Encore, de plus
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De honte, de fureur, de haine, et de dépit Déchirèrent ses flancs : et l'outrage rompit Tous les plus saints liens, dont l'amitié p^s^ee Auoit iusques alors retenu sa pensée. ;î* 7, Aussi faisant paroistre es pâleurs de son teint Duquel coup dedans l'ame il se 3.entoit attaint, Et d'vn œil égaré regardant la sorcière, Auec vn grand soupir, adieu, dist-il, Ogiere, C'est assez, i'ay trop veu : qu'eussen^ voulu les cieux Me faire naistre au monde insensible ou sans yeux.
Ayant ainsi parlé, plein du mal qui le domte, Il remonte à cheual ne pensant qu'à sa honte, Rentre dedans la ville, et seul par vn destour Se porte à la maison qu'il auoit pour séjour, Où (comme sa fureur du malheur fut guidée) Le premier qu'il trouua ce fut le pauure Adee, Qui seul auec Aimonde ayant pris quelque temps Les innocents plaisirs dont ils viuoient contens. S'en retournoit chez soy sans penser à l'enuie Que le destin portoit aux aises de sa vie.
Le voir : mettre l'espee aussi tost en la main : D'vn puissant coup d'estoc luy transpercer le sein : Et dans son propre sang rendre sa vie esteinte, Ce ne fut qu'vn moment, tant dure fut l'attainte. Vn grand cry se leua : luy poursuiuant ses pas Pour ioindre crime à crime et trespas à trespas, t^ S'auança vers Aimonde, et de la mesme rage jl
Qui venoit de plonger sa fureur au carnage, "
Auec la mesme espee encor chaude de sang Luy perça d'outre en outre et l'vn et l'autre flanc : . Dont iettant de hauts cris, ah! dit-elle, Gernande, Que fais-tu malheureux? auel esprit te commande? Las ! en me meurtrissant avn si barbare effort, Apprens moy pour le moins la cause de ma mort. Ah! méchant cœur, dit-il, et digne d'estre en cendre, Nul icy mieux que toy ne te le peut apprendre : En te donnant la mort i'en suis iuste donneur : ^loste à bon droit la vie à qui m'oste l'honneur.
II vouloit redoubler, mais la trouppe arriuee Retint sa main sanglante au coup desia leuee, Et l'arracha de là tellement forcené, , '
Que si quelque fort bras ne Teust point'destourné, Il alloit aux deux morts adiouster la troisiesme, Et ja meurtrier d'autruy J'estre encor de soy-mesme, Dessein qui sans relascne occupant ses esprits, Faisort qu'il n'oyoit point, ou mettoit à mespris Les conseils que la trouppe autour de luy reduitte Luy donnoit ae chercher son salut en la fuitte.
Cependant le tumulte et le bruit gémissant „ ^^ Dont le sein du logis alloit retentissant, ' ^-'^ " '-'-^ Tira le Magistrat sur le sueil de la porte. Comme il passoit deuant ceint dVne grande escorte; Qui voyant. à l'entrée vn corps mort estendu;;'.'"' Baigner tout le paué de son sang espandu, S'enquerant de sa mort, et cognoissant Adee, Et sçachant de quel bras elle estoit procedee.\ , Porté de - son deuoir pénétra plus auant 'r^."^'^'^"'' lusqu'à tant qu'à grands pas son chemin poursuiuant, Il trouua sur vn lit la misérable Aimonde En deux sources de sang piteusement féconde, Par ses flancs entamez verser l'ame à grands flots, Entre les cris des siens s'estoufTants de sanglots, Et son meurtrier Gernande au milieu d'autres larmes Prest à s'oster la vie auec ses propres armes, Chacun lors condamnant, mais sans aucun efîect. Et ce qu'il vouloit faire, et ce qu'il auoit fait. , ^
Le respect qui suiuoit vne aussi noble teste Calma dés qu'il entra, ceste triste tempeste : Il se fait vn silence, on desarme la main Du meurtrier insensé de son fer inhumain : ""^ " ^^^ Luy doucement seuere après mainte demande -'P'^^(iJ A quoy seul respondoit l'infortuné Gernande,
* Sachant de qui cette mort était l'œuvre. ' Par. Cf. trente-six vers plus bas : Contraint du Magistrat et passim.
