‹ Œuvres poétiquesChapitre 121 sur 226 · Fuir. Compte pour deux syllabes · texte numérisé non relu

Fuir. Compte pour deux syllabes

2. Et par estre imprudente. Locution infinitive prise substantivement : par imprudence.

222 ŒVVRES POÉTICLVES

Pareils à ceux d'vne ame à qui l'amour commande, Elle en donna racine aux soupçons de Gernande, Qui ne rapporta point ces changements^ de teint, Au dépit dont vn cœur est iustement attaint, Quand il voit sans raison sa vertu soupçonnée, Mais à l'effroy d'vne ame en soy-mesme estonnee De voir à l'impourueu quelqu'vn luy reprocher Le mal qu'elle pensoit vn prétexte y cacher.

Ainsi l'aueugle esprit qui les fautes conseille Les fist tous deux broncher en vne erreur pareille : Elle' n'essayant pas d'oster à son espoux Les sujets qu'il auoit de se rendre jaloux, Ains recherchant tousiours la présence d'Adee Auec la mesme ardeur qui l'auoit possédée : Et luy qui des soupçons s'estoit tant esloigné, Les suiuant trop alors quand ils l'eurent gaigné.

Or ne sçauoit-il pas que la jalouse Ogiere (Ogiere estoit le nom de la Nymphe sorcière) Eust veu iamais Adee à ses loix asseruy, Ny que de ses liens Aimonde l'eust rauy : Car lors que leurs amours estoient plus enflamees, Bellonne l'arrestoit au milieu des armées : Et quand la douce paix l'eust renuoyé chez soy, Desia l'auoit Aimonde affranchy de sa loy. Sans qu'il eust par sa bouche acquis la cognoissance De son enchainement ny de sa deliurance.

Croissants donc tous les iours les soupçons en son cœur Et le mal se rendant à la fm son vainqueur : Il faignit vn matin d'aller prendre à la chasse Le plaisir qu'vn beau temps faisoit rire en sa face. Pour ne point retouruer qu'on ne vist le Soleil Laisser courre à son tour la Reine du sommeil. Mais il n'eut pas long temps sur la plaine voisine Exercé le mestier de la chaste Dictyne \ Qu'il se rauit aux siens, leur donne vn rendé-vous. Et seul auec vn seul luy tenant lieu de tous,

I. Surnom de Britomartis, déesse Cretoise, plus tard identifiée avec Diane (de ôlxxyov, filet).

DE M. BERTAVT. 22J

S'en va chez son Ogiere à l'heure retirée

Au sein d'vne maison du peuple séparée,

Ou seule il la trouua qui loin de la clarté,

Pensiue contemploit vn miroir enchanté

Pareil en ses effects à celuy dont la feinte

Vient de causer la ioye en ton visage emprainte.

Car il ne rendoit point les absens moins presens,

Et ses angles directs estoient tenus exempts

Du défaut que l'on dit confondre les figures

Par oij l'œil d'vn enfant voit les choses futures.

Aussi sembloit Gernande y prester plus de foy

Qu'aux mystères plus saints qu'adore nostre loy,

S'estimant auoir veu des preuues nompareilles

Du vray que promettoient ses trompeuses merueilles.

Fant c'est presque vn deffaut diuersement égal,

^ue de ne croire rien, et que de croire mal :

Jwn mesprisant la voix des discours véritables,

ît l'autre reuerant les songes et les fables.

Quand donc seul auec elle il luy peut sans témoins librement deuoiler ses misérables soings, Dgiere, luy dist-il, ie porte l'ame attainte D'vn mal que i'ose à peine euenter par la plainte, ^our ce qu'encor mon cœur à ce vam reconfort De ne sçauoir pas bien si ie me plains à tort, li'est pourquoy toy qui lis d'vn regard de Lincee Ze qui mesme est écrit dans la seule pensée, Poy seule peux aprendre à ce cœur tormenté M son mal n'est qu'vn songe, ou si c'est vérité ■^our m'en mettre, à légal du coup ou du Dictame, -a vengeance en la main, ou le repos en l'ame.

Tu sçais, comme ie croy, (car qui l'ignore icy) ^elle est la priuauté qui sans aucun soucy )u renom que la vie acquiert parmy le monde, ^erseuere entre Adee et ma compagne Aimonde : fout presque s'en offence, et i'en porte en mon cœur /n dépit qui sans cesse, acquiert vie et vigueur : ^ien que la chasteté cogneuë en mon espouse 4'ait long temps deffendu d'auoir l'ame jalouse,

224 ŒVVRES POÉTICLVES

Et que ie sache assez combien les nœuds estroits Dont le sang les conjoint leur ont acquis de droits : Mais qui sçait si leur ame ose point d auantage Que ce que leur permet la loy du parentage? Le sang leur est peut estre vn lien foible et vain Qui leur sert de prétexte et non d'vn iuste frein : Et la proximité de si près les aproche, Que la pieté mesme y tient lieu de reproche. C est pourquoy si par Fart où tu vas excellant, Et par quelque secret les secrets décelant Tu me peux faire voir quelle enfm est ma playe, Et si du tout la cause en estoit fausse ou vraye', le te prie ayde moy, ne vueilles plus laisser En ces doutes mortels mon esprit balancer.

le sçay que maintenant, durant l'heure qu'il semble - Que la chasse m'arreste, ils se trouuent ensemble : Car pour auoir monstre que mon œil s'offençoit De voir que ceste honte en nul temps ne cessoit, j] L'effect dont i'ay rendu ma complainte suiuie, C'est d'auoir par la crainte augmenté leur enuie, Et gaigné seulement ce misérable point Sur l'éhontée ardeur du désir qui les point, Qu'à ceste heure on épie auec moins d'imprudence, Et quelque plus grand soing, les iours de mon absence, l'ay cogneu le pouuoir de ce verre enchanté Qui n'aguere tenoit ton regard arresté : le sçay que i'y puis voir, si ses vertus ne cessent, De quels contentemens à ceste heure ils se paissent : Pour Dieu satis-fay moy de ce iuste désir. Et soit que i'en recueille ou douleur ou plaisir, Fay moy voir si leur vie exerce vne franchise D'amants ou de parents, chastiable ou permise.

Ainsi parla Gernande, et tandy qu'il parloit Le jaloux cœur d'Ogiere en soy-mesme voloit

Page 1