SVR VNE ABSENCE
Ie n'ay veu qu'à regret la clarté du Soleil, Et rien tant soit-il beau n'a mon ame rauie, Depuis qu'en souspirant i'esloignay ce bel oeil, De qui la seule veuë est tout l'heur de ma vie.
Les iours les plus luisants me sont obscures nuits', Que ie passe en tristesse et complaintes funèbres. Ne pouuant le Ciel mesme, au fort de tant d'ennuis, Illuminer le corps dont l'ame est en ténèbres.
le ne fay que penser à l'heur que i'ay perdu, Quoy que ce souuenir aigrissant ma complainte M^égalle au criminel sur la gesne estendu, M'estant chaque pensée vne mortelle attainte.
Le seul bien d'vn portrait exprimant sa beauté Console vn peu mes yeux et mon dueil diminue : Mais qu'est-ce que cela, m'en voyant absenté, Si ce n'est pour lunon embrasser une nue?
Ah, que ie veux de mal aux rigueurs de la loy. Qui de m'en esloigner s'est acquis la puissance! Que i'en hay mon deuoir aussi bien comme moy, Luy du commandement, moy de l'obeïssance.
Falloit-il qu'oubliant les saints vœux d'amitié, Pour croire vn vain respect et suiure sa Chimère, le commisse vne erreur indigne de pitié, De peur d'en commettre vne excusable et légère?
Non, ie ne me sçaurois lauer de ce péché, Ny ne puis conceuoir qu'il me soit pardonnable : Et me dois voir ce crime à iamais reproché. Si ie n'en suis vangeur aussi bien que coulpable,
DE M. BERTAVT. 319
Mais quel plus grand tourment que de m'en voir bany Peut chastier mon cœur s'il faut qu'il s'en punisse? Helas, l'auoir commis c'est m'en estre puny : Mon péché m'est luy-mesme vn rigoureux supplice.
Aussi, quoy que l'Amour s'en plaigne iustement, Si sent-il au pardon la pitié le contraindre ; Voyant ma propre erreur m'estre vn si grand tourment, Que se plaindre de moy ce n'est rien que me plaindre.
Ah Dieux ! que ne mouru-je aux pieds de sa rigueur, Lors que ie prins congé de sa chère présence ! Las ! pour ce qu'en partant ie luy laissois mon cœur le ne pensois iamais ressentir son absence.
Fol, qui n'auisois pas qu'encor que mille morts Assaillent vn Amant esloigné de sa dame. Il ne ressent l'ennuy d'en estre loin du corps Qu'autant qu'il en est près du penser et de l'ame.
Or voy-ie maintenant qu'Amour a bien semé Des espines d'ennuy dans son doux labyrinthe : Et qu'au désir d'vn cœur de sa flamme allumé La longueur d'vne abs.ence est bien pleine d'absinthe.
Mais quelque trait d'ennuy qui me puisse offenser. Rien n'esteindra l'ardeur dont ie me sens éprendre : Ains faudra désormais, auant que voir cesser Mon ame d'estre en feu, me voit le corps en cendre.
Non, ma flamme viura iusqu'à mon dernier iour, Malgré toute infortune et présente et future, l'ay beaucoup de douleur, mais i'ay bien plus d'amour : L'vne fait que i'endure, et l'autre que ie dure.
Seulement, 6 beaux yeux, yeux qui m'estes si doux Que l'heur de vous seruir m'est plus qu'vn diadênie, Auienne que l'oubly n'esloigne point de vous Vn cœur que vostre absence esloigné de soy-mesme.
Cieux qui prestez l'oreille aux saints vœux des amans, Faites qu'en jettant l'œil sur vos viues lumières, La diuine Beauté qui cause mes tourmens Use dans vostre front ces vœux et ces prières.
320 ŒVVRES POÉTIQ^VES
Et VOUS vents bien-heureux qui vers elle passez, Portez luy de ma foy l'immortelle asseurance; Luy disant en deux mots bassement prononcez, Que ie meurs de désir en viuant d'espérance.
