‹ Œuvres poétiquesChapitre 158 sur 226 · AUTRES STANCES · texte numérisé non relu

AUTRES STANCES

'aile de mon penser volant outre les Cieux Me rauit et m'emporte à la table des dieux, Et dans l'heureux séjour de l'immortelle gloii Non pour estre eschançon d'vn nouueau lupil Mais pour estre vn Dieu mesme, et sans cesse y goustei Du Nectar le plus doux que l'Amour face boire.

Ce Nectar bien-heureux, c'est l'aimable tourmenta ^ D'vn mal dont la douleur me poinct si doucement Que i'ay d'autant plus d'heur que plus i'ay de martyre : C'est le bien d'adorer vn object plus qu'humain : C'est l'honneur de mourir par la plus belle main, Qui iamais tinst le sceptre en l'amoureux empire.

Aussi, comme un soldat qu'au milieu des combats Quelque fameuse espee a fait tomber à bas, Et qui se voit le sang et la vie y respandre, En mourant ie m'écrie, orgueilleux de ma mort, L'autheur de mon trespas m'en sert de reconfort : le meurs, mais abbatu par la main d'Alexandre.

Pourquoy les beaux pensers qu'amour fait conceuoir Ne rendront-ils mon cœur glorieux de se voir Honoré d'vne mort qui couronne ma vie, Et dont quiconque a l'heur de voir les doux autheurs, Regardant ces beaux yeux mes diuins enchanteurs, H vit sans sentiment s'il en vit sans enuie.

Tant de rares beautez arment de leurs attraits Celle qui m'a choisi pour butte à tous ses traits,

ŒVVRES POÉTIQVES DE M. BERTAVT. 339

Que si l'en racontoy les grâces moins aimables, Ceux que iamais leurs yeux n'ont soumis au danger D'estre blessez des siens, me croiroient mensonger, Mes discours bien que vrais n'estans pas vray semblables,

Telle que la pensée ou les vœux du désir Peindroient vne beauté qu'ils feindroient à plaisir, Felle est ceste merueille où tant de grâce abonde : Fous les dieux ont sur elle épandu leurs thresors : La vertu luy sert d'ame et la beauté de corps. Et toutes deux d'vn laqs qui surprend tout le monde.

En fin c'est vn miracle apparu de nos iours, Et celuy qui rauy du son de ses discours Dit et voit tout ensemble vne telle merueille. Douteux de ce que plus il y faut admirer !^e sçait lequel aes deux il deuroit désirer De se voir deuenir, tout œil ou toute oreille.

Quelque part qu'elle arriue, il semble qu'à l'instant. Foute autre beauté meure, ou bien qu'elle aille ostant \ux autres leur beauté pour accroistre la sienne : ïncor qu'il n'en soit point qu'on ne vist abysmer în la sienne infinie, ainsi qu'en vne mer ^e n'augmente aucune onde ou fleuue qui suruienne

Et bien est-ce une mer de grâces sans pitié ^e ces perfections d'où naist mon amitié, Vlais sur qui nul espoir pour phanal ne m'éclaire : /ne mer périlleuse où s est noyé mon cœur, /ne mer dont les flots sont armez de rigueur, ît dont tant plus on gouste et tant plus on s'altère.

Mais i'exprimerois mal sa gloire par mes vers, ^and bien dessus le front de mille escrits diuers e ferois voir ma flamme et sa beauté portraicte : it monstrerois plustost, en fraudant mes trauaux, Combien mon stile est foible et taché de défauts, ^e ie ne ferois voir combien elle est parfaicte.

Le Ciel, de qui la flamme estincelle en ses yeux, -.'a rendue admirable à l'œil mesme des dieux,

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Priuant tous les climats dont la terre se vante, D'esprit qui pour ses yeux mérite de brûler, De mortelle beauté qui la puisse égaler, Et de mortelle voix qui dignement la chante.

le me sens le courage enflé d'vn tel orgueil. Pour l'honneur que ce m'est d'adorer son bel œil, Qu'à peine aux plus grands Rois ie daigne faire hommag Me semblant que mon ame en estant le tableau, Tous les hostes de l'air, de la terre et de l'eau Deuroient plustost en moy reuerer son image.

Cependant, ce n'est point son extrême beauté, Mais sa rare vertu qui de ma liberté Me fait faire à sa gloire vn ardant sacrifice : Et bien qu'il soit ainsi que mon amour ait eu De sa beauté naissance, il vit par sa vertu : L'vne en estant la mère, et l'autre la nourrice.

C'est pourquoy, quelque ennuy dont ie puisse astre On verra d'vn désir et si chaste et si saint Les flammes et ma vie en durée estre égalles ; Et mon ame obstinée à constamment aimer Faire voir par effect comme on peut allumer Dessus l'autel d'Amour le sainct feu des Vestales.

Non, l'ardeur qui me fait à ma mort consentir Ne se verra iamais en mon cœur amortir. Que ce corps pasle et froid ne soit veuf de son ame : Les ans de Meleagre en l'antique saison Ne dépendoient point tant de l'estre d'vn tison, Que mon estre dépend d'vne si belle flame.

Flamme qui rend mon cœur si viuement épris. Que si l'ardeur qu'Amour allume en nos esprits Brusloit d'vn feu visible au milieu de nos veines, le serois vn flambeau viuement éclairant. Et seruirois de Phare à ceux qui s'égarant Flotteroient en la mer des amoureuses peines.

