‹ Œuvres poétiques de V. CampenonChapitre 7 sur 39 · DES CHAMPS · texte numérisé non relu

DES CHAMPS

L'hiver a fui (1) ; la vorduro nouvelle Déjà s'étend et couvre les buissons.

Déjà le (leuve où dormaient les glaçons" D'une eau rajnde entoure la nacelle ; Et sur ses bords , où naissent les gazons , J'ai vu voler la première Iiirondelle.

Ah ! lorsque enfin le ciel sur nos climats Verse un jour pur et des nuits sans frimas, Qui n'aime à voir, vers son humble ennilage , L'ami des champs, en habit de voyage , S'acheminer un Virgile à la main !

Combien de fois son œil , sur le chemin , Cherche à saisir, à travers le feuillage. Dans la vapeur c|u'enfante le matin , De son logis le faîte encor lointain , Le toit, les murs, et jusqu'à la fumée Oui dans les airs, en colonne animée , Monte et se mêle au nuage flottant !

16 LA iVIAISON DES CHAMPS.

Comme il s'arrr-lc, attentif, écoutant De son vieux cliion la voix accoutumée! Et quel plaisir lorsque, fiMpj)aut ses yeux, De près enfin la maison se découvre.

Et qu'il entend, de la porte qui s'ouvre Crier les gonds long-temps silencieux !

Vous que séduit cette image naïve ,

Et qui déjà, sur la foi de mes chants,

Cherchez un site où votre main hâtive

Puisse établir vos pénates des champs ,

Combien de soins n'avez-vous pas à prendre !

Pour mieux choisir, ne craignez pas d'attendre.

N'imitez pas l'acquéreur empressé

Oui, rejetant tout délai salutaire.

Pour l'acheter, n'examine sa terre

Que sur un plan au lavis bien tracé.

Vous, aux champs même, allez d'abord connalire

Quel est le sol, cfuel est l'aspect joyeux

Où vous placez votre réduit champêtre.

Lh, dans le choix et du site et des lieux ,

Que chaque o])jet vous éclaire et vous guide.

Voyez-vous naître une source limpide?

Suivez SCS bords ; consultez de ses eaux

La marche lente ou la course rapide.

Des bois, plus loin, sur le flanc des coteaux ,

Font-ils mouvoir leurs ondoyants rideaux ?

Visitez-les ; et, quand le sombre automne

Jette sur eux sa teinte monolone ; Quand l'ouragan dans les airs déchaîné Frappe des bois la voûte moins obscure ; Si leur feuillage, à lutter obstiné, Seul, au milieu du deuil de la nature. Conserve encore un reste de verdure ; Voilà le sol qui vous est destiné.

Mais, soit que l'eau sur les bords qu'elle arrose

En filets purs ait appris à courir;

Soit qu'en un lac où ses flots vont mourir,

Son indolence à loisir se repose.

Ou que, roulant de la cime des monts ,

De chute en chute elle tombe aux vallons ;

A tous ces lieux , oh ! combien je préfère

Le sol fécond que baigne une rivière ,

Surtout les boids où le fleuve onduleux

Étend ses bras mollement anguleux ,

Descend, revient où son attrait le guide ,

Descend encor, puis, égarant ses eaux ,

Court enlacer les villes, les hameaux

Dans les longs plis de son écharpe humide !

Eh ! qui ne sait quels plaisirs , quels secours Nous peut olTrir la rivière en son cours ! Voyez quel art, sur sa route féconde, A disposé ces abris toujours frais Pour vos pêcheurs, ces moulins pour Cérès.

Tantôt l'écluso y fait gronder son onde ;

Tantôt, coulant dans une paix piofondc ,

Un lit plus doux la reçoit, et son sein

Se change en golfe, en limpide bassin

Où la pudeur, qu'un jour sombre rassure.

Vient en secret dénouer sa ceinture.

Là, c'est un pont qui, de son dos voûté, '

Tient embrassés l'un et l'autre rivage.

