‹ Œuvres poétiquesChapitre 159 sur 226 · ACCUSÉ PAR M. D. P · texte numérisé non relu

ACCUSÉ PAR M. D. P

On ne se souuient que du mal, L'ingratitude règne au monde :

L'iniure se graue en métal, Et le bien-fait s'escrit en l'onde.

Amour en sert de preuue aux siens, Luy qui joint la peine aux délices :

Ceux que plus il comble de biens N'en célèbrent que les malices.

Et si de ses malins effects Les fruits naissent de nos semences :

Nous dissimulons ses bien-faicts, Et l'accusons de nos offenses.

Il porte vn flambeau dans sa main Pour en éclairer à nostre ame, Et nous, d'vn iugement peu sain, Nous allons brusler à sa flame.

Il preste à nostre entendement.

Pour voiler au Ciel, ses deux ailes :

Nous les engluons follement Dedans les vanitez mortelles.

Ainsi, du pleumage qu'il eut Icare peruertit l'vsage :

Il le receut pour son salut.

Et s'en seruit à son dommage.

Amour, tout enfant qu'on le croit, Est de ce grand monde le père :

Mais nostre ame est en son endroit Ce qu'à son masle est la vipère.

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Elle en cherche l'embrassement D'vne amoureuse impatience, Et puis le tuë ingrattement En ayant eu la iouïssance.

Mais luy renaissant de sa mort, Garde que l'esprit ne sommeille :

Car sans mentir vne ame dort, Si le trait d'Amour ne l'éueille.

Son feu n'est que diuinité :

Tout en sent la vertu secrette :

Il est la parfaicte vnité, Et Dieu c'est l'ynité parfaite.

Vne ame où sa puissance a lieu Par luy se change en ce qu'elle aime : L'Amour qui nous fait aymer Dieu Nous faisant estre dieux nous-mesme.

II conduit des Astres le bal :

Il rend la Nature féconde :

Tellement que si c'est vn mal, C'est vn mal nécessaire au monde.

Il purge vne ame en l'allumant :

Par luy la crainte en est chassée :

Il bannit du cœur d'vn amant Toute basse et vile pensée.

Il fait que le vice abbatu Ne l'enchante plus de ses charmes :

Il luy fait aymer la vertu, L'honneur, l'éloquence, et les armes.

Il l'emplit d'vn soin généreux D'acquer-ir vn nom perdurable :

Bref en le rendant amoureux, A la fin il le rend aymable.

Aussi son lien est si doux, Que la fuitte en est impossible :

Et qui n'a point senty ses coups Se peut bien nommer insensible.

DE M. BERTAVT. 367

Pourquoy donc d'vn mépris mocaueur Brauons-nous ce qui tout surmonter Qui se mocque de son vainqueur, Il accroist luy-mesme sa honte K

Le dédain qui nous vient saisir Apres l'heur ae la iouïssance, Vient de ce que nostre désir Précède nostre connoissance.

Il faut iuger et puis aymer ; Et nous faisons tout au contraire :

Amour n'en est point à blasmer, Ains nostre penser téméraire.

Car en fin la faute qui naist D'aymer ce qui n'est point aymable Et de n'aymer point ce qui l'est, Est seule en Amour condemnable.

Mais s'il cause ou non nos douleurs, Ce seul poinct le peut faire entendre, Que la plus-part de nos malheurs, C est faute d'aymer qui l'engendre.

CHANSON

Vn amant répandit vn iour Tant de pleurs, en faisant sa plainte, Dessus le flambeau de l'Amour, Qu'il en rendit la mèche esteinte :

Heureux s'il eust tant larmoyé.

Que l'Amour mesme il eust noyé.

Luy tournoyant cherche par tout A ranimer sa mèche morte :

Mais il n'en peut venir à bout ;

I . Qui se mocque. . . // accroist. Construction assez fréquente a xvi® siècle et qui nous semble pléonastique. — Cf. Darlesteter, op, cit.^ p. 259.

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Car chacun luy ferme sa porte, Sçachant bien qu'il mal-traicte ceux Qui l'osent receuoir chez eux.

Comme il trauaille en ce soucy, Il voit les beaux yeux de ma Dame ; Il voit les miens et voit aussi Mon cœur tout prest à mettre en flame : Cà, dit-il, ie vien de trouuer Dequoy mon flambeau rauiuer.

Lors, à ce beau soleil fatal Où ma vie et ma mort repose.

Comme deux boulles de crystal Mes yeux droictement il oppose :

Afin qu'vnissants leur vigueur, Ses rayons embrazent mon cœur.

Son espoir ne le déçoit point :

Ces rayons en mes yeux s'amassent :

loignent cent pointes en vn poinct :

Puis de là dans mon cœur ils passent, Qui de soulfre vif composé Se voit aussi tost embrazé.

Lors Amour rallume son feu, Et puis d'vne malice extrême.

Va, dit-il, tournant tout en jeu, Sers toy d'vne lampe à toy-mesme :

Désormais par l'obscurité Tu ne seras plus sans clarté.

Ah ! cruel Amour, tu mentis Quand tu me dis ceste parole.