0 bel astre d'Amour éclairant à ma foy, Si i'ay quelque lumière elle me vient de toy

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;^i seul es mon destin, ma gloire, et ma fortune : Zar ténébreux de moy ie n'ay point de clarté ^'autant que m'en départ ta diuine beauté, liomme fait le Soleil au globe de la Lune.

Poursuy de m'éclairer, beau Soleil de mon cœur : "ay qu'illustré par toy ie demeure vainqueur De la nuict d'oubliance et des ombres funèbres : \insi la Lune éclaire aux heures du sommeil : ^ais elle ne reluit qu'estant loin du Soleil, ît moy loin de tes yeux ie ne suis que ténèbres.

STANCES

Qu'on ne m'accuse point d'aller idolâtrant Ces beaux yeux dont le trait en mon cœur pénétrant ^- D'vne si douce attainte a mon ame meurtrie : 2!ar reluisant en eux tant de diuinité, N'e les adorer point c'est plus d'impiété, [^e de les adorer ce n'est idolâtrie.

C'est en eux que l'Amour donne à lire aux esprits Les mystères plus saints qu'il désire estre appris ' De toute ame fidelle à ses loix asseruie : En eux les doux refus sont meslez aux désirs, Les attraits aux dédains, les peines aux plaisirs, Et l'espoir à la crainte, et la mort à la vie.

Eleuant le courage et l'esprit d'vn amant ils font que sa pensée aux vertus s'animant Voile à toute heure au Ciel sur des ailles de flamme : Sans eux tous beaux désirs au monde seroient morts : L'ame est vn feu diuin qui donne vie au corps, Et leurs rayons vn feu qui donne vie à l'ame.

j I. Proposition infinitive; latinisme.

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Aussi sont-ce les yeux qu'Amour souloit porter, Et qu'au front de ma Dame il fist luy-mesme enter, Quand les présents des Dieux la formèrent si belle : Car il eut tant d'espoir qu'employant leur vertu Elle restabliroit son empire abbatu, Que pour régner par elle il s'aueugla pour elle.

Rien ne défend vne ame encontre leurs attraits : La victoire est certaine au moindre de leurs traits, Fust-ce au plus grand des Dieux qu'ils menassent la guern La liberté s'enfuit de deuant leurs regards, Monstrantque si partout ils eslançoient leurs dards. Ils l'iroyent à la fin bannissant de la terre.

Mais les communs sujets leur estans à mépris, Ils n'en daignent blesser que les nobles esprits, N}^ brusler de leurs feux que les âmes royales : Imitans le Soleil, cet œil de l'vniuers. Qui ne daigne allumer de tant d'objets diuers Que le lict du Phénix, ou le feu des Vestales.

Et c'est en quoy mon cœur s'estime autant heureux Qu'indigne de se voir mis en cendre pour eux. Et pourquoy tant de gloire à la mort l'accompagne : Comme vn humble buisson se tiendroit honoré. Si de ce feu là mesme il estoit deuoré, Qui ne brise le chef qu'aux grands pins de montagne.

Bien est-ce vne folie aux vœux de mon penser D'oser à leurs beautez son amour adresser, Eleuant mon désir vers vn bien impossible : Mais ma folie est belle, et i'ayme beaucoup mieux Paroistre sans raison, que sans cœur et sans yeux, Et plustost estre dit insensé qu'insensible.

Que ce m'eust esté d'heur si leurs feux allumez Eussent de mon esprit les défauts consumez, ^«

Purifiant le temple où leur image habite : wf

Et si lors que mon cœur osa si bien choisir. Le Ciel qui me donnoit l'audace du désir M'eust donné quand et quand la grâce du mérite.

DE M. Bertavt. 343

Las ! ie ne serois point maintenant tourmenté Du secret sentiment de mon indignité, Qui fait que mon penser voit sa joye imparfaite, Dolent que la victoire acquise sur mon cœur N'est aussi glorieuse à cet œil mon vainqueur, Qu'est à moy son vaincu ma perte et ma défaite.

Mais quoy? rien ne sçauroit attaindre à ce bon-heur, Et quand à moy ie pense auoir assez d'honneur De mourir en l'aymant ainsi que meurt le cygne : Car ce seroit monstrer que i'aurois présumé Par dessus les mortels qu'en vouloir estre aymé. Et par dessus les Dieux qu'en penser estre digne.

STANCES

Donc, ô cruel Amour, après tant de constance. De respect, d'amitié, de foy, d'obeïssance, Capables d'amollir des cœurs de diamant, Falloit-il qu'vn arrest si remply d'iniustice Me donnast pour loyer de mon humble seruice La peine que mérite vn infidelle amant?

Ah qu'vne folle erreur trompe ces pauures âmes Qui pensent que les cœurs des plus ingrates Dames Se peuuent par seruice en fm rendre enflammez 1 La pitié ne peut rien sur ces âmes cruelles : Et d'infinis esprits qui languissent pour elles, Tousiours les mieux aymants c'en sont les moins aymez.