Plus loin un bac , dans sa mobilité ,

D'un bord à l'autre ouvre un fréquent passage,

Unit entre eux deux hameaux séparés;

Et, promenant leur moisson , leur vendange ,

Entre ces bords l'un vers l'autre attirés

Des fruits du sol favorise l'échange.

Consultez donc, pour fixer votre choix , L'aspect des eaux , la verdure des bois. Étudiez leur fidèle harmonie.

Du site même évoquez le génie ; Demandez-lui (jucls aspects attachants Autour de vous, dans leur forme imprévue , Pourront offrir des scènes h vos champs , Ou préparer des repos à la vue.

Ce choix-là même exige un art secret.

Vous n'irez pas , d'effets sombres avide , Choisir un sol d'où l'œil ne s'étendrait Que sur des lieux dont l'aspect intimide,

Sur dos vallons par les eaux ravagés , J)cs ponls rompus , des rocs i)endant en voiile , Qui, dans la nuit, par la peur allongés, Du voyageur épouvantent la route.

Que si vos yeux cherchent ces accidents , Ces muis détruits, ces restes d'édifices , Qui des fureurs, ou de l'homme, ou du temps , Gardent encor les noires cicatrices ; Ah ! choisissez du moins des monuments Dont les débris, dont l'aimable vieillesse Vous attendrisse et j.imais ne vous blesse !

Tous ces débris ont leurs enchantements. Eh ! pourquoi fuir leur voisinage austère ! Otte maison qui fut un presbytère; De cette église ouverte à tous les vents L'étroit portique , aujourd'hui solitaire , Mais où parfois un douloureux i)laisir Ramène encor, aux jours du saint loisir, Le laboureur des campagnes voisines ; Ses murs tombant où la mousse jaunit ; Les vieux vitraux de l'ogive en ruines , Où l'hirondelle attache en paix son nid ; Jusqu'à ce champ, qui fut un cimetière , Où , vers le soir, délivré de tout soin , Quelque orphelin sur une froide pierre

Épanche oncor sa douleur, sans témoin : Vers ces ol)jets quelle est l'âme oppressée Qui , malgré soi , ne se sent pas poussée ! On songe alors à ses amis perdus (2) ; On se peint mieux leur image effacée , Et sans effroi, vers un temps qui n'est plus, Le souvenir emporte la pensée.

Nous avons vu nos campagnes long-temps

Se revêtir de pesants édifices,

D'obscurs châteaux où l'oeil , même au printemps,

Cherchait en vain les champêtres délices.

On ne voyait que glacis, que créneaux ,

Que lourds donjons sortant du sein des eaux ,

Que murs épais, offrant partout l'empreinte

De la puissance, ou plutôt de la crainte.

Un effroi vague, une secrète peur

Saisissait l'âme au sein des vastes salles ,

Sous les arceaux , dont la froide épaisseur

D'un jour douteux brillait par intervalles.

Tout est changé. L'élégance aujourd'hui

Plaît mieux encor que la magnificence.

Luxe des arts , c'est toi dont l'influence

Jusqu'en nos champs, connue un jour pur, a lui.

D'un autre éclat, d'ornements plus utiles ,

Tu vins parer nos agrestes asiles.

Je n'y vois plus ces leviers suspendus ;

Aux mêmes lieux, en volute légère ,

La main dos arts a ciselé la piorre ;

Et pour toujours aux dieux des champs rendus,

Les noirs jjastions, les élroilcs tourelles,

Des vieux remparts de Bellone chéris ,

Des jeux de Mars tous ces abris fidèles

Servent d'asile aux oiseaux de C\ pris.

Des châteaux forts, .idicu, sombres parures!

Venez, beaux-arts ; sous des formes plus pures

Embellissez le séjour des hameaux.

Mais quoi ! j'entends sur la pierre massive

Grincer la scie et tomber les marteaux ;

L'acier tranchant élague les rameaux

Du châtaignier qui s'allonge en solive ;

La chaux pétille et frémit dans l'eau vive ;

Et le travail , partout portant ses pas.

Sous l'œil du maître agite ses cent bras.

Oh ! si les vers reprenaient leurs prestiges !