STANCES
Elle se plaist si fort en la rigueur extrême Dont elle gesne un cœur à ses pieds abattu, Que ie croy sans mentir qu'elle tient en soy-mesme Vne grand' cruauté pour vne grand' vertu.
Elle semble auoir peur que quelque autre la passe En l'honneur de paroistre mgrate et sans pitié : Et que rien ne nuict tant pour acquérir sa grâce. Que de la mériter par beaucoup d'amitié.
Cependant ses beautez ne cessent point d'attraire, Et d'enchainer des cœurs en ses mains s'enfermans : Car elle est tellement à soy-mesme contraire, Qu'elle ayme d'estre aymee, et si hait ses amants.
Il prend bien à l'Amour que le Ciel qui l'admire L'a rendue adorable aux plus sauuages cœurs : N'estoit que sa beauté conserue son empire, Elle l'auroit destruit par ses fieres rigueurs.
Mais quiconque la voit, enchanté de ses charmes Se soubmet de luy-mesme au joug de son pouuoir : Et postpose en son cœur les tourmens et les larmes Naissans de Tauoir veuë, au plaisir de la voir.
Helas mon Dieu, faut-il qu'en mesme lieu s'assemble Tant de mal et de bien, d'attraits et de mespris?
0 beautez sans pitié, vous estes tout ensemble Le paradis des yeux, et l'enfer des esprits.
Si ne sçauriez vous faire, esprit impitoyable. Que iusques à la mort ie ne vous aille aimant : Car pour ne point aymer vn object tant aymable, le n'ay pas comme vous vn cœur de diamant.
DE M. Bertavt. 321
l'en ay bien vn fort dur puis qu'il fait résistance Aux coups de vos rigueurs auec sa fermeté : Mais d'vn vray diamant il n'a que la constance, Il n'en a pas pourtant l'insensibilité.
Ou donnez moy le vostre à ces maux impassible, Afin que i'en mesprise et la flame et les coups : Ou falctes moy pouuoir vne chose impossible, Ou soyez sans beauté, c'est à dire sans vous.
STANCES
ÔPensers dont Amour nourrit ma passion, Il faut que désormais ie vous ferme la porte. Et que ie prenne en fin la resolution Qu'aux plus irrésolus le desespoir apporte.
Aussi bien c'en est faict ; mes maux sont en tel point Que ie n'espère plus qu'aucun bien leur succède : Et c'est trouuer remède aux maux qui n'en ont point Que de penser en soy qu'ils manquent de remède.
Et quoy, voyant qu'vn autre enchaîne entre ses mains La jeune liberté de celle qui m'en priue, Voudroy-ie bien encor supporter ses dédains. Et viure en la seruant captif d'vne captiue?
Mon cœur, qu'vn feu secret va tousiours deuorant Depuis qu'à sa rigueur ma constance l'immole, Pourroit-il bien souffrir qu'encore l'adorant L'idolâtre d'autruy fust ma plus chère idole?
Ah Dieu ! mourons plustost, et cherchons d'estouffer Dans nostre propre sang l'ardeur de nostre flame. Que de la voir iamais de nos pleurs triompher, Voyant qu'vne autre amour triomphe de son ame.
ai
322 ŒVVRES POÉTIQ VES
C'est trop seruy d'exemple* aux plus constans esprits Dédaignons cest honneur pour vn cœur si volage : Aussi bien désormais endurer ses mespris , Ce n'est point patience, ains faute de courage.
Non, ie ne sçaurois plus supporter la fierté Que d'yne ame en constance à nulle autre seconde : Ny souffrir les dédains sinon d'vne Beauté Qui sçache auecques moy dédaigner tout le monde.
Il est besoin que l'ame, où repose mon bien, Ait de la fermeté pour obliger la mienne : Et pour auoir l'honneur de me rendre tout sien, II faut à tout le moins qu'elle soit toute sienne.