Que! deuoir ay-ie obmis, quelle loy transgressée, Pendant que i'ay seruy d'effect et de pensée Celle qui maintenant me bannit sans pitié? Helas ! i'ay tant aymé ceste ingrate maistresse, Que si le trop est vice, il faut que ie confesse Le vice auoir poilu ma constante amitié.

Car non content de rendre à ses beautez hommage Fay d'vn cœur si deuot adoré son image,

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Qu'ayant assis son nom au rang des immortels, (Pardonnez à ma faute, ô grands dieux, ie vous prie Il ne restoit plus rien à mon idolâtrie Que de luy consacrer vn temple et des autels.

Cependant vn mespris est le prix qu'on m'en donne; Et comme aux jeux Romains, au lieu d'vne couronne Vn breuuage d'Absinthe honoroit le vainqueur ; Ainsi ie ne reçoy, pour iuste recompense De mon amour vainqueur du temps et de l'absence, Que ce poison amer de cruelle rigueur.

Que maudit soit le iour où sa beauté trop viue RenHit premièrement ma liberté captiue, Et que ses doux propos me voilèrent à moy ! Pourquoy voulut le ciel que mes yeux la conneussent? Et pourquoy permit-il que ses paroles fussent Si pleines de faueur, et si manques de foy?

Jamais vn temps si doux ne rentre en ma mémoire, Que, comme renuersé du thrône de sa gloire. De cent traits de douleur mon cœur ne soit frappé. Car lors tout me sembloit fauoriser ma flamme ; Ou si l'estois trompé des désirs de mon ame, l'en estois pour le moins bien doucement trompé.

Ce n'estoient que serments d'amitié perdurable, Lettres pleines de feu, mais las ! non véritable, Bien qu'excitant en moy de vrais embrazements : Louanges d'vne amour si bruslante et si sainte. Et souhaits que nul temps ne la rendist esteinte, Seruans à ma fureur d'éternels aliments.

On enlaçoit mon cœur, comme vne chère proye. De cent estroits liens tissus d'or et de soye. En priant que iamais le nœud ne s'en lâchast : Il sembloit qu'on soufFrist en me donnant la gesne : Que le mal fust commun, et qu'vne mesme chesne Auec le prisonnier le geôlier attachast.

Mais helas! maintenant c'est faict de ces délices, Mortes sont ces faueurs, perdus. sont mes seruices,

DE M. Bertavt. 54^^

Esteints tous mes plaisirs et conuertis en pleurs : Vn froid non attendu la remplissant de glace, Lors que ie pensois estre au printemps de sa grâce, A broiïy tout cela comme de tendres fleurs.

0 beaux, mais traistres yeux, lors que ceste cruelle Me iuroit amitié, vous respondiez pour elle. Dessous vostre asseurance en ses laqs ie me mis; Tesmoignant bien par là ma crédule nature, Qui receus deux meurtriers pour garans d'vn parjure Et pour mes conseillers mes plus fiers ennemis.

Aussi la repentance est le fruit que i'en tire : N'estant rien de nouueau si ie plains et souspire La faulse illusion qui trompoit mes désirs : Et si mon espérance estant vne Chimère, Et portant des enfans semblables à leur mère, Des promesses de vent engendrent des souspirs.

Car en fin, quelle attente ensorceloit mon ame? Quoy? m'estois-ie promis que du cœur d'vne dame Les cieux deussent pour moy l'inconstance arracher? Et qu'afin qu'en amour Theur des dieux ie vainquisse L'onde se fist constante, et comme au temps d'Vlysse Vne nauire encor redeuinst vn rocher ?

Non, nul autre que moy n'a deceu ma pensée. Promettant sans raison à mon ame insensée L'heur d'vn bien non sujet aux lois du changement : Sans penser qu'icy bas rien ferme ne demeure, Que les roses d'Amour se passent en vne heure. Mais que leurs picquerons blessent incessamment.

Et puis ces chastes feux, dont mes fureurs nouuelles Voioient en ses escrits briller les estincelles, N'estoient que songes vains qui vollans m'abusoient : Nul serment amoureux n'embraze leurs paroles : Mes aueugles désirs et mes attentes folles. Sans qu'il y fust escrit, se trompans l'y lisoient.

Ou bien, si quelques traits s'y monstrent pleins de flame. Le desloyal Amour, pour abuser mon ame.

546 ŒVVRES POÉTIQ^VES

Contrefaisant sa mam les a luy-mesme escrits : Sçachant bien, le trompeur, que si Tart de tels charmes N'eust secondé l'effort de ses premières armes, Quelque pouuoir qu'il ait il ne m'eust iamais pris.

Cest pourquoy, sans gémir d'vne plus longue plainte La perte d'vn bonheur, qu'abusé d'vne sainte le n'ay conquis qu'en songe, et qu'en vain attendu, C'est à moy de tascher auec vn soin extrême, A me reconquérir et retirer moy-mesme Des tyranniques mains, où ie m'estois perdu.

Non non, il ne faut plus d'vne lasche prière, Essayer désormais a la rendre moins fiere, Ce remède estant vain, et mon cœur trop blessé : Car ny l'ingrate haine en son ame conceuë Ne peut auec effect m'en promettre l'issue, Ny mon iuste dépit m'en permettre l'essay.

