‹ Œuvres poétiquesChapitre 10 sur 226 · I. Op. cit., I · texte numérisé non relu

I. Op. cit., I

XVIII Introduction littéraire.

a de s'adoucir, ce devait être pour des vers a comme ceux-ci :

Inhumains, qui de sang ayant les âmes teintes, Mauuais pasteurs de peuple, écorchez vos troupeaux, Pour changer en draps d'or leurs misérables peaux. Pensez-vous que le ciel qui hait la tyrannie Favorise la vostre ou la laisse impunie?

C'est là un sage et haut langage. Bertaut, du reste, même quand il s'adressait au souverain, avait son franc parler de poète. Ne disait-il pas à Henri IV, à ce roi-soldat, lui parlant de ses devoirs :

Qu'il ayme les beaux-arts dont les Muses s'honorent Et scache que les ans toutes choses déuorent Fors les sacrés labeurs d'vn illustre écriuain ; Que l'épée est sans nom qui ne doit rien au liure Et que pour acquérir l'honneur de toujours viure. Si l'vn ne parle point, l'autre combat en vain.

Il nous resterait à parler de la traduction « un peu paraphrasée » que Bertaut a faite du II® livre de V Enéide; mais nous avons préféré présenter au lecteur nos observations sous forme de notes accompagnant le texte de la traduction ; nous avons agi de même pour les psaumes et les cantiques, dont plusieurs avaient été traduits avant Bertaut par les poètes de l'école gauloise , notamment par Marot.

Donc arrêtons-nous; il faudrait citer encore bien des vers pour épuiser les richesses poétiques du singulier écrivain que nous ramenons devant le public lettré après plus de deux siècles d'oubli. Oui, ce mot « singulier » est

Introduction littéraire. xix

bien celui dont sera qualifié Bertaut par ceux qui l'auront suivi pas à pas dans sa vie et dans ses œuvres.

Homme de lettres avant tout, à dix-huit ans il se passionne pour Ronsard et Desportes, et, simple rêveur, il fait des vers d'amour : puis, avec Tâge, l'ambition lui vient; déjà ses poésies ont fait parler de lui à la cour, et comme il n'a pas l'âme d'un guerrier, c'est l'uniforme de l'Église qu'il revêt pour parcourir la carrière des honneurs et arriver à la gloire. Mais toujours et partout, la poésie, première compagne de sa jeunesse, le suit, le distrait, le console. C'est sur elle qu'il s'appuie dans les chemins ardus ; il l'emmènera dans la caime retraite de Bourgueil, quand sévira la guerre ; elle lui dictera le langage qu'il doit tenir aux rois et aux reines ; et, plus tard, lorsque Henri IV, dans son château de Fontainebleau, donnera une fête entre deux batailles, Bertaut^ l'aumônier de la Reine, Bertaut, l'éveque de Séez, redeviendra poète de cour ; ce prélat qui, la veille encore, faisait du haut de la chaire planer sur un auditoire recueilli les éloquentes vérités du christianisme, cet évêque qui vient d'assister au baptême du Dauphin, reprend au sortir de l'église sa plume alerte et joyeuse, et compose un récit pour le ballet de douze dames toutes couvertes d^estoileSy pour les princes vestus de fleurs en broderies ou pour les chevaliers de la Baleine.

Et de même que le caractère de cet homme à toute heure varie, de même ce poète nous apparaît sous des aspects toujours nouveaux;

XX Introduction littéraire.

cette variété existe non seulement par les titres divers de ses poésies, qu'il nomme tour à tour cantiques, élégies, sonnets, complaintes, chansons, non seulement aussi parce que tantôt le poète se plaît à suivre Ronsard , tantôt à devancer Malherbe, mais surtout parce que Bertaut, cœur sensible et changeant, esprit souple et délié, aux impressions vives et rapides, Bertaut a été un poète sincère et s'est montré dans son œuvre tel qu'il fut dans sa vie.

Aussi bien, si à côté de réelles beautés artistiques cette œuvre présente des erreurs ou des faiblesses, elle garde malgré tout à nos yeux le mérite d'être vivante, émue, vraiment humaine en un mot, et c'est l'un de ses meilleurs titres au droit qu'elle a de vivre encore.

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