En vain sans ces li-ens la Beauté me prendroit ; Et les voyant manquer à ceste ame infidelle, Amour ne sçauroit plus, quand il l'entreprendroit. Obtenir que ie puisse encor souffrir pour elle.
Quoy? la pourroy ie aymer pensant à la rigueur Dont elle a sans raison outragé ma constance? Pourroit-il bien loger tout ensemble en mon cœur Désormais de l'Amour et de la souuenance?
Non, ma iuste fureur ne sçauroit l'endurer, Tant soient doux les propos dont mon ame se flate : Ny les ans qu'on m'a veu dépendre à l'adorer, Qui me prouuent mal sage, en la prouuant ingrate.
Ce que m'a fait souffrir cest esprit sans piti^ M'en rend si douloureuse et la peine et l'histoire. Que comme le venin qui tue vne amitié C'est autre part l'oubly, c'est icy la mémoire.
le m'en voy là réduit par vne austère loy Qu'il faut que ie l'oublie ou que ie le haïsse. Et que des beaux pensers qu'elle a semez en moy le face à ma douleur vn cruel sacrifice.
I , C'est trop servir.
DE M. BERTAVT. 525
Mais où sera l'esprit qui me pourra blasmer, Si d'vne ame à bon droict de fureur possédée, Et qui sçait bien haïr autant que bien aymer, Elle imitant lason i'imite aussi Medee?
Non non, après l'efifect de Tinfidelle tour Qui peut de deux esprits séparer l'Androgine, Quiconque vit sans haine il viuoit sans amour; Car de 1 vn violé l'autre prend origine.
le sçay bien quant à moy qu'elle ira receuant Peu d'ennuy de sa perte, et ne la plaindra guère; Mais si (T'est peu que perdre vn fidelle seruant, C'est encor moins de perdre vne dame légère.
Las, ie dy bien ainsi quand du tort qu'on m'a faict Le poignant souuenir reblesse mon courage. Mais ie n'ay pas le cœur d'en venir à l'effect, Pource qu'encor l'amour est plus fort que l'outrage.
L'outrage me conuie à l'aller haïssant, Amour me ramentoit ses beautez et mérites Si bien que ie demeure au milieu balançant Comme vn petit de fer entre deux calamités.
Dieu, faites (si iamais vous ouïstes mon vœu) Que la hayne ou l'amour seule en mon ame ait place : Si ie la dois aymer, rendez moy tout de feu : Si ie la doy haïr, rendez moy tout de glace.
Mais las, ie ne sçaurois haïr vne Beauté Si longuement aymee à l'égal de may-mesme : 11 me suffira bien si d'vne extrémité le reuiens au milieu sans chercher l'autre extrême.
COMPL'AINTE.
Non non il n'est point vray qu'on meure de tristesse, Ma vie auroit esteint son malheureux flambeau : Car vn si grand ennuy que celuy qui me blesse ,N'ouurit iamais à nul la porte du tombeau.
324 ŒVVRES POÉTIQ^VES
0 cieux qui cognoissez d^où ma peine procède, Et sçauez que mon cœur se fend par la moitié, Bien que vous la voyez, sans y donner remède, Pouuez-vous bien la voir sans en prendre pitié?
Las vn pauure cheureuil n'est point dans les bocages Auec tant de fureur par les loups déchiré. Que l'est mon triste cœur par les diuerses rages De cent fieres douleurs dont ie suis deuoré.
le souffre à tous moments les cruelles attaintes D'vn poignant desespoir qui me va martirant : l'vse ma triste vie en éternelles plaintes ; Et ne puis respirer sinon en souspirant.
Quiconque me console, encor que de sa langue Il semé en discourant mille éloquentes fleurs, Console vne ame sourde, et trompant sa harangue Perd en vain ses propos comme ie fay mes pleurs '.
Aussi cédant au mal dont ma vie est génee Me plais-ie au triste son de mes gemissemens, D'vne ame en sa douleur tellement obstinée Que m'ouïr consoler c'est l'vn de mes tourmens :
Et bien m'est-ce vn tourment que de voir qu'on présume De pouuoir adoucir par vn vain reconfort Vn mal si violent et si plein d'amertume, Et dont la guerison n'appartient qu'à la mort.