Mes iours sont en nuits conuertis Par vne absence qui m'affole ; Et le feu causant mon trespas Me brusle et ne m'esclaire pas.

DE M. Bertavt. 369

CHANSON

L'ennuy qui tourmente ma vie, Et qui me fait perdre l'enuuie De rien plus aymer désormais, Vient d'auoir tenu dans mon ame Pour Déesse vne ingrate femme, La plus femme qu'on vit jamais.

Quel est enuers moy son courage, Vn misérable tesmoignage Me l'a finablement faict voir.

Mais helas, quelle connoissance!

Mon mal vint de mon ignorance, Et ma mort vient de mon sçauoir.

l'estimois sa foy ferme et stable Estre vn diamant véritable En or fermement enchâssé :

Mais ce n'estoît qu'vn peu de verre Qui s'est brisé, tombant à terre Au premier vent qui l'a poussé.

0 toy, qui que tu puisse estre, Qui t'en es si tost rendu maistre, Iven braue point si fièrement :

Le bon-heur de ceste accointance.

Tu le dois à son inconstance.

Et non pas à son iugement.

Si le Ciel eust logé dans elle La belle ame et sage et fidelle.

Que i'imaginois y loger; ElTe eUst reconneu, l'indiscrette.

Qu'estant mon amour si parfaicte.

Sans perdre elle n'eust peu changer.

La soudaine humeur d'vn caprice Ne m'eust iamais de son seruice

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Ainsi dechassé sans pitié :

Car me voyant plein de constance, Plus elle eust eu de connoissance, Et plus elle eust eu d'amitié.

Mais que pouuoy-ie moins attendre D'vne ame si facile a prendre Aux appasts de la nouueauté, Qui croit, qu'en Tamoureuse vie De peu d'amants estre seruie, C'est preuue de peu de beauté?

Quelque iour, peut-estre, toy-mesme De cet heur qui te semble extrême Tu te verras déposséder. Car la femme est comme vne ville :

Quand la prise en est si facile, Eiïe est difficile à garder.

CHANSON

Pour estre plus jeune et plus beau, Et me passer en bonne grâce, 0 Phyllis, vn amant nouueau Ne deuoit point prendre ma place.

Ceux qui de vostre affection Sçauront la nouuelle accointance.

S'ils prisent vostre élection, Ils blasmeront vostre inconstance.

N'alléguez point que sa beauté Vous a contrainte de vous rendre :

On est aisément surmonté.

Quand on ne veut point se défendre.

S'il a vaincu, ce n'est point tant Pour force que sa grâce ait eue.

Que pour ce qu'en luy résistant Vous desiriez d'estre vaincue.

DE M. Bertavt. J7I

Quand vous vous sentiez émouuoir De ses paroles charmeresses, S'il vous eust pieu ramenteuoir Ma seruitude et vos promesses, Nul aile de légèreté N'est à vostre cœur attachée, Qu'en pensant à ma fermeté, Cest ODJect là n'eust arrachée.

Non, si vous eussiez ramentu Ma foy constante en mes supplices, Et regardant à sa vertu letté l'œil dessus mes seruices; Sa beauté si douce à vos yeux Près de moy n'eust point esté belle :

Car rien n'est si beau sous les cieux Qu'vn amant constant et fidelle.

Mais ie m'abuse de penser Qu'vne si foible souuenance Eust eu le pouuoir de forcer Vostre naturelle inconstance.

A peine reuerant en moy Les preuues d'vne amour extrême Eussiez-vcus respecté ma foy Qui méprisez la vostre mesme.

Or qu'il jouïsse en bonne paix Du bien qu'il a conquis sans armes :

Quant à la perte que ie fais l'en jetteray fort peu de larmes :

Car puis que les loix du destin Vous ont fait naistre si volage, Vous gaigner n'est pas grand butin, Ny vous perdre aussi grand dommage.

CHANSON

'il est vray que d'vn coup égal Amour blesse nostre poitrine,

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Pourquoy chérissant vostre mal En fuyez-vous la médecine?

Pourquoy nous faictes-vous mourir De soif auprès de la fontaine?

Qui peut et ne veut point guérir Se rend bien digne de sa peine.

Vous estes cruelle vrayment, Plus grand preuue on n'en sçauroit rendre ; Car pour me donner du tourment Vous ne refusez point d'en prendre.

Il faut bien, à ce que ie voy, Que sans nul espoir le vous ayme :

Comme auriez-vous pitié de moy, Qui n'en auez pas de vous-mesme ?

Peu me sert que de vostre cœur La rigueur se soit retirée, Voyant qu'au lieu de la rigueur La crainte s'en est emparée.

Et cuidez-vous, pour vos beaux mots Que de vostre amour ie m'asseure?

le ne croy point à des propos Que l'effect dément à toute heure.

Tant de moyens en vain trouuez Pour m'en donner vn certain gage, Monstrent fort bien que vous auez Peu d'amour ou peu de courage.

Mais la peur gelant vos esprits, Amour n'y peut auoir de place :

Auecques vn feu bien épris Ne sçauroit durer de la glace.

