‹ Œuvres poétiquesChapitre 13 sur 226 · Traité de Nemours, 7 juillet · texte numérisé non relu

Traité de Nemours, 7 juillet

XXVIII Introduction biographiq^ue.

Henri de Guise et le roi Henri de Navarre, également mécontent des victoires de chacun. Il résistait à l'un comme huguenot et redoutait Fautre comme ambitieux.

Aussi bien, Bertaut observa-t-il une prudente réserve. Il est probable qu'il était à la cour durant les années 1^87-1^89. En tout cas, il rappelle en ses vers les grands événements de l'époque. C'est ainsi qu'après la bataille de Coutras^ il composa un assez long poème sur la mort de Lysis, où, sous le nom de Daphnis, il nous montre Henri III déplorant la mort d'Anne, duc de Joyeuse, tué sur le champ de bataille le 20 octobre 1587. Il rappellera aussi dans ses vers l'assassinat du duc de Guise, le 23 décembre 1588, et la mort de Catherine de Médicis, le 5 janvier 1^89.

Enfin, nous le retrouvons à la suite du Roi à Saint-Cloud, le i'^ août 1^89? quand eut lieu l'attentat de Jacques Clément. Le Roi rendit l'âme le lendemain, et Bertaut fut témoin de sa mort. Il pleura son maître dans une « Complainte sur la mort du feu Roy faite peu après son trespas ». On y retrouve certains détails précis, vivants, émus, qui témoignent de la véracité du poète et sont de curieux documents :

Le malheureux cousteau d'vn traistre son sujet De qui rien ne sembioit plus vil ny plus abject, L'a despouïllé de vie en sa chambre royale, Presque deuant les yeux de sa garde loyale, De sa noblesse armée, et de la ieune ardeur De vingt mille soldats marchans sous sa grandeur.

Introduction biographique, xxix

Il s'attriste d'être encore vivant; il eût voulu mourir...

Et triste ne voir point ce qu'auec tant de dueil Sainct-Cloud depuis trois mois a veu deuant son œil.

Il a assisté à l'agonie du Roi, qui fut navrante :

le voy ce pauvre prince étouffé de douleurs D'une voix que la mort rendoit foible et cassée, Et d'un piteux regard dont l'âme estoit percée, Tantôt jette sur terre et tantost vers les cieux, Implorer le secours des hommes et des dieux.

, Il a VU également mettre le prince au cercueil, et cette vue le frappa « d'un tel coup de douleur »,

Que presque éuanouy je tombai sur la place,

En pâleur une pierre, en froideur de la glace

Dieu ! qu'il roula de pleurs sur mon visage blesme Quand après ce transport ie reuins à moy-mesme

Après la mort de Henri III, Bertaut se rallia hardiment à Henri IV; et dans ses vers sur la mort de Catherine de Médicis, écrite après la mort d'Henri III \ il condamne sévèrement les Ligueurs : c'était au moins de bonne politique.

Tout d'abord , il regrette la paix que Catherine savait sauvegarder :

Maintenant ce grand monstre effroyable aux cieux mesmes Suiuy de cent fureurs, des meurtres, des blasphèmes,

I . Discours funèbre sur la mort de la Royne mère du feu roy Henry III. Catherine était morte le 5 janvier i$89.

XXX Introduction biographique.

Du sac et du pillage à ses ailes marchans Commence à cheminer parmi nos tristes champs.

Puis, faisant allusion à l'assassinat du duc de Guise :

Ce fameux duc de Guise à qui toute la France Semblait deuoir prester la même obéissance.

Il n'est plus, c'en est fait : six mortelles atteintes

Le despouillant de vie et son prince de craintes, L'ont fait cheoir sur la pouldre où son corps detranché De la chambre royale a rougy le planché. Son frère ^ à qui le pourpre environnoit la teste Foudroyé des esclats de la mesme tempeste... En a suiuy la trace.