Gomme il n'esX si douce eau par les fleuues versée Qui ne deuienne amere entrant dedans la mer; Amsi nul reconfort n'entre dans ma pensée Qui soudain ne se voye en douleur transformer.
C'est pourquoy ie languy d'vne playe incurable, Dont ie sçay que la mort seule me peut guérir, Reduict par mes malheurs à ce poinct misérable De ne vouloir plus viure et ne pouuoir mourir.
I. Comme je fay mes pleurs. Faire remplace ici le verbe qui précède (perdre).
DE M. BERTAVT. 325
0 douloureux tourments que nul espoir ne flatte, 0 misérable cœur mal-traicté sans raison; ,
Las ie me puis bien dire vn second Mithridate; le me pais de douleur comme luy de poison.
Parque sans iugement, pourquoy vas-tu défaire Tant de gens bien-heureux au plus beau de leurs iours, Et me laisses languir en ceste vie amere Moy qui désespéré t'appelle à mon secours?
0 mort, triste repos de tout ce qui respire, Bien voy-ie qu'obstinée en ton inimitié Tu poursuis qui te craint et fuis qui te désire, Ayant peur d exercer quelque acte de pitié.
Mais ce que ta rigueur va niant à ma vie Bien tost ie Fobtiendray de mes propres malheurs : Mes ennuis me tueront, et malgré ton enuie La douleur que ie sens finira mes douleurs.
STANCES
Elle Tauoit bien dit que ces mains larronnesses Tiendroient encor vn coup mon cœur emprisonné : Helas, plus que iamais ie m'en voy renchainé : Dieu! qu'elle est véritable aux mauuaises promesses !
^ Si m'estois-ie vanté que d'vn courage extrême l'iroy iusqu'à h mort à l'Amour résistant : Qui m'a changé le cœur? ne puis-ie estre constant Que quand i'ay résolu de me perdre moy-mesme?
Puis que l'essay du mal ne m'a point rendu sage, l'accuse à tort les yeux qui me font consumer : II se plaint sans raison des fureurs de la mer Qui contre un mesme roc fait vn second naufrage.
Deuoy-ie, pour vn mot qui promettoit merueilles. Oublier la rigueur des maux qu'elle m'a faicts? Deuoy-ie préférer la parole aux effects. Et démentir mes yeux pour croire à mes oreilles?
J26 ŒVVRES POÉTIQ^VES
Las quand ce doux orgueil sous qui mon ame tremble Masquoit sa cruauté d'vn fauorable accueil, Il me falloit penser que sa bouche et son œil Auoyent, pour me tromper, intelligence ensemble.
Il me falloit tenir ses faueurs pour vn songe, Et sa bouche et son œil pour mortels ennemis : Et penser qu'à Tvn d'eux le meurtre estant permis, L'autre ne pouuoit moins que s'ayder du mensonge.
Mais helas, qu'en amour l'espoir a de puissance Pour vaincre vn esprit foible et mal se deffendant ! Et combien aysément on va persuadant Vn cœur que son désir dispose à la croyance !
Elle a monstre qu'Amour la tenoit prisonnière Pour me faire auec elle entrer en la prison : Et pour me conuier d'aualer le poison, La desloyale a feint d'en goûter la première.
Ruse qui rend ma peine autant insupportable Qu'elle part d'vn esprit inhumain et mocqueur. Par vn dépit de voir qu'elle ait faict en mon cœur Auec vn traict si feint vn coup si véritable.
Mais:il n'en ira pas ainsi qu'elle l'espère, l'en guariray la playe ou mourray la celant, Plustost qu'estre vn Telephe \ et d'vn œil ruisselant Implorer le.ni^rcy de mon propre aduersaire.
