I . Vers inédits cités dans une notice sur Bertaut en tête
. Introduction biographiqjje. xxv
qu'on vient de lire ne sont que galants. Il en est dans son œuvre de moins discrets, de plus franchement passionnés.
Voici telle dame dont il a bien longtemps attendu les faveurs, puisqu'il la somme, ou de le prendre en pitié, ou de le laisser mourir.
Il est temps, ma belle âme, il est temps qu'on finisse Le mal dont vos beaux yeux m'ont quatre ans tourmenté, Soit rendant mon désir doucement contenté. Soit faisant de ma vie un cruel sacrifice.
Qui était cette cruelle.? Peut-être est-ce cette Lyonnaise dont le poète disait, au jour de la séparation :
Mais que ma triste vie en me quittant la suiue ; Et que chacun de nous en mesme temps arriue Elle dedans Lyon, moy dedans le tombeau.
Pourquoi citer d'autres vers? Le seul titre du recueil de 1602 : « Vers amoureux », nous dit assez que Bertaut, homme de cour, homme d'Église, et... homme d'esprit^ aimait les femmes; et, pour nous convaincre qu'il les connaissait bien, il nous suffit de certains de ses préceptes, semés çà et là dans son œuvre,
des poésies de lui que renferme le Recueil des plus belles pièces des poètes français, tant anciens que modernes, depuis Villon jusqu'à M. de Benserade. Paris, Cl. Barbin, 1692, $ vol. pet. in- 12, tome II, p. 11$.
Les notices de ce recueil sont attribuées par Brunet à madame d'Aulnoy, l'auteur des Voyages et mémoires d'Espagne. (Voir Brunet, Manuel, t. IV, 1168.)
XXVI Introduction biographiq^ue.
et marqués au coin de Texpérience; témoin celui-ci :
Et tien pour asseuré que l*amour d'une dame N'est jamais si brûlant que quand il est contraint Par quelque injuste loy de se monstrer esteint.
Aussi bien, quand on vient de fermer le recueil de 1602, on s'étonne que Fauteur n'ait pas mis en épigraphe à ces poésies d'amour et de jeunesse ces deux vers, qu'il écrivait en 1601 :
Il est plus malaisé que peut-être il ne semble D'être jeune et Français et sage tout ensemble.
Ces succès galants que célébrait sa verve poétique durent aider à sa fortune. Les femmes qui s'avouaient vaincues par lui l'étaient peut-être aussi par le charme de ses vers, et sachant que le poète chanterait leurs défaites, elles y songeaient comme on rêve d'une victoire.
Ainsi , Bertaut avait pour lui toutes les brillantes qualités de l'homme de cour. Puis il est à supposer que le poète Desportes, son ami, le servit auprès de Henri III. On sait que Desportes, qui avait fidèlement suivi le duc d'Anjou en Pologne, fut comblé de faveurs par son maître, devenu roi de France ^ Il recommanda sans doute au nouveau souverain le jeune Bertaut, qui fut nommé d'abord précep-
I . Desportes ne passa que neuf mois en Pologne. Voir, Poésies de Desportes, 1591, in-8, p. 427 : Adieu à la Pologne. Cf. Goujet, BibL franc., t. XIV, p. 65-66.
Introduction biographiqjje. xxvii
teur du comte d'Angoulême, fils naturel de Charles IX, puis^ en 1^77, secrétaire du cabinet du Roi, charge qu'il occupa jusqu'à la mort de Henri III (i ^89).
Le Roi l'avait choisi en outre comme lecteur ordinaire^, et nommé conseiller au parlement de Grenoble.
L'ambition de Bertaut pouvait commencer d'être satisfaite ; de pacifiques devoirs, une douce existence partagée entre son roi et le culte de ses chères lettres, tels étaient les vœux qu'il osait former à dix- huit ans et qu'il venait de voir comblés. Mais les événements qui se déroulèrent de 1576 à 1595 ne durent pas laisser notre poète jouir en paix des faveurs qu'il avait obtenues.
Toutefois, durant cette période de dix-sept années, qui fut ensanglantée par les troubles de la Ligue, Bertaut, en habile courtisan, sut se conserver la faveur de Henri III, tout en donnant sa sympathie au parti catholique. Cette conduite d'ailleurs était facilitée par l'attitude même du Roi. On sait que pendant la fameuse « guerre des trois Henri », le roi de France^ qui s'était officiellement rallié aux Lorrains contre les protestants ^ et envoyait ses armées combattre Henri de Navarre, ne voyait pas avec satisfaction les succès de la Ligue. Il assistait presque en spectateur à la lutte des deux grands chefs de parti, le duc
1. D'après quelques actes de 1583, dit Goujet, t. XIV, p. 153.