Si d'Amphion , sous de profanes doigts ,

Le luth pouvait , une seconde fois ,

Renouveler ses antiques prodiges ,

Vous me verriez, par des accords puissants.

Faire mouvoir ses blocs obéissants ;

En voûte épaisse, en pihstre docile,

Courber la pierre ou façonner l'argile ;

Et sur le sol attentif à ma voix ,

Du caveau frais jusqu'aux flèches des toits,

Au bruit des vers, élever votre asile.

î LA MAISON DES CHAMPS.

Mais, piiisqu'enfin de ces enchantements L'âge d'or seul a pu voir rhourenx tem|>s; Puisque le marbre , ou la brique , ou la pierre Rebelle au luth, n'obéit qu'à l'équerre, Saciiez du moins quels embellissements , Pour les besoins , pour les plaisirs du maître , Vont décorer votre maison champêtre.

Il est un art de disposer les lieux

Pour plaire au goût et pour chaimer les yeux.

J'aime un verger qui, simple en sa parure,

Soigné sans luxe et sans richesse orné ,

S'offre à mes yeux de ses fruits couronné.

Je veux aussi qu'une source d'eau pure ,

De ses canaux égarant les détours ,

Le rafi'aîchissc et le baigne en son cours.

Que si j'avais encor le choix du site ,

Dans son chemin, pour mieux diriger l'eau ,

J'adopterais la pente d'un coteau

Que le soleil assidûment visite.

L'humble églantier, le modeste sureau ,

D'un mur vivace entourant ce tableau ,

De mes états fixeraient la limite.

Là, mes travaux , mes jeux et mes loisirs.

De fleurs en fruits, d'espoir en jouissance ,

Promèneraient mes volages désirs.

Tels sont les biens que Pomone dispense (3) :

Jouissoz-cu ; mais, sage en vos plaisirs , N'imitez pas ce campagnard farouche, Jaloux (le Flore et jaloux des zéphyrs. Qui, sur les fruits cultivés pour sa bouche, Avec effroi verrait porter la main , Et pour lui seul possédant un jardin , Aux yeux de tous graverait à rentrée 4 Soyez Avgus, mais non pas Brlarcc '.

Vous, empêchez un plus triste larcin. Que sur vos fruits la livide chenille N'ose jamais promener son venin.

Au berceau même atttaquez sa famille; Et, dans l'hiver, quand l'arbre dépouillé N'offre à vos yeux qu'une froide ramée , Au pied du tronc que la paille allumée , Jusqu'au sommet par l'insecte souillé , Monte et s'élève en épaisse fumée.

L'insecte impur en pelotons nombreux S'entasse, roule, et, tout noirci de feux , Tombe à travers la vapeur enflammée.

Le moineau seul, à vos fruits les plus doux , Impunément peut déclarer la guerre.

Il rit du piège, et, d'une aile légère, Fuit en bravant votre impuissant courroux. Il est |)ourtant une ruse en usage

' On lit sur la porte d'entrée de plusieurs parterres des jardins d'Angleterre et de Hollande, cet'e inscription latine : Argus eslo, scd non Briareus.

2i LA MAISON DES CHAMPS.

Qui, loin des fruits dans leur maturité ,

Chasse parfois ce voleur effronté :

Éprouvez-la ; qu'au travers du feuillage

Un long fantôme, habillé de lambeaux,

Lève la tète, et, du sein des rameaux,

De vos vergers sentinelle assidue ,

Tout à l'entour semble porter la vue.

Trompé d'abord par ce faux surveillant ,

L'oiseau s'abstient d'un larcin difficile;

Mais l'erreur cesse, et bientôt, moins tremblant,

Vous le verrez frapper d'un bec agile

Le fruit que garde un géant immobile ,

Puis revenir et, vainqueur insolent,

S'aller percher sur le spectre inutile.

Tous ces voleurs, qui se nuisent entre eux , Dans le verger font un faible dommage.

Pomone encor survit à leur outrage.

