I . Monstre de ressentir, montre qu'il ressent
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ÉLÉGIE
1e ne puis plus me taire, il faut que ie me plaigne : Aussi bien mon ennuy, quoy que ie le contraigne, Regorge de mon cœur presque estouffé de dueil, En souspirs par ma bouche, en larmes par mon œil. le ressemble au vaisseau sur la braise allumée De qui tant plus la bouche est iustement fermée, Tant moins la chaude humeur de ses bouillons ardans Dépitant sa prison se peut serrer dedans : Elle sort par les bords, elle escume et murmure, Monstrant que malgré soy le couuercle elle endure : Si bien qu'on est contraint d'en laisser exhaler La vapeur trop ardante en luy donnant de Fair. Ainsi ma passion dans mon ame bouillonne : Il faut pour m'alleger qu'vn peu d'air ie luy donne. Et que ie gouste au moins, au fort de mon tourment, L'amere volupté de gémir librement :
Bien que par le respect ma langue soit contrainte. Et que deux passions, la douleur et la crainte, Me pressent tellement, qu'en me sentant brûler le ne sçaurois me taire, et n'oserois parler.
Aussi préuoy-ie bien qu'en ceste ardante braise, Ou soit que ie me plaigne, ou soit que ie me taise, Par l'vn ie ne sçaurois alléger mes ennuis, Ny par l'autre adoucir l'ingrate à qui ie suis. Mais quoy? mourray-ie ainsi sans qu'au moins ie souspire. Et sans que la rigueur qui cause mon martyre. Me donnant les sujets de pleurer mes malheurs, En donne la licence à mes iustes douleurs? Las ! on voudroit à tort commander le silence Aux peines dont mon cœur ressent la violence; Puis qu'aux plus criminels sur la gesne estendus Les lamentables cris ne sont point défendus.
ŒVVRES POÉTICLVES
Celle de qui mon ame endure les attaintes,
Pourra bien de ma langue endurer les complaintes :
Car quelque aigreur qui règne en celles que ie fais,
Mes propos sont tousiours plus doux que ses effects.
Aussi ne crains-ie point que la sage pensée
Des fidelles amants en demeure offensée :
Ma crainte est seulement de ne pouuoir former
Des mots en ma douleur qui sçachent l'exprimer.
Car elle est si poignante, et mon mal si sensible.
Qu'il faudroit que le Ciel (chose plus qu'impossible)
AÏÏn que ie la peusse exprimer viuement,
Rendist mon éloquence égalle à mon tourment.
Que si iamais quelqu'vn despoùillé de sa gloire, ,
Entre ses plus grands maux a conté sa mémoire,
Et de larmes de sang lamenté ses ennuis ;
C'est moy qui le doy faire en l'angoisse où ie suis.
Hé dieux ! que ne mouru-ie en la saison heureuse Où mon cœur se paissant d'ambrosie amoureuse Goustoit tant de plaisir qu'il eust peu disputer D'aise et de volupté mesme auec lupiter? le dy quand mon amour du Ciel fauorisee Réchaufoit la beauté qui l'auoit attisée : Quand ie touchois son cœur d'vn mutuel soucy : Et receuois la vie, et la donnois aussi. Quand ces viuants soleils, ces beaux yeux de maDame^ Regardoient en pitié les soucis de mon ame, Desiroient ma présence, et monstroient de n'auoir Aucun plus grand plaisir que celuy de me voir. Lors mon heur s'égalloit à celuy des Monarques : Et lors la dextre main des éternelles Parques, Promettant à cet aise vn perdurable cours, Filoit d'vn fuseau d'or la trame de mes iours. Au lieu que maintenant, priué de ces délices, le meurs cent fois le iour au milieu des supplices. Que me fait ressentir le dueil non attendu De tant d'heur et d'honneur iniustement perdu.