Le plus sage conseil qu'en fm ie puisse prendre, C'est d'esteindre ma flamme, ou la réduire en cendre, Et par le desespoir tascher à me guérir : Ou bien m'oster la vie, et pour me vane^er d'elle Tuer deuant ses yeux l'amant le plus fidelle. Que iamais ses beautez luy puissent acquérir.

Mais helas ! m'arracher la vie en sa présence. Et par cette fureur prouuer la violence Du regret que ie sens iour et nuit me ronger, Peut-estre ce seroit la rendre plus contente : Saouller sa cruelle ame, et trompant mon attente Luy faire vn sacrifice au lieu de m'en vanger.

Demeurons donc en vie, et si nostre pensée Ne sçauroit se forcer, tant soit-elle offensée, De haïr des beautez où viuent mille appasts. Pour le moins faisons voir qu'il n'est pas impossible (Comme nous iugions l'estre au cœur le moins sensible) De viure, de la voir, et de ne l'aymer pas.

DE M. Bertavt. 347

STANCES

D'auoir contre vos loix rebellé ma pensée l'ay failly, ie l'adunuë, et vostre ame offencee De ce ieune forfaict à bon droit se ressent : Mais voyez quel ennuy m'en faict payer l'amende : Si le péché fut grand, la repentance est grande : Qui se repent du mal il est presque innocent.

Vous pouuez, s'il vous plaist, d'vne ame impitoyable Saccager en fureur ceste place coulpable, Ce cœur qui contre vous a bien osé tenir : Mais d'vn tel chastiment qu'aurez-vous que dommage? Vous irez destruisant vostre propre héritage, Et vous appauurirez en me voulant punir.

ladis vn puissant Roy * différa de surprendre Rhodes qu'il assiegeoit, de peur de mettre en cendre Vn tableau dont les traits honoroient vne tour : Puis qu'il reuera tant vne morte peinture, Vous, respectez vn peu vostre viue figure Que ie porte en mon cœur faite des mains d'Amour.

Il n'est Scythe si fier ny volleur si barbare Qui charmé des attraits d'vne beauté si rare N en sentist amollir le marbre de son cœur : L'impitoyable mort de ses grâces rauie En retiendroit son bras prest à m'oster la vie : Voudriez-vous surmonter la mort mesme en rigueur?

Helas! il doit suffire à vos beaux yeux, Madame, De voir tous foudroyez les remparts de mon ame ; Fuitiue ma raison ; serue ma liberté : Mon audace rebelle aux fers emprisonnée, Et ma vie aux douleurs en proye abandonnée : Vn plus grief chastiment deuiendroit cruauté.

I . C'est Démétrius Poliorcète , qui , assiégeant Rhodes , ordonna de respecter le faubourg où travaillait le peintre Protogène.

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Dieu qui de rien fit tout, et qui de tout encore Peut faire vn autre rien, ayme autant qu'on l'honore Du tiltre de tout bon, comme de tout pouuant : Aussi fait sa bonté sa puissance reluire : Et monstre le pouuoir qu'il a de tout destruire. Non en destruisant tout, mais en tout conseruant.

Long temps vostre suiet i'ay supporté la peine Que le cruel Amour, mon fatal capitaine, IvTa faict en vous seruant sans relasche endurer : Long temps vostre rigueur m'a soudoyé de larmes, Ayant vostre beau nom pour mot en tous allarmes. Et ma deuise estant, Souffrir sans espérer.

Pourquoy jettant les yeux sur ma rebelle offense Ne soufïrez-vous aussi que vostre ame repense Aux seruices passez que ie vous ay rendus? QuoyPtantd'eflFects d'amour, qui dans vostre mémoire Deuoyent sur la mort mesme emporter la victoire, N'y seront-ils contez que pour enfans perdus?

Certes i'ay faict du mal, mais i'ay faict du seruice : Que l'vn se recompense, et l'autre se punisse : Soyez iuste au loyer autant qu'au chastiment. \\

A bon droit pour l'erreur la peine est establie : Mais ingrat est celuy qui tout le bien oublie. Et ne se ressouuient que du mal seulement.

Comparez mon seruice et mon erreur ensemble. Et si l'équité règne en vn cœur où s'assemble Mainte illustre vertu, dont il est ennobly : Ou pesant leur mérite en égalle balance Faites-les tous deux viure en vostre souuenance, Ou tous deux perdez-les dedans vn mesme oubly.

Mais, ô Royne des cœurs plus fiers et plus sauuages, Si les nobles esprits oublians les outrages Vont des seruices seuls la mémoire gardant, Puis qu'estant à vos loix ma franchise asseruie Vous auez dessus moy droit de mort et de vie, Tesmoignez-le plus tost en saunant qu'en perdant.

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D'vn style de soldat ie vous escry ces plaintes Au front de deux citez que nos armes ont ceintes, Et qu'encor vingt canons battent d'infinis coups ; Bien peu me souciant si les grands de la terre Y viendront faire entre eux ou la paix ou la guerre, Car ma guerre et ma paix ne dépend que de vous.

Mille balles de plomb, comme traits de tempeste, Sifflent incessamment à-l'entour de ma teste, Mais i'en crains peu l'attainte es plus funestes lieux : Asseuré par l'oracle enquis touchant ma vie, Qu'elle ne me peut estre en jeunesse rauie, Que par les coups mortels qui volent de vos yeux.