Pourquoy voudroy-ie encor d'vn idolâtre hommag( Sacrifier ma vie aux rigueurs de son œil. Et par vn lâche espoir de fléchir son orgueil. Perdant la liberté, perdre aussi le courage }
iJ
I. Télèphe, fils d'Hercule et d'Augé, fut blessé par Achille.] Un oracle ayant déclaré que le fer seul qui avait fait la bles-l sure pouvait la guérir, Ulysse composa un emplâtre avec la rouille de la lance d'Achille. Le poète se refuse à recevoir sa guérison de la main qui l'a blessé.
DE M Bertavt. 327
Non, iamais nul tourment ne me pourra contraindre De luy faire en mes pleurs ma flamme apperceuoir : En fm le Ciel verra qu'elle ha bien le pouuoir De me faire souffrir, non de me faire plaindre.
Mon cœur, bany de toy les souspirs et les larmes : Graue sur ta prison le mot de liberté : Arme toy de constance, et remply de fierté Comba ce fier esprit auec ses propres armes.
Cache luy les liens dont mon ame sujette Se voit secrettement à ses fers attacher ; Et si bien tu n'as peu sa victoire empescher, Empesche son triomphe en celant ta défaite.
Rien ne luy donne encor le plaisir ny la gloire De penser que ton ame en ses lacs tu remets : Tu peux en ton silence étouffer pour iamais Ta honte et son honneur, ta perte et sa victoire.
Defens-toy donc la plainte, et muet volontaire Imite désormais au plus fort du tourment Ce page d'Alexandre ^ en qui si constamment Se monstra la vertu de souffrir et se taire.
Aussi bien quelle fleur d'espérance nouuelle Te promet quelque fruit d'vne si fiere main ? Depuis quand despoiiillant son esprit inhumain Seroit-il aduenu qu'elle ne fut plus elle ?
Tu l'as trop offensée osant en fin esteindre L'ardeur dont ses beaux yeux te brusloient en l'aimant Ton feu luy donneroit (s'il s'alloit r'allumant) Sujet de se vanger, non désir de te plaindre.
Poursuy donc, rends ta flame et ta plainte estouff ee' Ne gemy point d'vn cœur laschement abattu : Et puis que sa victoire obscurcit ta vertu, N'en vueille point toy-mesme ériger le trophée.
I. Ne serait-ce pas Philotas, fils de Parménion, qui fut lapidé par ordre d'Alexandre, pour n'avoir point révélé le complot de Dyrunus dont il avait connaissance ?
328 ŒVVRES POÉTIQVES
Pense que n'avant peu de toy deuenir maistre, Ny vaincre ton aesir, ny vaincre ton malheur, Encor t'est-ce beaucoup de vaincre ta douleur, Et n'estant plus à toy pouuoir feindre de l'estre.
STANCES
Mon cœur, n'imite point en la perte auenuë Le joueur obstiné plustost qu'auantureux Qui de crainte de perdre à perdre continue. Et par l'espoir de l'heur se rend plus malheureux.
Ne va point accroissant par vn nouueau dommage Le temps que ta constance en vain a dépendu; Mais que la sage peur d'en perdre dauantage Surmonte le regret d'en auoir trop perdu.
Aussi bien est-il temps que l'amour te dispense Des trauaux où plus jeune autrefois tu te pleus, Et qu'vn si puissant Roy t'octroye en recompense De l'auoir bien seruy que tu ne serues plus.
Assez as-tu souffert estant l'vn de sa bande; " Il faut qu'il laisse en paix ton arrière-saison, Se départant d'vn âge où la raison commande, Puis qu'il ne sçauroit viure auecques la raison.
Il est temps que ta flame et ta peine décroisse : Il faut que ton esprit se rauisse au tourment ; Et qu'en fin par essay la franchise il cognoisse, Qu'encor il ne cognoist que de nom seulement.
Que dy-ie? helas i'ay tort de lamenter ma prise Puis que si dignement ie me trouue asseruy : On ne peut sans péché regretter la franchise, Depuis que l'on a veu les yeux qui m'ont rauy.