Las, aussi ressemblé-ie au malheureux Tantale, Lors que mourant de soif dedans l'onde infernale
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Il se ressouuenoit d'auoir entre les dieux Autrefois banqueté dans la sale des Cieux ! Ce qui combloit mes ans d'vn heur incomparable Rend maintenant ma vie et triste et misérable : Ne me restant plus rien d'vn heur si peu gardé, Que l'amer souuenir de l'auoir possédé. ,
le me voy dédaigner, (ô regret qui m'affole, '
Puis-ie bien, sans mourir, former ceste parole!) le me voy dédaigner par celle qui souloit Brusier au mesme feu dont elle me brusloit. le connoy que sa flamme est du tout amortie : le sçay que sa pensée est ailleurs diuertie: Et qu'vn autre iouït, et triomphe du bien Qui deuoit par raison à iamais estre mien. Et ce qui me comblant de douleurs éternelles Donne à ma passion des griffes plus cruelles Pour déchirer mon cœur, c'est 1 extrême tourment D'ignorer d'oii procède vn si grand changement.
Ah ! fille sans amour, ou du moins sans constance, Pourquoy paissant mon cœur d'vne vaine espérance. Me iuras-tu iamais que mon feu te plaisoit. Et qu'vn mesme désir ta poitrine embrasoit? Pourquoy soufflant l'ardeur de ma flamme insensée M'asseuras-tu iamais que i'estois ta pensée : Et que ta seule amour bruslant trop viuement Ne nous permettoit point d'aymer également? Si tu ne m'aymois point que te seruoit la fainte Dont tu trompois l'espoir d'vne amitié si sainte ! Si vrayment tu m'aymois, pourquoy sans mon erreur As-tu pris ma constance et mon nom en horreur? Qu'ay-ie dict, qu'ay-ie faict, digne de ce supplice? Que ie sçache ma faute auant qu'on me punisse. Qu'on ne me face point, par vne iniuste loy. Mourir sous les tourments sans me dire pourquoy.
Ce saint et chaste feu de qui la pure flame Ardoit incessamment sur l'autel de mon ame, L'ay-ie laissé mourir, ou l'ay-ie violé Par quelque feu prophane où mon cœur ait bruslé?
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Ma bouche t'accusant de ma mort inhumaine, Ou ma main décriuant la rigueur de ma peine, Ont-elles contre toy lâché sans y penser Quelque traict qui t'ait peu iustement offenser? Helas ! et l'vne et l'autre est trop accoustumee A louer la Beauté qui te rend estimée, Mesme au fort des tourments dont tu gesnes ma foy ; Pour auoir en fureur blasphémé contre toy.
Aussi n'eust pas souffert le doux feu qui m'anime Qu'vn dépit m'eust rendu coulpable de ce crime : Ou si durant l'aigreur d'vn tourment infmy Ma douleur l'eust commis, mon amour l'eust puny. le me fusse à iamais interdit la parole : l'eusse bruslé ma main comme vn autre Sceuole : Si mesme es passions où plus l'ame s'aigrit l'eusse blessé ton nom de bouche ou par escrit.
Mais tu ne me sçaurois reprocher cest' offense. Causant ton changement dessus mon imprudence : Car i'en suis incoulpable et de tout ce malheur A toy seule est la faute, à moy seul la douleur.
Or vueillent les destins que tu ne sois blessée De repentir aucun en ta ieune pensée Pour ce trait d'inconstance, et que t'en souuenir Ce ne soit point vn iour toy-mesme t'en punir. le ne désire point que ta peine me vange : Assez suis-ie vangé de te voir perdre au change. Et puis comme pourrôit du mal te désirer Vn cœur qui n'a iamais appris qu'à t'adorer? Que l'éternel oubly de ta ieune inconstance Me l'efïaçant du cœur soit ma seule vengeance : Afin que mon repos se remarque aussi bien Naistre de mon oubly que ma peine du tien.