STANCES

Qvand ie reuy ce que i'ay tant aymé, Peu s'en fallut que mon feu r^allumé — N'en fist l'amour en mon ame renaistre :, Et que mon cœur autrefois son captif Ne ressemblast Tesclaue fugitif A qui le Sort fait rencontrer son maistre.

Que de discours ma raison séduisants, Que de pensers Tvn l'autre destruisants Senty-ie alors agiter mon courage !

Que mon esprit de ses laqs eschappé Se repentit cie s'estre détrompé !

Qu'il me dépleut d'estre deuenu sage !

0 belles mains (ce dis-ie en gémissant) Dont la beauté mille âmes rauissant Se glorifie en ses douces rapines.

Qu'il me déplaist d'auoir rompu vos fers Pour les tourmens qu'en aymant i'ay soufferts, Quittant les fleurs par haine des espines !

L'ire du Ciel, et le Sort rigoureux Qui rend mes ans dolents et malheureux,

J^O ŒVVRES POÉTICLVES

Vacillent tousiours sans pitié me poursuiure, Si depuis l'heure où me voulant guérir Pour vos beautez ie cessay de mourir, Mon cœur ne pense auoir cessé de viure.

Que maudit soit le dépit insensé Qui conseillant mon esprit offensé Vmt amortir ces doux feux de mon ame : l'estois alors vn vif flambeau d'amour : Ce fut m'oster la lumière et le iour, Et me tuer que d'esteindre ma flame.

Mais ie la veux en mon cœur r'allumer, Se deust mon corps en cendre consumer, Et deuant l'heure en la tombe descendre. Que ma raison cesse de s'en douloir ; Car ie le veux, et le veux bien vouloir : D'vn si beau feu belle sera la cendre.

De tels dicours prononcez en mon cœur Rendant l'Amour derechef mon vainqueur le me faisois à moy-mesme la guerre, D'vn tel désir renchainant ma raison, Qu'il me sembloit que rentrant en prison le m'acquerois l'empire de la terre.

Mais aussi tost que ie fey repasser Deuant les yeux de mon triste penser La tyrannie exercée en mon ame, Le souuenir de tant de cruautez Ostant la force aux coups de ses beautez Contre ce traict me seruit de dictame.

Quoy? (dis-ie alors) imprudent que ie suis, Vouïrois-ie bien ressentir les ennuis Qui se paissoient du pur sang de mes veines, Quand égaré i'errois dans les destours Où me cherchant i'ay perdu tant de iours, Où me perdant i'ay trouué tant de peines ?

0 mon esprit, contente toy d'auoir Quatre ans entiers languy sous le pouuoir

DE M. Bertavt. 3^1

De la fureur troublant ma fantaisie :

Mon cœur, ce piège est trop plein de tourment :

T'y laisser choir, ce fut aueuglement :

T'y rejetter, ce seroit frenaisie.

Si fièrement cest esprit sans pitié Fouloit aux pieds ma constante amitié Quand ie portois le ioug de son seruage, Qu'en ses liens derechef m'enfermer, Cest plus qu'assez pour me faire estimer Ou sans mémoire, ou du tout sans courage.

Puis que i'ay peu de ses laqs m'affranchir, Sous son pouuoir ie ne dois plus fléchir, Quoy que par tout sa beauté se renomme. EÎTe a destruit vn amour trop parfaict : Elle a monstre qu'elle est femme en effect. Il faut aussi monstrer que ie suis homme.

Ainsi parlay-ie en sentant reuenir Dedans mon ame vn poignant souuenir Qui conuertit ma complainte en blasphème : Et tellement ie m'allay résistant.

Que ie me vy, presque en vn mesme instant. Vaincu d'amour et vainqueur de moy-mesme.

STANCES

Ie ne l'aimoy qu'à fm de me guérir Du cruel mal qui me faisoit mourir.

Ensorcelé des yeux d'vne autre Dame :

Mais à la fm, deceuant ma raison.

Ce que je prins pour vn contrepoison, S'est faict luy-mesme vn venin à mon ame.

Ainsi voulant du ioug se descharger, Souuent un peuple arme vn Prince estranger

3^2 ŒVVRES POÉTIQ VES

Contre celuy sous qui Dieu l'a tait naistre : Mais rendu serf du pouuoir emprunté, En fin il voit que pour la liberté Il n'a que l'heur d auoir changé de maistre.

Mais tant s'en faut qu'il déplaise à mon cœur Qu'vn si bel œil s'en soit rendu vainqueur. Mon cœur luy-mesme à toute heure en fait gloire Estant le feu dont ie suis consumé, Vn feu de ioye en mon ame allumé, Dont ie célèbre et beny sa victoire.

Que s'il falloit qu'vn malheur auenu Rompist les fers où i'estois devenu, Pour me lier d'vn si rare cordage; Bien puis-ie dire en ce change amoureux, Que mon malheur m'a rendu bien-heureux ; Et que mon bien est né de mon naufrage.

Non que mon ame 'ose rien espérer, Fors les douleurs que peut faire endurer Vne beauté si belle et si cruelle :

Mais ie m'en sens gesner si doucement, Que ce qui m'est pour toute autre vn tourment, M'est vn plaisir en le souffrant pour elle.

Aussi faisant de mon mal mon honneur.

Ne crains-ie plus qu'en gloire et qu'en bon-heur, Ame du monde à la mienne s'égale.