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Ayant en fin appris et la cause et l'autheur
Du meurtre dont luy-mesme il estoit spectateur,
0 Gernande, dit-il, puis que ta bouche atteste
Ne les auoir point pris en forfait manifeste,
Quelque apparent suject que ta douleur ayt eu
De deuoyer ainsi les pas de ta vertu,
Nous ne pouuons encor qu'aigrement te reprendre :
C'est dedans les liens qu'il te faut t'en défendre :
le t'y mets en arrest, quoy que triste de voir
Qu'à ce point de rigueur m'ait forcé mon deuoir.
Au son de ces propos six archers s'auancerent Qui d'vn cerne d'épieux tout autour l'embrassèrent. Luy ne résistant point, ains monstrant qu'à grand pas Il iroit volontiers où logeoit son trespas. Mais comme il s'y portoit, las de plus viure au monde, Il luy vint à l'instant vn message d'Aimonde Qui terminant sa vie et ja preste à mourir, Quelque soing qu'on eust pris la cuidant secourir, L'adiuroit par l'ardeur de ses fiâmes premières Qu'au moins elle luy dist les parolles dernières. Contraint du Magistrat, et chacun J'y poussant, Dolent il y retourne : Elle adonc ramassant Le reste de sa vie au milieu de sa langue, Luy fait à basse voix ceste triste harangue.
le vois mourir, Gernande, il n'est plus temps d'vser' De l'art dont en viuant on se sçait déguiser : Tay failly, ie l'aduoûe, et par mon imprudence l'ay conduit tes soupçons iusqu'à la violence *- Dont ta sanglante espee a percé sans pitié Les flancs qui t'ont fait père, et meurtry ta moitiç ,;. Car lors que i'apperceu les priuautez passées '/; * Et d'Adee et de moy trauailler tes pensées, Quelques chastes respects que nous vist obseruer L'estroit lien du sang, ie m'en deuois priuer. C'est là la seule erreur que mon cœur misérable Peut et doit confesser l'auoir rendu coulpable : Car du surplus, {'atteste et la terre, et les cieux. Et le dernier moment qui va clorre mes yeux.
DE M. BERTAVT. 251
Que sans iamais souiller ta couche nuptiale,
le t'ay gardé la foy d'vne épouse loyale :
Ainsi me soit propice ou seuere la loy
Du diuin tribunal prest à iuger de moy.
Nos entretiens meslez d'vn plaisir légitime,
Encor que sans prudence, ont tous esté sans crime :
Vn iour tu le sçauras, et cognoistras qu'à tort,
Poussé d'vn faux soupçon, tu m'as donné la mort.
Mais ie te la pardonne, et de mesme clémence
Prie au ciel que les loix t'en remettent l'ofFence,
N'exigeant rien de toy sinon qu'vn iuste dueil
Bien tost t'ameine en pleurs sur mon triste cercueil,
Y confesser qu'à tort tu m'as l'ame rauie,
Et me rendes l'honneur m'ayant osté la vie.
A ces mots tournant l'œil sur vn sien enfançon, Et bien que ja son corps ne fust plus qu'vn glaçon, Les ressorts plus viuants de l'amour maternelle Semouuans en son cœur : Ah ! pauure enfant, dit-elle, Ah, mon iuste regret : c'est toy, chetif, c'est toy Que ce malheureux coup attaint autant que moy, Bien que les tendres ans de ta débile enfance Ne te permettent pas d'en auoir congnoissance. Si de quelque autre main i'auoy receu la mort, le te dirois, mon fils, quand vn âge plus fort Voudra que ta valeur ses outrages ressente, Cherche à vanger le sang de ta mère innocente : Rends vn iour de tant d'heur mon esprit consolé, Que d?*voir mon meurtrier sur ma tombe immolé : Mais en cet accident, c'est outrager ton père Que de vouloir venger l'outrage de ta mère : Tu t'en vois retenir par le mesme deuoir Dont les iustes raisons t'y deuroient émouuoir, Et n'y peux (quelque temps que ton ame en épie) Monstrer ta pieté qu'en te monstrant impie. C'est pourquoy, quand le ciel te fera souuenir Du malheureux trespas dont tu me vois finir, Ramentoy quant et quant l'autheur de ta naissance : Et puis que du destin l'éternelle ordonnance
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Rend ta vie et ma fin l'œuure d'vn mesme ouurier, En regrettant la mort, honore le meurtrier. Adieu, la mort s'assied en ma froide prunelle : Adieu Gernande, adieu d'vne absence éternelle : Encor qu'auant le iour mon âge consumant le meure par ta main, si mourray-ie en t'aimant. 0 céleste clémence : Elle vouloit poursuiure, Mais ce qui de tout soin icy bas nous deliure, Cachant à ses regards la lumière des cieux, Luy ferma pour iamais et la bouche et les yeux.