N'y portez point un œil trop rigoureux. Ces fruits charmants , ces reinettes dorées j Ces apis frais , et mille autres , couverts De tissus d'or ou de robes pourprées , Viendront peut-être , au milieu des hivers * De leur présence égayer vos desserts; Qu'ils soient cueillis par une main prudente ; Et, si l'insoctc h la vrille mordante De leurs tissus n'a point souillé l'éclat , Près de la salle aux repas consacrée ,

Réservez-leur un abri délicat.

Là , sur la mousse en tapis préparée ,

Que chaque fruit , dans sa cage rangé ,

Loin de tout vent , ne reçoive qu'à peine

Un faible jour avec art ménagé.

Dans ce réduit Pomone est encor reine.

Qu'il soit par vous fréquemment visité ;

Sur chaque fruit que votre œil se promène ,

Et , i)our juger de sa maturité ,

Sans le blesser que votre main le presse.

Si le fruit cède au doigt judicieux ,

Si , plein de sucs dans sa saine vieillesse ,

Il flatte encore l'odorat et les yeux ,

Qu'il soit admis dans vos festins joyeux.

On l'y revoit comme un hôte agréable

Qui , pour l'hiver, se serait absenté ,

Et qui soudain , près de vous transporté ,

Inattendu vous surprendrait à table.

A vos oiseaux , que loin de vos vergers , Loin de vos fruits ma prévoyance exile i On peut offrir un autre domicile Pour eux commode et pour vous sans dangers ; Et , si l'hymen vous a donné des fdles , Ah ! laissez-les de ces hôtes légers Civihser les sauvages familles.

Que le laiton , en réseaux façonné , Sans chasser l'air, ferme chaque passage

Au prisonnier de l'obstacle étonné;

Qu'un ruisseau pur, de son cours détourné ,

Vienne en jouant s'offrir à leur usage.

Et qu'un jeune arbre h leurs jeux destiné (/i),

Dans la volière étendant son feuillage ,

Trompe ou du moins pare leur esclavage.

Vous cependant , plus sage en vos projets ,

Réunissez ces hôtes des forêts ,

De nos cités peuplades passagères ,

Qui , voyageant en cohortes légères ,

Du colombier vont blanchir les sommets.

Eh ! qui pourrait , d'un œil d'indifférence ,

Voir s'établir ces ménages heureux !

Qui n'envîrait leur paisible indolence ,

Leur chaste hymen , leurs caresses , leurs jeux ,

Leurs nuits d'amour et leurs jours d'innocence !

Préparez donc un logement pour eux.

Qu'une tourelle , à vingt pieds de la terre , Près d'une source aux bords silencieux , Ouvre aux pigeons son dôme solitaire.

Que par le toit un jour pur introduit D'un rayon faible éclaire ce réduit ; Et que l'enceinte , au repos consacrée , Dans ses détails présente tour à tour Pour les repas la graine |)réparée , L'eau pour la soif, et des nids iwur l'amour.

A ces tableaux d'un bonheur sans nuages J'opposerais de moins douces images.

Je placerais, par un contraste heureuv , I.e coq si fier près du pigeon timide. Amant jaloux, et monarque intrépide, Si d'un rival l'aspect frappait ses yeux , Vous le verriez , athlète furieux , Lui déclarer une guerre mortelle.

A ses côtés son cortège fidèle , De ce combat inquiet spectateur, Allume encor sa haine et sa valeur.

Triomplie-t-il : Dieu! quel transport éclate ! 11 fait flotter son casque d'écarlate ; D'un rouge obscur son œil s'est coloré; Son bec sanglant proclame sa victoire ; Je vois s'enfler son plumage doré , Et chaque plume a tressailli de gloire. Est-il vaincu : muet, abandonné, Objet de haine , il court dans la retraite , Loin du sérail , en sultan détrôné , Pleurer sa honte et cacher sa défaite.

Cet appareil de gloire et de revers , Au pied du toit où le pigeon respire ; Ces cris guerriers se mêlant, dans les airs, Avec la voix de l'oiseau qui soupire; Là , les combats , l'ambition , l'orgueil ;

n LA MAISON DES CHAMPS.