Puis que mon cœur sent du contentement Quand pour ses yeux il souffre du tourment, Et que la belle en est si libérale.

CHANSON

Las ! ie meurs dVn secret martyre, Et d'vne muette douleur.

Heureux qui librement souspire :

S'oser plamdre est Theur d'vn malheur.

DE M. Bertavt. 353

l'oste la voix à mon angoisse :

le defens les pleurs à mon œil : La peur que mon dueil apparoisse Me trauaille autant que mon dueil.

Ainsi meurt l'agneau qu'on présente A l'autel pour sacrifier, Et dedans sa gorge innocente Reçoit le couteau sans crier.

Cependant heureux on me nomme, Et i'vse ma vie en langueur, Ressemblant à la belle pomme Qu'vn ver ronge dedans le cœur.

0 respect, ô crainte discrette.

Que tyrannique est vostre loy!

Mais en vain ma bouche est muette :

Mes yeux parlent assez pour moy.

Mes yeux, il est bien raisonnable Que vous témoigniez mes douleurs :

Par vous ie languy misérable :

C'est pour auoir veu que ie meurs.

Par vous la flèche qui me tuë Se vint en mon ame ficher.

Las ! eussé-ie creu que la veuë D'vn bel œil m'eust cousté si cher.

En vain vne chose si belle Est vne merueille des Cieux, Si pour viure libre auprès d'elle Il en faut destourner ses yeux.

Mais il falloit qu'à mon dommage l'esprouuasse les cruautez Qui font viure en ce doux visage Autant de morts que de beautez.

Ah ! que ne pouuons nous attaindre Son fier esprit de mesmes coups !

Las! nous ne sommes guère à craindre^ Qui ne sçauons nuire qu'à nous.

0 Dieux, seuls tesmoins de la peine Qui bannit de moy tout plaisir, Faites que ma belle inhumaine Comme vous lise en mon désir.

Ou bien consolez ma tristesse Moderans vn peu mes douleurs :

Ou me donnez la hardiesse De dire en mourant que ie meurs.

CHANSON

Qvand verray-ie vn iour plus heureux Changer l'ennuy de ceste absence ' — Au plaisir que mon cœur reçoit en la présence De l'œil qui seul au monde est mon astre amoureux?

Helas ! depuis les tristes mois Qu'vn ieune respect m'en sépare, le n'esprouue aucun bien qu'alors que ie m'égare, Pour plaindre et souspirer, dans les ombres des bois.

Plus vn antre est obscur et noir, Plus il contente ma paupière, Qui loin de sa présence abhorre la lumière. Et ne la voyant point cherche de ne rien voir.

Aussi, peu me sert la clarté Que son œil ne rend point sereine :

Et comme la beauté sans la lumière est vaine, La lumière est aussi vaine sans sa beauté.

Cependant, au lieu de voler Vers ce doux Soleil de ma vie Qui d'vn mot fauorable auiourd'huy m'y conuie, le sens l'arrest d'vn Grand encor m'en exiler.

Voyez qu'il se verse en vn iour D'heur et de malheur sur ma teste :

Ma maistresse m'appelle, et mon maistre m'arreste, Kt les loix du deuoir forcent celles d'Amour.

DE M. Bertavt. 355

Mais quoy? ie contraints mes désirs Pour l'amour de mes désirs mesme :

It forcé d'vne loy dont l'empire est suprême, immole à mon honneur ma loye et mes plaisirs.

Libre du ioug de ceste loy Mon cœur la va voir à toute heure :

!t souuent en ses yeux si content il demeure, Ju'il perd le souuenir de retourner à moy.

Mais Que sert-il à ma douleur, Ou quel Don-heur est-ce à ma flame, Ju'il la voye à toute heure auec les yeux de l'ame, >i les yeux de mon corps sont priuez d'vn tel heur?

Las ! au lieu d'en estre adoucy, Mon tourment s'en rend plus sensible :

[X mon corps empesché par sa chaîne inuisible )e la voir autrement, meurt de la voir ainsi.

Mes yeux, nourrissez-vous d'espoir, Vostre nuict bien longuement dure :

^ais tout en fm se change, et n'est en la nature ^uict qui n'ait vn matin, ny iour qui n'ait vn soir.

Ces chardons deuiendront des fleurs Au printemps naissant de sa veuë :

^lus douce est vne ioye ardamment attendue : ^'aise plaist doublement qui succède aux douleurs.

Regardez auec quelle foy l'endure cent morts inhumaines :

li puis que vous voyez, comme autheurs de mes peines, ^e ie souffre par vous, souffrez auecques moy.

CHANSON

es Cieux inexorables Me sont si rigoureux, Que les plus misérables e comparans à moy se trouueroient heureux.

30 ŒVVRES POÉTICLVES

le ne fais à toute heure Que souhaitter la mort, Dont la longue demeure Prolonge dessus moy l'insolence du Sort.

Mon lict est de mes larmes Trempé toutes les nuits :

Et ne peuuent ses charmes, Lors mesme que ie dors, endormir mes ennuis.

Si ie fay quelque songe l'en suis espouuanté, Car mesme son mensonge Exprime de mes maux la triste vérité.

Vérité non croyable Qu'à l'esprit de celuy, Qui d'vn art pitoyable Apprend en ses malheurs à plaindre ceux d'autruy.