Cependant, si iamais tu repasses l'histoire De ma fidèle amour par deuant ta mémoire. Il te ressouuiendra que i'ay fait iusqu'aux Cieux Voiler par mes souspirs la gloire de tes yeux. Il te ressouuiendra que i'ay sans artifice Monstre de postposer ma vie à ton seruice,
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Donné ta volonté pour règle à mes désirs, Senty de ton bien seul naistre tous mes plaisirs, Et lors, en t'accusant d'estre ingrate et cruelle, Peut estre auoiieras-tu qu'vn esprit si fidelle Que celuy dont les Cieux me daignent animer, Tout imparfait qu'il est, t'obligeoit à l'aymer. Bien est-il imparfait au prix de tant de grâces, Dont approchant des Dieux les humains tu surpasses : Mais parfait en amour, constance et fermeté; Seule perfection qui manque à ta beauté.
ELEGIE
1e publie en ces vers le discours qui raconte Quand et comment ce fut que le joug qui me domte Me fut mis sur le cou par ceste blanche main Qui tient de mes désirs l'aiguillon et le frein.
Belle et fiere Amarante, object de ma pensée, Lisez en l'Elégie à vos yeux addressee. Et ne dédaignez point le plaisir d'y reuoir Comme Amour me rangea dessous vostre pouuoir. Ainsi voit-on vn chef, amoureux de la gloire. Quelquefois s'éjouïr de lire en vne histoire Comme il print quelque fort dont le mur abbatu Seruit d'heureux théâtre à sa ieune vertu.
l'auois esteint le feu qui bruslant en mes veines Souloit rendre ma vie vn spectacle de peines ;' Et rompant les liens que i'auoy trop chéris, Dict adieu pour iamais aux beaux yeux de Chloris : Mon cœur fumoit encor de l'amoureuse braise Que i'y venoy d'éteindre, ainsi qu'en la fournaise Où le désir ardant qui m'auoit consumé, Par le vent de l'espoir souloit estre allumé :
388 ŒVVRES POÉTIQ^VES
Quand dédaignant la terre, et d'vn orgueil louable lugeant rien n'estre plus en ce val misérable Digne de me reprendre et mon cœur enlacer, le vollay dans les Cicux sur l'aile du penser. Et là, voyant les feux des éternelles Sphères Suiure ensemble deux cours l'vn à l'autre contraires : La Lune si diuerse en lumière et grandeur. Et tousiours estre pleine, et de soy sans splendeur : Les flammes du Soleil moins échauffer nos plaines Les regardant de près, qu'en estant plus lomtaines, Et d'effects merueilleux remplir tout l'vniuers ; Mon cœur me conseilla de les descrire en vers.
Vn iour donc qu'vne coye et libre solitude M'attachoit à ceste œu^re au sein de mon estude. Et que plein d'vn soucy qui m'approchoit des dieux, l'auoy le corps en terre et l'esprit dans les Cieux : Tout soudain la clarté d'vne viue lumière. Venant à l'impourueiie esblouïr ma paupière, Me fait tourner la teste, et la tournant ie voy L'iniuste dieu d'Amour se planter deuant moy. Vn carquois plein de traits et de flèches mortelles Occupoit sur son dos l'entredeux de ses ailes. Il s'armoit l'vn des bras de son arc inhumain. Et soustenoit de l'autre vn papier en sa main. Dés que ie l'apperceu, mon ame fut attainte De dépit et de dueil presqu'autant que de crainte : Mais luy qui le conneut sans en auoir soucy. Ne s'en fist que sous-rire, et me va dire ainsi :
Et bien, ieune Astrologue, à la fin ta pensée Des liens amoureux s'est du tout délacée. 0 le vaillant Hercule, il a rompu mes laqs Pour soustenir le Ciel et soulager Atlas ! C'est bien faict, perseuere, vse ainsi ta ieunesse, T'amusant à compter, pour fuïr la paresse. Les estoilles du Ciel, puis en fin quelque iour Estant vieil et caduc suy les plaisirs d'amour. Et ne vois-tu pas bien. Philosophe peu sage, Qu'aussi mal est sortable aux ans de ton ieune âge
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Ce vain amusement dont le soin te retient, Que le vieillard Tithon à l'Aurore conuient? Laisse, laisse, imprudent, ces vaines impostures Aux faiseurs d'Almanacs et diseurs d'auantures ^ : To}^, chante de l'Amour, pendant que la vigueur Du ieune âge amoureux vit encore en ton cœur, l'ay tenu quelques ans ta franchise enfermée Es mains d'vne beauté si digne d'estre aymee, Que si les Dieux encor deuenoient amoureux, Les Dieux dedans le Ciel la rauiroient pour eux. As-tu bien peu, volage, à toy-mesme infidelle. Détacher ton désir d'vne chose si belle? Peux-tu bien admirer d'autres Astres es Cieux Que ceux qu'on voit briller es sphères de ses yeux ? Descends, descends du Ciel oij l'ardeur insensée De ton désir aueugle a conduit ta pensée. Ton bien est en la terre : et pourquoy sans besoin, L'ayant si près de toy, le cherches-tu si loin?