Pourquoy resisteroy-ie, en rompant mon cordage, Au destin qui m'ayant dans ses nœuds arresté, Veut quVn si glorieux et si noble seruage Me soit ce qu'à Gaton estoit la liberté.
L'automne de mon âge est encorcs capable Des passions qu'Amour sçait en l'âme allumer : S'il ne possède l'heur de se voir bien aymable, Il possède l'honneur de sçauoir bien aymer.
A tort donc le désire, en vain donc ie présume De voir que moy viuant mon feu puisse mourir : Et i'ay pour reconfort (si l'ardeur m'en consume) Que mesme l'uniuers par le feu doit périr.
Non Amour, n'estains point vne si belle flame, Nourry-là dans mon cœur iusqu'à mon dernier iour : Il me seroit aduis que ie viurois sans ame, S'il m'estoit aduenu de vivre sans amour.
Ton feu donne à mon cœur une si douce gène Que ie cours volontaire à son embrazement : Ou si i'y suis forcé, ie le suis comme Hélène, Mon destin esf suiuy de mon consentement.
Bien te prié-ie. Amour, par ta force inuincible. Et par ceste Beauté que reuerent les Cieux, Fay luy sentir mon mal ou m'y rends moins sensible : Et loge dans son cœur aussi bien qu'en ses yeux.
RESPONSE AVX PAROLES d'vne belle dame.
Ie ne tesmoigne point que ie souffre bien peu Vous celant mon tourment, belle et douce adversaire, Il ne ressemble pas au laurier mis au feu : le sçay bien tout ensemble et brusler et me taire.
Il ne mérite pas de mourir d'vn beau coup Qui ne sçauroit tenir sa blesseure secrette : Ceux-là souffrent bien peu qui se plaignent beaucoup : La petite amour parle, et la grande est muette.
J30 ŒVVRES POÉTIQJ/ES
Hé ! comment du doux mal dont vous me tourmentez Pourrois-ie à vostre oreille exprimer la harangue? Dés le premier moment que ie vy vos beautez, Amour m'osta le cœur, et le respect la langue.
Et puis, veu vos rigueurs, ie n'auanceroîs rien Pour vous faire en parlant mon amitié paroistre : Car, quoy que vous faigniez vous la cognoissez bien, Mais vous prenez plaisir à la mal recognoistre.
Languir auprès de vous et n'en pouuoir partir, N'est-ce pas confesser que vostre œil me maistrise? Encor en ses discours la bouche peut mentir, Mais lors que l'effect parle, il parle sans faintise.
Tauoûe auecques vous que ie pourrois ainsi Vne Déesse aimer sans la rendre offensée ; Mais quoy, ie vous estime vne Déesse aussi, Et l'homme parle aux dieux de la seule pensée.
Pourquoy voudriez-vous voir ma plainte et mes sanglots De mon ardant amour vous dépeindre l'image? Helas ! si pour mon bien vos yeux n'estoient point clos Il est assez au vif dépeint en mon visage.
Mais sçauez-vous pourquoy ie me tais en brûlant? C'est pource que la plainte amoindrit le supplice : Et i'ayme tant mon mal que ie le vay celant. De peur qu'il ne s'appaise, ou qu'il ne s'amoindrisse.
Si vous vois-ie pourtant racontant ma langueur, Et vous m'entendriez bien si vous vouliez, Madame : Car quoy que ces propros soient parolles du cœur. Si les peut-on oùir des oreilles de l'ame.
Mais en vain et du cœur et des yeux ie discours : le n'auance non plus à parler qu'à me taire. le ne suis point muet, mais ie parle à des sourds : Et c'est vn mauuais sourd que le sourd volontaire.
DE M. Bertavt. 331
STANCES
C'est bien force, ô mon Cœur, que tu sois consumé, Puis que de tant d'ennuis ma vie est combatue ; Et que de ce bel œil par qui tout est charmé La présence me brûle, et l'absence me tuë.