Toute paix, toute ioye A prins de moy congé.

Laissant mon ame en proye A cent mille soucis dont mon cœur est rongé.

La pitié, la iustice, La constance, et la foy, Cédant à l'artifice, Dedans les cœurs humains sont esteintes pour moy.

L'ingratitude paye Ma fidelle amitié :

La calomnie essaye A rendre mes tourments indignes de pitié.

En vn cruel orage On me laisse périr, Et courant au naufrage le voy chacun me plaindre et nul me secourir.

Bref, il n'est sur la terre Espèce de malheur, Qui me faisant la guerre N'expérimente en moy ce que peut la douleur.

DE M. Bertavt. 357

Et ce qui rend plus dure La misère où ie vy, C'est, es maux que i'endure, La mémoire de l'heur que le Ciel m'a rauy.

Félicité passée Qui ne peux reuenir :

Tourment de ma pensée, Que n'ay-ie en te perdant perdu le souuenir !

Helas ! il ne me reste De mes contentements Qu'vn souuenir funeste, Qui me les conuertit à toute heure en tourments.

Le sort plein d'iniustice \'.

M'ayant en fin rendu Ce reste vn pur supplice, le serois plus heureux si i'auoy plus perdu.

CHANSON

Celuy seul qui mesprise Les appasts amoureux, Et garde sa franchise, Est sage et bienheureux.

Et tout ainsi Que d'amour il n'espère Ny grâce ny salaire.

Il n'en craint rien aussi.

Il se mocque des larmes Des amants msensez ; Il se rit des allarmes Dont ils sont trauersez :

Et dans la mer.

Sous l'effort de l'orage, Il les voit du riuage Eux-mesmes s'abysmer.

ŒVVRES POÉTIQVES

Le repos de sa vie Tout ennuy bannissant Ne porte point d'enuie A l'amant ioiiissant :

Car le plaisir Qu'à ioûir on esprouue, Sans ioûir on le trouue A viure sans désir.

Le désir n'est que peine, L'attente que tourment :

La iouyssance est pleine De peur d'vn changement.

Pensez quel heur Suit la vie amoureuse, Puis que la plus heureuse Est fertile en douleur.

On dit qu'il n'est point d'ame Si rebelle à l'amour Que l'ardeur de sa flame N'embrase quelque iour ;

Et que porter Dans le cœur son vicere, C'est vn mal nécessaire Qu'on ne peut éuiter.

Mais, quoy qu'on vueille dire, le croy qu'Amour ne peut Ranger sous son empire Que celuy qui le veut.

Le seul défaut D'vn peu de résistance.

Et non pas sa puissance, Dompte ceux qu'il assaut.

Quant, à moy ie dépite L'arc d'Amour désormais :

Ny beauté ny mérite Ne me prendra iamais :

Le feu si saint

DE M. Bertavt. 3^9

Qui seul me sçeut esprendre Est tout réduit en cendre, Et son brasier esteint.

Non, iamais plus, i'en iure, Mon cœur n'aura de feu :

Bien-heureux si ie dure En l'effect de ce vœu.

Mais malheureux, De bien loin ie menace, Et crains que ie ne face Vn serment d'amoureux.

CHANSON

O beaux cheueux dont la blondeur égale Celle du lin meslé de filets d'or; 0 douce chaine à mon ame fatale, Et de l'Amour le plus rare thresor.

Si tout lien vous estoit comparable.

Qui viuroit libre il viuroit misérable.

Comme iadis la puissance inuincible D'vn grand Héros en vn poil consistoit, Qui luy rendant l'impossible possible Les forts Lyons à ses pieds abbatoit: ' Ainsi l'Amour tient de vous la puissance Qui des plus fiers luy soumet l'arrogance.

0 beaux cheueux, mille âmes amoureuses Que sans pitié captiues vous tenez, En leur prison se tiendroient bien-heureuses, Voyant leurs bras de vos nœuds enchainez : Et plus leurs mains s'en trouueroient chargées ; Plus leurs douleurs s'en verroient allégées.

Mais la Beauté dont les mains inhumaines N'vsent de vous que pour prendre des cœurs, - Extrêmement libérale de peines, Et plus encore auare de laueurs,

300 ŒVVRES POÉTIQVES

Conuertissant vos doux nœuds en martyre, Plus vous refuse à qui plus vous désire.

Que c'est qu'Amour ! que sa puissance est grande ! Et quels effccts elle va produisant I Le prisonnier vnc chainc demande, Et le geôlier la luy va refusant :

Tant Tvn se tient asseuré de sa prise, Tant l'autre a peur de reuoir sa franchise.

* 0 doux liens qui captiuez les ailles De mes désirs aux laqs de mon vainqueur, Arrestez-les de chaines éternelles, Et de cent nœuds emprisonnez mon cœur.

Mais non, beaux laqs, vous n'en auez que faire : Pour quoy liervn captif volontaire?

Tant seulement faites luy ceste grâce, Vous qui prendriez les plus volants esprits, Qu'il puisse voir dans le nœud qui l'enlasse Son grand vainqueur Amour luy-mesme pris : Afin qu'au moins il s'esiouysse d'estre En sa prison compagnon de son maistre.

