il s'y mêle d'utiles préceptes, quelquefois des traits de morale ou de sentiment, et surtout que d'heureux épisodes, en délassant le lecteur de la continuité des descriptions, tendent a éclairer sa raison ou a émouvoir son cœur. Un poème ainsi conçu, ainsi exécuté, (juel qu'en soit le sujet, rentre

naturellement dans le genre didactique, le plus vaste de tous peut-être , et il n'est pas besoin d'un nouveau mot pour le (]iialilier. Les partisans et les adversaires du genre appelé descriptif s accordent tous sur le point vraiment essentiel, puisque les uns et les autres condamnent labus de la description. 11 semblerait, d'après cela , que rien ne dût plus les diviser. Mais tel est le danger de ces questions oiseuses qui roulent sur un vain mot plutôt que sur une chose réelle : on dispute d autant plus qu'on a moins sujet de disputer. Chacun, s'imaginant avoir saisi le véritable point d'une difliculté qui n'existe pas, la renouvelle, et souvent la redouble, en s'efforçant de la résoudre; et moi-même ici, qui fais la leçon aux autres, je me trouve engagé, sans m'en être aperçu, dans une discussion dont j'avais promis de ne point me mêler.

Il est une promesse que je tiendrai mieux, c'est celle de ne point m'ériger en arbitre du talent et en distributeur de la gloire envers ceux dont les pas ont parcouru avec honneur la carrière où j'essaie les miens. Palémon, simple pâtre, pris pour juge entre Ménalque et Damèle , deux bergers ' qui excellaient dani^

12 AVKUrLSSKMENT. (

Tari du chant, se défendit de prononcer dans

une cause dont Timportance excédait sa capa- |

cité. J'ai bien plus raison que lui de dire :

Non nostruni intor vos tantas componcre lites.

Virgile, 3« églogue.

J'ai long-temps retenu ce petit poème, et peut-être me suis-je encore trop hâté de le laisser paraître. Ce n'est qu'en tremblant que je l'ai exposé aux regards du public : heureux qu'il ait daigné y trouver un sentiment vrai des charmes de la campagne, revêtu quelquefois d'une expression qui n'en défigure pas tout à fait l'image!

J'ai fait presque tous mes vers aux lieux mêmes que je décris : c'est aussi Ta que je voudrais qu'ils fussent lus. Le séjour des champs dispose à l'indulgence. Où l'âme est doucement émue, l'esprit se montre peu sévère. D'ailleurs, si quelque fidélité brille dans mes peintures, c'est en présence même des objets qui m'ont servi de modèle qu'on appréciera le mieux ce genre de mérite, celui de tous que j'ai le plus recherché, et le seul aussi, peutêtre, qui se fasse remarquer dans mon ouvrage. Quant a ceux (jui me liront 'a la ville, puisse la

douceur de leurs souvenirs , de leurs regrets et de leurs vœux prêter a mes vers un peu de ce charme qui leur manque!

Tous les journaux, en rendant compte des premières éditions de la Maison des Champs, me reprochèrent d'avoir resserré en un seul chant ce poème, qui dans Torigine en avait quatre, et Ton parut désirer que je lui rendisse son étendue première. Ce reproche, ce désir, ont flatté mon amour-propre, mais ne Tont point aveuglé. J'ai dit les raisons qui m'avaient déterminé a renfermer mon sujet dans des bornes si étroites; et le succès qu'a obtenu mon ouvrage, loin de les affaiblir, les a fortifiées. On a pu lire sans ennui un petit poème qui n'a guère plus de neuf cents vers, et qui retrace avec quelque vérité des objets riants et des impressions douces. Mais qui pourrait m'assurer que cette même peinture, trois ou quatre fois plus étendue, ne rebuterait pas des lecteurs déjà rassasiés de descriptions champêtres?

L'art n'a pas le même privilège que la nature : celle-ci, toujours la même, paraît toujours variée, toujours nouvelle; l'autre ne peut pas impunément se répéter dans ses ouvrages. Aux corrections près (et elles sont nombreuses dans

AVEUTISSEMENT.

celle dernière édition), je laisse donc ce poème dans rétat où le public a daigné Taccueillir. Je ne veux point tenter de nouveau ses bontés pour une même production qui pourrait en devenir moins digne, si je consentais a retendre.

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