Cependant le doux son de ces tristes paroles Rendant des assistans les paupières plus moles, Et les mouillant de pleurs, acquist tant de pouuoir, Que Gernande à la fm s'en laissant émouuoir, Luy qui presque d'horreur semblable à quelque souche, Tandis qu'elle parla s'estoit fermé la bouche : Estonné de luy voir maintenir constamment Sa chaste intégrité iusqu'au dernier moment, Et s'esteignant l'accez de la fieure insensée Dont peut-estre vn démon agitoit sa pensée, Et ce qu'il estimoit fermement aueré Commençant à se rendre en luy mal asseuré : Ah Dieu, dit-il, Ogiere, ah magiques figures, M'auriez-vous bien en fin abreuué d'impostures?
Ces mots , tesmoins d'vn cœur qu'vn remords a surpris, Frappàns du Magistrat l'oreille et les esprits, Luy firent demander vers quel but décochées Tendoient secrettement ces paroles cachées : Et luy, comme saisi de ce vain repentir Qu'estre sages trop tard nous contraint de sentir. Recourt auec les pas de sa triste mémoire, D'Ogiere et du miroir la malheureuse histoire : Luy conte quels objects opposez à ses yeux L'auoient à l'heure outré de cent ialoux épieux : Et de quelle douleur, comme vn trait débandée, L'auoit depuis attaint la rencontre d'Adee, Lors que rentrant chez soy, frappé du coup mortel D'vn tort ou véritable, ou senty comme tel, ^
DE M. Bertavt.
Il le vit en sortir superbe encor du gage Rauy sur son honneur par va récent outrage.
Quels furent les propos que presqu'auec horreur Le vieillard responait condamnant son erreur, D'auoir sur le rapport de tesmoins si perfides Commis deux si sanglants et cruels homicides, Ma langue le taira, pour dire qu'à l'instant Aux fraudes des démons ces malheurs imputant, Il commanda qu'Ogiere auec soin enchainee. Dans les liens publics fut sur l'heure amenée. Compagne de Gernande à qui fut pour maison Donnée au mesme temps vne estroitte prison.
Ce décret s'exécute, on prend l'enchanteresse : On l'ameine captiue, et l'aide tromperesse Du Prince des démons qu'en vain elle inuoqua. Trompant son espérance au besoin luy manqua : Bien qu'elle s'en promist qu'vne nuë insensible. Si tost qu'il luy plairoit, la rendroit inuisible : Ou des Pégases d'air pour sa fuite attelant, L'enleueroit au ciel dans un coche volant. La iustice diuine assistant à l'humaine, Rendit lors sa magie et son attente vaine : Et celle qui voyoit dans vn verre animé Le geste des absens sans mensonge exprimé, N'y vit point son malheur, ny la course hastiue De ceux qui s'auançoient pour la rendre captiue, Deuant que prévoyant ce mal l'enuelopper. Elle peust par la fuite aux liens échapper. Et si, fichant la veùe au poly de sa glace, Dés le temps qu'emporté de fureur et d'audace. Hors de deuant ses yeux Gernande estoit sorty. Son regard peu souuent s'en estoit diuerty . Mais l'heure estoit venue où l'erreur de sa vie D'vne pareille fin deuoit estre suiuie.
Aussi cognoissant bien que les malheureux iours En estoient arriuez aux bornes de leur cours, Dés qu'elle oùit tonner contre son imposture L'impitoyable mot de gesne et de torture.
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Elle aduoûa la fraude, et la conta d'alors Que ses ialoux tormcnts luy donnans mille morts, Pour le regret d'Adee affranchy de sa chaîne, Elle auoit conuerty sa viue amour en haine. Et iuré de venger sur Aimonde et sur luy L'outrage dont son cœur receuoit tant aennuy. Dessein à quoy Gernande auoit par sa prière Preste la msin luy-mesme et fourny de matière, Luy se donnant en proye aux démons enchanteurs, (Vn esprit si creduje à de tels imposteurs) Et la fortune adonc mettant en la puissance D'vne amante outragée, et qui crioit vengeance, La vie, et fhonneur mesme ainsi comme captif, De sa propre riuale, et de son fugitif.