Ensuite, déplorant les sanglants exploits du duc de Mayenne « le frère des deux morts », il ne cache pas que ses sentiments sont contre les Ligueurs; décrivant la terreur des villes, des bourgs et des châteaux qui lui ouvrent leurs portes, il s'écrie :

Peu combattent pour nous : nos yeux enfin ouuerts Découurent tous les jours des ulcères couuerts...

Ces (( yeux enfin ouverts » ne sont-ils pas, en même temps que le plus naïf des aveux, la plus adroite des flatteries? Bertaut ne s'en tient pas là.

Il dédie au Roi des stances qui paraissent avoir été écrites la même année, au lendemain des batailles d'Arqués et d'Ivry :

I . Louis II de Lorraine, cardinal de Guise. Mis à mort le 21 décembre i$88, lendemain de l'assassinat du Balafré. En général, on dit que le duc fut frappé de cinq coups de poignard. — Bertaut dit : six atteintes.

Introduction biographique, xxxi

sire, enfin les lauriers couronnants la valeur Dont vostre âme royalle a vaincu son malheur Et forcé le destin qui vous estoit contraire Ont fait iusqu'à tel point vostre gloire monter Que quiconque entreprend l'honneur de la chanter S^l n'est fort éloquent il est fort téméraire.

Du reste, Bertaut n'était pas constamment auprès du Roi pendant cette période de troubles et de guerre; il s'était retiré auprès du cardinal de Bourbon, à BourgueiP.

Le poète nous le dit lui-même, dans une pièce intitulée Bourgaeil et dédiée au cardinal.

Après avoir dépeint le cruel orage qui sévit sur la France, il ajoute :

Moy cependant, couuert de la main secourable Dont vn généreux prince , aux Muses fauorable Me retirant des flots, soigneux m'a garanty D'estre par la tourmente es vagues englouty : Maintenant, en repos, je passe icy ma vie, Et malgré les malheurs dont elle est poursuiuie... Je regarde à l'entour forcener la tempeste.

Une autre fois, il remercie son protecteur, au nom des habitants de Bourgueil, qui envoyaient au cardinal « un présent de fruits » :

Tout ce que la fureur de la guerre ciuile Nous a laissé de biens non touchez du volleur. Prince plein de bonté, nous le deuons à l'heur D'estre comme à couuert, sous l'ombre de vostre aisle.

1 . Il s'agit ici du cardinal de Bourbon-Condé , cousin de Henri IV (i 560-1 594), et qui fut d'abord cardinal de Vendôme, puis fut créé abbé de Bourgueil par Henri IV, au détriment de Jean de Montluc de Balagny, qui avait servi la Ligue. Après la conclusion de la paix en 1593, l'abbaye de Bourgueil revint à Jean de Montluc. (Gallia christiana, XIV, 666, C.) Il était petit-neveu de cet autre cardinal de Bourbon, oncle de Henri IV, qui fut proclamé roi sous le nom de Charles X et ne prit d'ailleurs jamais possession du trône.

XXXII Introduction biographique.

Mais le cardinal ne passait pas tout son temps à Bourgueil. La politique l'entraînait souvent loin de sa calme retraite, et Bertaut, au nom de ces mêmes habitants de Bourgueil, en exprime le regret :

Mais vn public ennuy dedans l'âme nous poind, Voyant que loin d'icy vous ne iouissez point De l'aise et du repos où vous nous faites viure.

Nous avons dit que Bertaut se rapprocha franchement de Henri IV; il fut néanmoins au nombre de ceux qui désiraient son abjuration. Il employa donc toute son influence à ramener le Roi à la religion catholique. N'y a-t-il pas, dans ces vers, un discret encouragement à rentrer dans le giron de TÉglise.^

Poursuiuez seulement dVn pas ferme et constant : Et malgré les trauaux qui vous vont combattant Chassez en fm ce mal du fond de nos entrailles Puis donnez au Seigneur le fruict de vos beaux faicts En faisant triompher au milieu de la paix Celuy qui vous fait vaincre au milieu des batailles ^ .