Me tesmoigner par vos souspirs Qu'vn pareil feu brusle vostre ame, Ce n'est que vent à mes désirs Qui n'en font qu'accroistre leur ftame,

DE M. Bertavt. 373

Au lieu de modérer l'excez De la chaleur qui me tourmente, C'est donner, au fort de l'accez.

Du vin pur à ma fiebure ardente.

CHANSON

Si la ressemblance des mœurs En amitié les cœurs assemble *, Pourquoy ne s'vnissent nos cœurs, Puis que nostre humeur se ressemble?

Tous deux, par vn malheur fatal, Aimans ce qui nous deust déplaire.

Nous nous glorifions du mal :

Moy d'en souffrir, et vous d'en faire.

Tous deux en ma longue amitié Nous sommes aueugles, Maistresse :

Vous Testes des yeux de pitié :

le le suis des yeux de sagesse.

Tous deux à mille changements Fermes nous faisons résistance :

Et sommes deux vrais diamants ; Vous de rigueur, moy de constance.

Bref, en mille et mille façons Nous sommes semblables, Madame :

Mais las ! vous auez des glaçons ; Et i'ay des flammes dedans l'ame.

I . Amitié pris ici au sens d'amour. — Cf. p. 382, vers 20, zi 38$, vers 28.

Amitié est du reste le vieux mot et le vrai mot signifiant l'attachement d'un homme pour une femme, en dehors de tout Hen de parenté. Amour est un mot qui n'est pas régulièrement formé du latin, puisqu'on devrait dire ameur; amitié est employé encore au sens de amour ^ dans certaines Drovinces de l'Ouest, et même dans l'Ile-de-France, par les Daysans, ces dépositaires de la vieille langue.

374 ŒVVRES POÉTIQ^VES

0 dieux, faites que sa froideur Deuant mes flammes se déface :

Ou luy donnez de mon ardeur, Ou me départez de sa glace.

CHANSON

En fin, ce Tyran de nos âmes. Que tout reconnoist pour vainqueur, Desarmé de traits et de fiâmes, A cessé d'assiéger mon cœur.

Pour moy sa flamme est étoufee :

Et Farc dont il m'auoit dompté, Par maintenant le trophée.

Que i'en dresse à la liberté.

Non, le ne sens plus ses attaintes; Et le Ciel propice à mes voeux, Auecques des flammes plus saintes A réduit en cendre ses feux. ,

Mes sens ne me font plus la guerre; Le Ciel a finy nos discords :

Le Ciel a surmonté la terre.

Et Tesprit a vaincu le corps.

Libre le me mocque à ceste heure Du mal pour, Amour enduré :

Sinon quand quelquefois ie pleure De regret d'en auoir pleuré.

Tay rendu ses armes sujettes :

Il en voit l'arrogance à bas ; Et reçoit autant de défaites Comme il me Hure de combats.

Aussi, quoy que la terre vante Les vains miracles de ses coups.

Les traits dont il nous épouuante Sans nous ne peuuent rien sur nous.

DE M. Bertavt. 37^

Tant soient rusez ses stratagèmes, Tant soit-il fort nous attaquant, Il ne nous vainq que par nous mesmes Qui le vainquons en nous vainquant.

Non non, rien que nostre manie Ne tient sa puissance en vigueur : '

Qui se plaint de sa tyrannie.

Se plaint d'auoir faute de cœur.

Nous seuls brassons les amertumes Dont il paist nos cœurs insensez :

Nous seuls empennons de nos plumes Les traits dont il nous rend blessez.

Nostre ovsiueté le fait naistre :

Nostre espoir Tallaite en naissant :

Nostre seruage le rend maistre ; Et nostre foiblesse puissant.

Mais misérable est la puissance Qui, pleine d'vn mauuais effect, Ne donne de soy cognoissance Que par le seul mal qu'elle fait.

Et quel mal en nous se retire Qu'Amour ne permette en ses loixr Ce qui conserue son Empire Destruit celuy des plus grands Rois.

Au lien de chastier la prise Des cœurs voliez contre raison, Laissant les volleurs en franchise, Il met les voilez en prison.

Au lieu de seruir de refuge Au droit par l'iniustice esteint.

Il rend le meurtrier mesme iuge Du crime dont il est atteint.

Pressant d'vn rigoureux seruage La liberté de nos esprits.

Il nous fait adorer l'ouurage, Et mettre l'ouurier à mespris.

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C'est vn lien oui nous empestre ' ; C'est le volleur de la raison :

Aussi tousiours par la fenestre Il entre dedans la maison.

Si nostre folle fantaisie Le met au rang des immortels :

Ainsi l'antique frenaisie Aux fleures dressoit des autels.

Face la puissance indomptée, Par qui i'ay ce monstre abattu, Que sa cheute, ainsi que d'Antee, Ne redouble point sa vertu.

Car ie ne veux plus que ma vie Se laisse à son art deceuoir :

0 toy, qui m'en donnes l'enuie.

Donnes m'en aussi le pouuoir.

Fay que ma liberté captiue Imais ne reçoive sa loy.

Fay que tousiours à moy ie viue, Ou plustost que ie viue à toy.

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