Ces discours entendus, les plus seueres âmes Condamnèrent sa vie au supplice des fiâmes : Mais celles où logeoit vn peu plus de douceur, Et celles dont l'amour s'estoit veu possesseur, Sçachant à quels excez ceste fiebure nous meine, Destinoient à sa faute vne plus douce peine : Peut-estre par respect d'vn reste de beauté Qui n'estant point encor par l'âge surmonté, Viuoit en son visage, en sa taille, en son geste, Et la faisoit trouuer sorcière manifeste Plustost des ieunes cœurs charmez de son regard. Que des crédules yeux abusez par son art, Et plus digne du feu que l'Amour fait éprendre, Que du feu punisseur qui met les corps en cendre : Encor que les couleurs dont le sexe se peint Monstrassent d'auoir part à l'éclat de son teint.
Mais ce parlant combat de iugemens contraires Fist chocquer peu de temps les doux et les seueres, Car sur l'aube suiuante, ou soit que la douleur N'eust pas peu la laisser suruiure à son malheur : Ou soit que les démons, pour leur dernier seruice. L'eussent ainsi soustraite aux rigueurs du supplice, j Elle se trouua morte au sein de la prison, Sans marque de cordeau, de fer, ny de poison :
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Et croit-on que son ame auoit esté rauie
De ceux qu'elle aduoùoit rauoir long temps seruie,
Pour les foudres, les vents, la tempeste et le bruit
Qu'on auoit entendus, par l'obscur de la nuict,
Eclatter dedans l'air à l'heure imaginée
De sa maudite vie icy bas terminée.
Quant au triste Gernande, et la publique voix, Et le Sénat contraint par la rigueur des loix Qui tiennent là l'oreille aux faueurs estoupee. Condamnèrent sa teste au trenchant de l'espee, Non sans regret de voir vn cœur si valeureux Mourir des lasches coups d'vn fer si malheureux.
Aussi fut différé l'arrest de son supplice Auec tout ce qu'on peut d'équitable artifice : Mais ceste pitié-là n'alla rien auançant : Car vn parent d'Aimonde, homme illustre et puissant, Qui possedoit l'oreille et la grâce du Prince, Et qui presque estoit craint des grands de la prouince. Voulant que ceste offense eust son iuste guerdon. Luy fit tousiours fermer les portes du pardon : Pardon que de luy mesme, outré de repentance. Il alloit dédaignant d'vne extrême constance. Et d'vn cœur irrité contre sa propre erreur, Monstroit d'auoir la grâce et la vie en horreur. Depuis qu'il eut appris de la bouche d'Ogiere Combien sa main estoit iniustement meurtrière.
Ah ! que ne dist-il point accusant ce forfait, Quand par le repentir rendu palle et deffait, Il vint sur l'eschauffaut, misérable victime, Auec son propre sang lauer son double crime!
0, dit-il, chère Aimonde, autrefois ma moitié, le ne te requiers pas que tu prennes pitié De ton propre meurtrier, ie ioindrois l'impudence D'vne iniuste requeste à ma barbare offence : Mon bras encor souillé des marques de la mort Que ie sens, malheureux, t'auoir donnée à tort,
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Répugne à ceste grâce, et ne veut que i'espere Rien de toy qu'impiteux et sanglamment seuere. Mais sçaches que si plaindre et hair son péché, Se voir de rcpcntancc amèrement touche, '
Porter les yeux couuerts de larmes éternelles. Se mettre au premier rang des âmes criminelles, Pour lauer son erreur désirer de mourir. Voisine l'innocence, ou la peut acquérir, Tay purgé mon forfait, et mon cœur misérable Est autant innocent que ma main est coulpable.
Cependant ie n'attens ny requiers rien de toy Sinon que ton regard se iette dessus moy. Pour me voir immoler, frappé de repentance, Sur ce funeste autel de publique vengeance Et remarque du ciel auec que déplaisir Non d'aller à la mort, car c'est mon seul désir. Mais de t'auoir osté si meschamment la vie, le vien pour voir la mienne icy m'estre rauie, Et présenter ma teste au trenchant inhumain [
Du fer qui doit punir l'offence de ma main.
Las ! nous ne pensions pas quand vn sainct Hymenee loignit de nos destins la trame infortunée,,» ,\ ^- :! :] Qu'vn si triste naufrage en abrégeant le cours. Et brisant nostre vie au milieu de nos iours, Nous fist tous deux périr d'vne fm malheureuse, ! Toy d'vne violente, et moy d'vne honteuse, :^
Toy par ma main cruelle, et moy par le trenchant '9 D'vn bourreau détestable au poteau m'attachant : ■ Ta ieunesse et bien née et chastement nourrie, Et ma main dés l'enfance es périls aguerrie, Sembloient deuoir vn iour cueillir de plus doux fruicts Des saints enseignements oii nous estions instruits : Mais ainsi l'a voulu ce Monarque suprême Contre qui murmurer ce seroit vn blasphème K