Ce fut (s'il t'en souuient) le coup de ma sagette, Et non l'eau d'Helicon qui te rendit Poëte. Que si mon trait iamais n'eust blessé tes esprits, Tu fusses mort en fm sans mémoire et sans pris. C'est moy qui t'ay tiré des liens d'ignorance : C'est par moi que ton nom a quelque nom en France: Car emplissant les cœurs d'vn généreux soucy, Ceux que ie fais brusler, ie les fais luire aussi : Comme on voit ces vapeurs, matière des comettes, Qui volant dedans l'air sur des ailes secrettes Ne paroissent à nul de tant d'hommes diuers, Quand elles sont en feu luire à tout l'vniuers.
le suis toute lumière ; et l'ardeur de ma flame Guide aussi bien au Ciel vne généreuse ame, Que Pallas y guida celuy qui dans ses mains En rapporta la vie et l'esprit des humains :
I . Bertaut se raille des « faiseurs d'almanacs et diseurs d'avantures » , comme l'ont fait bien des écrivains avant lui, Rabelais, des Périers et d'autres.
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Inutile larcin, flamme sans fruit rauie Pour en former l'esprit, pour en donner la vie, Si mon feu n'eust seruy, dedans les cœurs épris, Et de vie à la vie, et d'esprit aux esprits.
Amour continuoit à chanter ses louanges. Racontant de son feu des merueilles estranges. Quand ne pouuant souffrir qu'en vantant ses efîects Il m'allast plus long-temps reprochant ses bien-faicts; Inhumain (respondy-ie) et n'as-tu point de honte D'auoir si peu de iront que de me mettre en conte Les biens que tu m'as faicts, toy qui tout au rebours M'as fait estre vn Sisyphe en l'enfer des amours? Tant-s'en-faut, desloyal, que ta flamme homicide Pour monter dans le Ciel serue aux hommes de guide, Que plustost elle égare vne ame qui la suit, Et dans vn précipice à la fin la conduit : Semblable à ces Ardants qu'on voit près des riuieres Promener par la nuit leurs errantes lumières, Souuent de leur chemin les passants déuoyer, Et dans quelque eau profonde à la fin les noyer. Telle est, cruel enfant, telle est la vaine flame, Dont si iamais l'ardeur n'eust aflFolé mon ame, Espris d'vn feu plus saint qui- m'eust tout embrasé, le me fusse peut-estre au monde éternisé. Mais toy me destournant du bien oii tu aspire, Toy, petite Remore \ arrestant mon nauire, Qu'vn bon vent emportoit en vn port bien-heureux, M as fait presque abysmer dans les flots amoureux.
Tu m'auois, ie l'auoue, acquis vne maistresse Qui semble estre en beautez vne neuue Déesse, Mais quelle au demeurant? vn glaçon, vn rocher Qu'vn esprit de -dédain fait parler et marcher, l'appelle en tesmoignage et ma douleur extrême, Et cet œil qui voit tout, et ta mère, et toy-mesme. Que si iamais d'vn cœur plein d'ardeur et de foy Beauté fut adorée, elle l'estoit de moy.