Ici , l'amour, que rien ne désenchante ; Ce doul)le aspect que rapproche votre œil , Du colombier rend la paix plus touchante.

l>'autres oiseaux , navigateurs joyeux , De vos ruisseaux, de vos frais marécages. Aiment-ils mieux côtoyer les rivages:

Qu'un étang s'ouvre à leurs goûts , à leurs jeux. Que le canaid , dans ses flots paresseux , Baigne l'émail de son aile éclatante ; • Et que le cygne au plumage argenté , ■ Dans l'Eurotas se croyant transporté , Frémisse ejicor sur Léda palpitante.

Tout est plaisir, tout est spectacle aux champs ; Et, si Virgile, en ses accords touchants. Vous inviiait aux doux soins d'Aristée ; De ses récits l'àme encore enchantée , Plein de ses vers , et non de ses leçons , Cherchez des lieux où les froids aquilons N'osent jamais , par un souffle funeste , Ravir aux fleurs cette manne céleste Qui de l'abeille entretient les travaux. Qu'une fontaine y laisse errer ses eaux. Qu'un saule vert, |)lanté sur le rivage, Offre à l'abeille un refuge , un ombrage , Surtout un mets dans ses jeunes rameaux. De ces tilleuls fuyez le voisinage ,

Craignez ces ifs, cibattez ces cyprès.

Mais faites grâce à l'olivier sauvage ;

L'abeille y trouve un asile plus frais,

Et tous les arts sont amis de la paix.

Du mélilot soignez aussi la plante.

Point de mépris ; un brin d'herbe nous sert.

Placez auprès la mélisse odorante ,

Le serpolet , le persil toujours vert ,

La sauge pCde et les touffes de menthe

Dont la racine aime une onde donnante.

Vous le savez , sur l'abeille , en ses jeux ,

La fable étend son voile ingénieux.

Au mont Ida , les cymbales bruyantes

Qu'accompagnait le cri des corybantes , *

Si l'on en croit ses mensonges heureux ,

Ont attiré des essaims plus nombreux.

Cette imposture est un droit de la fable.

Vous n'irez pas , la cymbale à la main ,

Frapper les airs de cris poussés en vain.

L'abeille rit de ce bruit formidable.

IMais elle suit le parfum de vos fleurs ;

Elle s'abat sur la rose vermeille ,

Et de Narcisse aime à pomper les pleurs.

Caressez donc , pour attirer l'abeille ,

Mon odorat , sans blesser mon oreille.

Son logement se forme à peu de frais.

Eii dômo simple , on modeste édifice , Que sous vos doigts la paille s'arrondisse. Le liégc donne un abri plus épais :

A vos desseins il est aussi propice ; Mais point de luxe ; évitez les essais ; Le travail dort au milieu d'un palais.

Quand la tempête , à la voix furibonde, Bat les échos de ses longs sifflements , Et fait voler la feuille vagabonde, L'essaim , chassé par l'orage qui gronde , Se réfugie en ses retranchements.

Mais que le ciel , dégagé de nuages , D'un jour plus doux donne de sûrs présages , Rendue alors à ses joyeux penchants , •* La ruche entière a regagné les champs. Suivez-les donc en ces courses volages.

Surprenez-les sur le safran doré , Sur le narcisse encor décoloré , Sur chaque fleur par leur instinct choisie ; Vous les verrez s'y gorger d'ambroisie (5).

Ainsi déjà tout s'anime h vos yeux ; D'oiseaux féconds , d'hôtes industrieux , De toutes parts s'embellit votre asile.

Mais, en l'ornant, n'oubliez rien d'utile. Qu'un vert buisson , de la ruche au jardin , Par un sentier vous ramène soudain. N'y placez point la grenade sanglante ,

La pomme d'or qui perdit Atalante; Trop de richesse entraîne trop de soins. Avant vos goûts, consultez vos besoins.

Ohl si j'étais aux champs de Parthénope, Lieux embelUs par un ciel toujours pur, Bords fortunés que de ses flots d'azur, Par trois côtés, Amphitrite enveloppe; L'olive en fleurs se riant des hivers , De l'oranger la dépouille opulente , Le limon frais, la figue succulente , De leurs parfums embaimieraient mes vers !