CHANSON

Souhaittant que le Ciel punisse De quelque rigoureux supplice Ce cœur contre Amour endurcy, le faux de dire que ie l'aime, Quoy que mon amour soit extrême Uest haïr que d'aimer ainsi.

Mais ne haïssant l'inhumaine, Que pour ce qu'ingrate à ma peine ElTe n'en a pomt de soucy :

Ma haine est si pleine de flame, Qu'Amour la causant en mon ame, C'est aimer que haïr ainsi.

DE M. BERTAVT. 361

Vueille l'Amour plus fauorable, Ou vueille la Mort secourable Rendre ce tourment accourcy :

Car toute paix m'estant ostee, Ma pauure ame est bien agitée D'aimer et de haïr ainsi.

Qu^Amour soit clément ou seuere, A tort ie crains, à tort i'espere, Et sa rigueur, et sa mercy :

t^e méritant de ma cruelle Amour ny haine mutuelle D'aimer et de haïr ainsi.

Ou si ceste haine amoureuse Veut Que plus et moins rigoureuse Elle m aime et haïsse aussi ; Dieux, faittes par vostre clémence Que pour peine et pour recompense, ElTe m'aime et haïsse ainsi.

CHANSON

SI les pensers de mon ame Estoient disposez d'aimer, Vous seriez la seule flame, Qui me pourroit allumer.

Le Ciel en vous seule assemble Ce qui me rend enchanté :

Et ma liberté ne tremble Que deuant vostre Beauté.

Mais auant qu'Amour me range Sous ses loix comme vainqueur.

Il faut bien ou qu'il se change, Ou que ie change de cœur.

362 ŒVVRES POÉTIQVES

Car le mien franc et deliure De ce qui m'a peu charmer, Le connoist trop pour le suiure, Et s'ayme trop pour aimer.

Vostre seul œil que i'honore Fait que mes libres esprits N'osent s'asseurer encore De n'en estre plus repris.

Car i'entens comme vn oracle Qui me dit, quand ie vous voy, Que ce sera grand miracle Si vous me laissez à moy.

Mais Beauté qui tout arreste, Employez mieux vos attraits :

Vne si basse conqueste N'est pas digne de vos traits.

Ou si de telle victoire Quelque honneur peut arriuer, Contentez-vous de la gloire De me pouuoir captiuer.

CHANSON

uand i'idolatrois vos beaux yeux, le vous iugeois égale aux Dieux :

Vos propos m'estoient des oracles Les momdres de vos actions Me sembloient des perfections ; Vos perfections des miracles.

Voyant donc en vous chacun iour Ou naistre ou mourir quelque amour, Et le change estre vos délices, l'allay soudainement iuger Que l'humeur de souuent changer Est mise à tort entre les vices.

DE M. Bertavt. 363

Lors résolu d'en faire autant, Et de me rendre moins constant Que la girouette d'vn temple, le rompy soudain ma prison, Estimant faire par raison Ce que ie faisois par exemple.

Ainsi vostre légèreté Desbaucha ma fidélité, Ce qu'elle est m'apprenant à l'estre :

Tant qu'en fin ie vous ay faict voir Qu'en pratiquant ce doux sçauoir L écolier a passé le maistre.

Vous m'en auez en cent façons Donné tant et tant de leçons Et par exemple et de parole, Qu il ne pouuoit qu'en vous suiuant le ne deuinse bien sçauant Sous vn si bon maistre d'école.

C'est donc à tort que vostre cœur M'en blasme auec tant de rigueur.

Me le reprochant comme vn crime :

Car en fin, iniuste est celuy, Qui hait et condamme en autruy L'humeur qu'en soy-mesme il estime.

l'appelle à tesmoin le Soleil, Que ce fut pour plaire à vostre œil, Qu'ainsi ie me changeay moy-mesme; Sçachant bien qu'il faut qu'vn amant S'aille tant qu'il peut transformant Au naturel de ce qu'il ayme.

Maintenant d'vn si doux plaisir le ne puis plus me dessaisir.

Mon ame en reçoit nourriture.

le l'ay si long temps exercé, Qu'il m'est en coustume passé.

Et puis de coustume en nature.

j64 ŒVVRES POÉTICLVES

L'honneur de ma première foy Se verra refleurir en moy Quand vous ne serez plus légère :

Faisant du mesmc lieu sortir L'exemple de me repentir D'où me vint celle de mal faire.

S'il plaist donc à vostre beauté Ressusciter ma loyauté, Quittez ceste inconstance extrême ; Ne changez plus à tous les coups :

Quand vous pourrez cela sur vous, le le pourray bien sur moy-mesme.

VOEV.

N'adorant rien en mon ame, De ce qui vit sous les Cieux, Que la belle et douce flame Qui s'épand de deux beaux yeux :

Si ces deux viues fontaines Et de lumière et d'amour, Versent iamais sur mes peines Vn seul favorable iour :

le diray que par les larmes Tout cœur se peut entamer, Et qu'Amour n'a point de charmes Plus grands que ae bien aymer.

Mais si deuenant plus fiere Des supplices de mon cœur, Ceste agréable meurtrière Continue en sa rigueur.

Ma tardiue repentance Dira qu'en beaucoup d'esprits Trop d'amour et de constance Engendre haine et mépris.

DE M. Bertavt. 365

DEFENSE DE L'AMOVR.

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