Car quel Dieu fauorable et propice à mes vœux Me peut faire espérer que ma peine finisse, Si forcé du destin ie ne puis ny ne veux Me sauuer de la mort qu'en courant au supplice ?
Craignant d'estre en absence estoufïé de mes pleurs, le cours vers ces beaux yeux qui m'ont embrazé l'ame: N'est-ce pas en fuyant et cherchant les douleurs, De peur de me noyer me ietter dans la flame?
Helas! il paroist bien qu'vn estrange poison Rend fatal et mortel l'amour qui me possède, Puis qu'au lieu de chercher et trouuer guerison. Le changement de mal me tient lieu de remède.
Si faut-il rompre en fin ce cordage amoureux, Bien qu'il puisse arrester l'ame la plus sauuage, Et penser désormais qu'il est bien malheureux Qui peut viure en franchise et languit en seruage.
Sus sus, resoluons-nous d'estoufer nostre ennuy : Tuons ce qui nous tue, armons-nous de constance; Et ce que nous cherchons en la pitié d'autruy, Taschons de le trouuer en nostre résistance.
Il faut, il faut briser, en fuyant ces beaux yeux. Le ioug qui tient mon ame à leurs loix asseruie : Rien que la liberté ne nous rend demy-dieux; Malheureux qui la perd sans perdre aussi la vie.
Ainsi dy-ie par fois menaçant mes prisons. Lors qu'vn sage conseil mon ame persuade : Mais las 1 celuy qui croit que ces foibles raisons Peuuent guérir d'amour, n'en fut iamais malade.
332 ŒVVRES POÉTICLVES
Vn regard seulement destruit tous ces desseins, Rendant plus que iamais mon ame éprise et folle : La raison pour remède est propre aux demy-sains : Bien léger est le mal qu'on guérit de parolle.
Mais pourquoy me voudroy-ie essayer de guérir, Sçachant bien que mon mal ressemble à ces vlceres Qu'on ne sçauroit fermer sans se faire mourir. Et de qui les douleurs sont des maux nécessaires?
Non non, ne tuons point vn si plaisant soucy : Rien n'est doux sans amour en ceste vie humame. Ceux qui cessent d'aimer, cessent de viure aussi : Ou viuent sans plaisir comme ils viuent sans peine.
Tous les soucis humains sont pure vanité : D'ignorance et d'erreur toute la terre abonde : Et constamment aimer vne rare beauté.
C'est la plus douce erreur des vanitez du monde.
Aymons donc et portons iusques dans le cercueil Le ioug qui n'asseruit que les nobles courages : Et souffrant saus gémir les rigueurs d'vn bel œil. Soyons au moins constans, si nous ne sommes sages.
STANCES. m
O beaux yeux qui sçauez si doucement charmer | Qu'il faut ou viure aueugle , ou mourrir en seruage : ' Yeux qui m'auez appris à constamment aimer. Que vous m'en faites bien payer l'apprentissage.
0 beaux yeux qui pleuuez des fiâmes et des traits, Rien ne trompe vos coups, l'attainte en est fatale : Vous blessez aussi bien de loin comme de près : i Et vostre doux regard est le dard de Cephale K
I. Céphale, roi de Thessalie, arrière-petit-fils de Deucalion; il tua par mégarde, à la chasse, son épouse Procris d'un coup de javelot, et, dans son désespoir, se donna la mort.
0 beaux yeux dont la flame est le iour de mes iours, Vous n'estes point des yeux, ny de mortelle essence, Mais vous estes des Cieux influans des amours, Aussi l'Amour luy-mesme est votre Intelligence.
0 beaux yeux, ie ne voy ny ne vy que par vous ; le suis vn corps sans ame absent de votre veuë : Mais dès que ie vous voy si riants et si doux, Amour pour m'animer en ame se transmue.
0 beaux yeux que ie crains en aimant d'offencer. Si ie pouuoy redire auecques les paroles Ce que me dit mon ame auecques le penser, Vous seriez adorez comme viues idoles.