Ce qui nous autorise à interpréter ainsi les vers qu'on vient de lire, c'est que nous savons d'autre part^ que Bertaut aida son condisciple et ami Jacques Davy, seigneur du Perron, à ramener Henri IV dans le giron de l'Église. Plus tard, dans son Discours sur la conférence

1 . Discours funèbre sur la mort de la Reyne, mère du feu Roy Henri lll (écrit en 1589 probablement).

2. Gallia christiana, t. XI, p. 703, 704. Cf. Poésies latines de du Perron. Bertaut était l'ami aussi de Rosny et du chancelier de Chiverny, qui influèrent sur la détermination du Roi. (Voir Bertaut, poésies à M. de Rosny et à M. de Givry, beau-frère de Chiverny, pp. 29$ et 203.)

Introduction biographiq^ue xxxiii

de Fontainebleau, il rappellera au Roi ce souvenir :

Tu ne me frustres point de la fidelle attente Que je conceu de toy, quand malgré les efforts Des diuers ennemis qui t'impugnoient alors, Quand malgré le conseil, quand malgré la menace Des vns pleins d'artifice et des autres d'audace. Au milieu des frayeurs qu'on me donnoit de toy, Sans autre gage humain que celuy de ta foy De qui la renommée est par tout florissante, l'estendy dessus toy ma dextre bénissante, Et conseillé de Dieu durant mon oraison l'ouury les huis sacrez de sa saincte maison.

L'abjuration eut lieu à Saint-Denis, le 2^ juillet 1^93. Bertaut composa un « Cantique sur la conversion du Roy, fait au nom et par le commandement de feu madame de Bourbon^ tante de Sa Majesté » .

Ce qu'auec tant de vœux mon âme a désiré Comme le seul remède à nos maux préparé S'accomplit maintenant pour l'heur de cet Empire.

Mais la conversion de Henri IV ne lui avait pas encore ouvert les portes de la capitale. C'est alors que Bertaut reprend la plume pour « convier le Roi de revenir à Paris » .

Venez reuoir Paris, ceste antique nauire

Qu'vn orage excité par la fureur du sort

Allait enseuelir dans les flots de son ire

Sans vostre heureux secours, son vray phare et son port.

Le 22 mars 1^94, les souhaits de Bertaut seront accomplis, et il félicitera le Roi « sur la réduction de Paris en son obéissance » :

Voir Alexandre assis dans le throne de Cyre Ne fut onqués si doux à la grecque valeur

XXXIV Introduction biographiq^ue.

Qu'il nous est de vous voir après tant de douleur Assis dedans le vostre au cœur de cet empire...

Henri IV se montra reconnaissant envers Bertaut, qui reçut cette année- là Tabbaye d'Aunay, au diocèse de Bayeux^ Dès lors le poète ne manque pas une occasion de témoigner au Roi sa fidèle et respectueuse sollicitude.

C'est ainsi qu'il le loue, en termes magnifiques, à propos de la convocation des trois États à Rouen (novembre i ^96) :

Il ne restoit plus rien au comble de ta gloire, Grand Roy, que de vouloir ton peuple soulager.

En effet, les années 1^9^-1^97 avaient été rudes. La guerre avait été déclarée à Philippe II dès le mois de janvier i ^93, et Bertaut accompagnait Henri IV de ses vœux dans un Discours présenté au Roy allant en Picardie combattre FEspagnol. Ce discours doit avoir été écrit en 1596, puisque Bertaut y mentionne la campagne faite par Henri IV en Bourgogne (159^)...

Et les heureux succès dont les flots de la Saône Vous ont veu sur leurs bords replanter vostre thrône.

En tout cas, ce Discours serait postérieur au 2 juin 1^9^, car le poète fait allusion à un danger que le Roi courut dans une récente bataille qui ne peut être que le combat de Fontaine-Française. C'est là que Henri IV, entouré d'ennemis, sauva la vie à son compa*-

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