Mais aux jardins où règne l'abondance Il faut laisser ces arbres délicats , Ces plants frileux qui , même en nos climats , Du ciel natal regrettent l'influence.

Vous , prodiguez sur des lits de terreau Du potager la richesse plus sûre :

Du pois en fleur éta\ ez la parure ; Baignez la fève amoureuse de l'eau ; Alignez bien ces rangs de chicorées , Des feux du jour à peine colorées ; Plantez ces fruits d'une double saison , Ce chou qui change et de forme et de nom , Et qu'on peut voir en hiver, en automne, Blanchi par Flore , arrondi par Pompne.

Et si du buis les festons réguliers Envahissaient le potager fertile ,

Déracinez leur verdure inutile.

Au lieu de buis , montrez-moi des fraisiers.

D'un fruit cliarmant leur tige revêtue

De sa liane entoure la laitue ,

Et souvent même apporte à l'odorat

De l'ananas le parfum délicat (6).

Plus loin , pour Flore est-il un coin propice : Ménagez-lui cet agréable hospice.

Mais redoutez votre goût novateur :

Il est un sol qui sied à chaque fleur. Loin de ce sol , en vain la jeune plante Du dieu du jour fixerait les regards ; L'onde la baigne en vain de toutes parts ; Sa tige boit une sève impuissante.

Connaissez donc , étudiez long-temps Des lieux divers les effets différents , Et n'allez point aux rives de la Seine Livrer la plante ou confier la graine Que la Dwina voit naître en ses roseaux , Ou que le Nil abreuva de ses eaux.

Qu'est-il besoin de richesse étrangère ? Voyez ces fleurs , ces plants , ces végétaux , Qui dans nos bois s'enlacent en berceaux ! Qu'aux plants lointains votre goût les préfère. Dans vos jardins courbez-les en bosquet. Que le lilas vienne en grappe , en bouquet , Y balancer sa tige parfumée ;

Du sciiiiga respirez-y la fleur

Sur les rameaux en étoiles semée ,

Et que leur cime , agilaiU sa fraîcheur,

Sur vos gazons verse une ombre embaumée.

Riais d'autres Heurs implorent un soutien ;

Secourez-les. En son essor volage ,

Le chèvrefeuille , aidé par un lien ,

iMonte , s'attache , et s'enlace au treillage.

Sous votre doigt , instruit à le plier ,

L'oeillet plus humble assujettit sa tige

Au frêle appui que sa faiblesse exige;

Et sous l'abri du mur hospitalier,

Le jasmin blanc , qu'un fil savant dirige ,

De jets nombreux enrichit l'espalier.

Sans ces secours , moins vivace , moins fière ,

La clématite, oubliant sa blancheur (7),

Baisse la tête , et perd dans la poussière

De ses bouquets l'odorante fraîcheur.

Mais qu'un arbuste , un branchage , une plante ,

Prête à sa tige un lutélaire appui ;

Moins triste alors, la fleur convalescente

Et se soulève et s'étend jusqu'à lui ,

Et de ses bras l'enveloppe et le presse.

Emblème heureux des vertus d'un bon cœur ,

C'est un soutien qui s'offre à la faiblesse ,

C'est la pitié s'atlachant au malheur.

3i LA MAISON DES CHAMPS.

A ces bouquets qui couvrent le treillage ,

Ne mêlez point d'ornement élranger.

Au sein des champs, pour(|Uoi m'olTrir l'image

]\Jème du Dieu qui doit les protéger?

Otez encor tous ces vases stériles ,

Creusés par l'art pour ne rien contenir ;

Tous ces piliers , ces socles inutiles ,

Dresses dans l'air pour ne rien soutenir.

Ce marbre en vain m'offre les traits de Flore ;

Dans vos bouquets je la vois mieux encore.

Je veux des fleurs et non des monuments.

Prodiguez donc ces simples ornements :

Aux feux du jour exposez l'hyacinthe.

Phébus plaignant le trépas malheureux

Du bel enfant , victime de ses jeux ,

Sur cette fleur, où vit encor sa plainte ,

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