I. Expression charmante que Ronsard a trouvée avant Bertaut
Ainsi j'allais, sans espoir de dommage, Le jour qu'un œil, sur l'avril de mon âge, Tira d'un coup, mille traits en mon cœur.
Qui te restans de moy sont pour marque asseuree De la parfaicte amour dont tu m'as honorée. Vous seuls ie vous lamente au milieu du repos Qui fait dormir en paix mes insensibles os, Non faueurs, ny grandeurs, ny gloire, ny richesse Dont le bien de ta grâce ait comblé ma jeunesse.
Mais en me désolant d'estre absente de toy, le beny d'autre part la saincte et iuste loy , Du suprême destin qui régit cet empire, Et qui veut qu'en repos désormais il respire, De n'auoir point souffert que l'extrême tourment Qui pour ma seule mort t'afflige incessamment. T'ait contraint de me suiure, ains de promettre au monde Que le cours d'vne vie illustrement féconde En tout l'heur qui sçauroit un Prince accompagner, Te fera longuement sur la France régner, Victorieux, paisible, admiré par la terre Pour les arts de la paix et pour ceux de la guerre : Penser que ma douleur a pour seul reconfort. Et qui fait qu'en errant es ombres de la mort le ne craindrois rien plus que d'estre accompagnée De ceux dont i'ay regret de me voir esloignee.
Vy donc heureux au monde, et moy veufue du iour le m'en vois cependant habiter le séjour Où reposent en paix francs de soins et de peines Les esprits deuestus de leurs robbes humaines : Contente d'auoir peu, deuant qu'y séjourner Pour iamais plus après libre n'en retourner, Voir encor ta face, et te dire moy-mesme Le triste adieu dernier, que d'vne léure blesme En mourant ie priay les tesmoins de ma mort De te dire en mon nom, puis que l'iniuste sort Qui m'auoit sans sujet ta présence rauie, Priuoit de ce bon-heur les termes de ma vie.
Que si mes humbles vœux en larmes prononcez Peuuent se voir encor de ton ame exaucez : Par nos feux qui brusloient d'vne flame si pure, Et par ta propre foy, ie te prie et coniure
lyS ŒVVRES POÉTIQ^VES
De ne plus engager la saincte liberté Que ma mort t'a rendue, à nulle autre beauté, Qu'h celle que les dieux t'ont desja destinée Pour attacher ton cœur des chaisnes d'Hymenee. Accorde moy ce bien pour comble de mes vœux Que le sois la dernière, après tant d'autres nœuds. Qui t'aye estreint des laqs dont la beauté nous presse Au volontaire joug d'vne simple maistresse. - Et quand d'autres beautez s'offriront deuant toy Pour tenter ta constance et débaucher ta toy. Lors que tu sentiras ton cœur prest à se rendre, Dy soudain à part toy, repensant à ma cendre : Les yeux de Caleryme en la tombe enfermez. Qui ne sont plus que terre, et que i'ay tant aymez, Défendent sans parler ceste erreur à mon ame : Leur cendre encor aymee esteindra ceste flame.
Parlant ainsi sans feinte, et d'vn chaste mespris Rompant tous les liens qui croiront t'auoir pris, Tu rendras ta constance illustre et mémorable, Et feras que mon ame (autrement misérable, Pour se voir à iamais absente de tes yeux) Egalera sa gloire à la gloire des dieux, Quand quelque bon Génie accourant deuers elle Luy viendra raconter l'heur de ceste nouuelle, Car ie ne puis souffrir, sans mourir derechef, Qu'vne autre me succède à posséder la clef Des généreux pensers qu'Amour loge en ton ame, Fors celle que les dieux te destinent pour femme.
A ces mots Anaxandre éclatant en souspirs : 0 mon cher desespoir, ô fm de mes désirs. Penses-tu (luy dit-il) que iamais ma pensée D'autres nœuds que des tiens se retrouue enlacée? Penses-tu que cet œil qui fut mon possesseur En son fatal Empire ait onc vn successeur? Non, non, ma triste vie en tes laqs détenue N'est point par ton trespas si libre deuenuë, Que iamais elle puisse ailleurs se renchainer, Puis qu'il faut estre à soy pour se pouuoir donner.
le suis et seray tien iusqu'aux fins de mon âge, Sois-tu cendre et poussière : et seulement l'image De ton œil, bien qu'esteint et vaincu du trespas, Pourra plus dessus moy, que les riants appas De toutes les beautez qui se plairont à tendre Des filets à mon ame afin de la surprendre.
le n'estois plus sensible à nul bien ny tourment Qu'on reçoiue d'aimer, que pour toy seulement : Et ton œil a bruslé dans le vif de sa flame Tout ce que i'auois plus^ de bruslable en mon ame. Les myrtes sont pour moy transformez en cyprez : Amour n'a plus de laqs, de flammes ny de traits Qui puissent rien sur moy, son trophée est par terre : La mort, et non l'amour- seule fera la guerre Désormais à mon cœur, et mes ans malheureux Me verront seulement de la tombe amoureux, La tombe maintenant estant l'vnique hostesse Du feu qui me brusloit et bruslera sans cesse.
Helas ! quelle beauté pourroit tant me charmer Qu'après toy ma chère ame il me pleust de l'aimer? Où trouuerois-ie plus ces viuantes merueilles. Qui parfaites en toy n'auoient point de pareilles? Ce teint, ce poil', cet œil et ces autres beautez Sorcières de mes sens par mes yeux enchantez, Qu'il ne falloit que voir pour excuser ma vie D'estre aux loix de l'amour si longtemps asseruie!
Tu m'estois comme vn port on mon esprit lassé Des flots dont cet estât s'est veu bouleuersé, Prenoit quelque relasche, et d'où plein de courage Il retournoit encor s'opposer à l'orage : Tu sçauois mes désirs, tu sçauois mes desseins : Mon cœur ne respiroit qu'entre tes seules mains,