0 beaux yeux, ie vous offre, ainsi qu'on fait aux dieux, Mon cœur où vostre flame est sans cesse allumée : L'offrande est bien petite, helas ! mais ô beaux yeux, La faute en est à vous qui l'auez consumée.
STANCES
D'vn cœur triste et content en chantant ie souspire. Et ne sçay si comblé de ioye et de douleur, le doy bénir l'Amour ou plustost le maudire. De me faire esprouuer tant d'heur et de malheur.
Car d'vn si doux plaisir ma douleur est suivie, Et mon heur tire aussi tant d'ennuis après soy, Que qui verroit mon bien me porteroit enuie, Et qui sçauroit mon mal auroit pitié de moy.
Amour, iniuste Amour, cause de ces allarmes, Sera-ce incessamment que l'heur nous trauaillant, Les fruits de ton iardin s'arrouseront de larmes, Et que mille chardons poindront en les cueillant?
Tayme, et suis contre-aimé, bruslant pour vne dame Qui rend de ses attraits tout le monde charmé : Mais helas ! tant s'en faut qu'en ceste heureuse flame Il me serue d'aimer, il me nuist d'estre aimé.
5J4 ŒVVRES POÉTIQ^VES
Car le chaste dépit de voir que la puissance Des douces loix d'Amour ait asseruy son cœur, Fait qu'elle me mal-traitte en secrette vengeance Du tort qu'elle croit faire à sa saincte rigueur.
Vit-on iamais au monde vn heur plus misérable? Fut-il onc vn amant tourmenté comme moy, Seruant vne beauté, qui rude et fauorable Se hait d'aimer celuy qui l'aime plus que soy?
Las ! c'est bien iustement que mon ame blasphème Contre la tyrannie et d'Amour et du Sort Qui me tuë en riant, et rend ma grâce mesme Semblable en ses effects à l'arrest de ma mort.
Ce qui cause ma gloire engendre ma tristesse : Si i'estois moins aimé, le viurois plus heureux : Le destin m'a^rendu pauure par ma richesse ; Et pour m'estre trop doux Amour m'est rigoureux.
Ainsi, moy qui tantost plein d'espoir et de crainte Doutois s'il me falloit ou gémir ou chanter, le trouue maintenant de tels sujets de plainte, Que i'ay mon bon-heur mesme à plaindre et lamenter.
Mais quoy, seray-ie bien d'vn si lasche courage Que de céder au mal d'oii procède mon dueil. Son ouuerte rigueur me touchant dauantage Que le secret honneur de plaire à son bel œil?
Quoy? tariray-ie point ces larmeuses fontaines, Consolant mes ennuis par mes contentemens? Ne seray-ie éloquent que pour plaindre mes peines. Et n'auray-ie des yeux que pour voir mes tourmens.»*]
Non non, ie ne veux pas que ma belle me croye Cognoistre mal la gloire et l'heur de mes désirs. Ou iuge qu'insensible aux causes de la ioye, le ne sçache sentir que les seuls déplaisirs.
Car quand bien tous les maux dont la viq est fécond" Forceroient à plorer les plus constants esprits, C'est à moy de penser qu'il n'est en tout le monde Ny bien que sa laueur, ny mal que ses mépris.
DE M. Bertavt. 355
En cela gist la foy de ma vie amoureuse : Par cela ie m'espère esleuer jusqu'aux Cieux, Et rendre en la seruant mon ame bien-heureuse, Puis que les cieux d'Amour font vrayment ses beaux yeux.
Que donc l'air et la flamme et la pesante masse Des plus bas Eléments s'arment contre ma foy : Puis que i'ay ce bon-heur d'estre escrit en sa grâce, H\i\ mal n'est assez fort pour triompher de moy.
L'honneur de ce penser combattra ses rudesses, L'vn rendant mon esprit sur les autres vainqueur : St contre le poison de toutes mes tristesses Sa faueur seruira d'antidote à mon cœur.
STANCES