I. Cf. p. 308, note
DE M. BERTAVT. J9I
Mes vers Pont mise au Ciel honorant sa mémoire : Et pour le fiel ingrat que sa main m'a faict boire, La cruelle qu'elle est, i'ay faict qu'elle a goûté Du nectar dont s'abreuue vn nom par tout chanté. Mais ny se voir de moy parfaitement aimée, Ny sentir sa beauté par mes vers renommée, N a peu son naturel tant soit peu transformer, Nay pour faire souffrir, et non pas pour aymer. Quatre ans i'ay supporté d'vn indomté courage Tout ce que ses déaains ont de foudre et d'orage : Espérant que le temps pourroit dessus son cœur Ce que sur l'acier mesme il peut par sa longueur, Mais ce trompeur espoir a deceu mon attente, Se rendant tous les iours d'autant plus véhémente Et sa fiere rigueur, et ma constante amour, Que l'vne ou l'autre eust deu mollir de iour en iour. Et toy-mesme, ô cruel, iamais par nulles larmes, le n'ay sçeu t'émouuoir en ces tristes allarmes, A faire, ou par sa glace, ou par mon ieune feu. Que ie n'aimasse plus, ou qu elle aymast vn peu. Vous deux estiez ma mort : elle ingrate et cruelle Te rendoit à ma plainte inflexible comme elle : Et toy qui prens plaisir en ton aueuglement. Comme tov la rendois aueu^le à mon tourment. Et certes sa fierté faisoit presque paroistre D'auoir quelque raison en fuyant ae cognoistre Vn mal, bien que cruel et guidant au trespas, Qu'elle auoit résolu de ne secourir pas.
Or me suis-ie guery de ma longue manie : Et m'estant rebellé contre sa tyrannie, le la hay maintenant autant comme autrefois I'ay faict gloire en mon cœur de viure sous ses loix. Nulle eau plus asprement n'est du froid congelée, Que celle dont l'ardeur au feu s'est égalée : Ny rien n'est tant aussi de haine enuenimé Qu'vn violant amour en dédain transformé.
l'acheuois de parler, et peignois mon visage Des couleurs du dépit qui m'enfloit le courage.
ŒVVRES POÉTIQ^TES
Quand ainsi respondit à mes aigres propos Cet aimable larron de Tame et du repos.
l'ay veu, ie le confesse, auec quelle arrogance La belle a mesprisé ta fidelle constance : Et d'vn si ferme amour sans raison repoussé, Bien souuent en mon cœur ie me suis courroucé. Car de me reprocher la rigueur de la peine Que donne à son amant vne dame inhumaine, G est comme reprocher au bruslant élément Le froid qui sur les monts croupit incessamment. le suis le Dieu d'aimer, il n'est pas vray-semblable Qu'vn mépris éternel me puisse estre agréable : Car ce seroit moy-mesme, auec mes propres mains, Destruire mon empire en l'esprit des humains. Vne fois seulement, vaincu par la colère. Mais non iamais depuis, à moy-mesme contraire, le trauersay le cœur de la belle Daphné Auec le plomb d'vn trait de haine empoisonné : Si depuis quelque dame ingrate ou rigoureuse A fermé son oreille à la plainte amoureuse D'vn agréable esprit de ses yeux embrazé. Le Destin, et non moy, s'en doit voir accusé. Sans luy qui t'a rendu la tienne inexorable, Elle fut deuenuë à tes vœux fauorable, Et plus qu'elle n'a fait eust prisé son butin : Mais qui pourroit aimer s'il ne plaist au destin?
Or vous est vostre erreur à tous deux pardonnee :j La sienne, pour auoir suiuy sa destinée : Et la tienne, pour t'estre ennuyé de semer Sur l'infertile dos des sablons de la mer. Car rien n'oblige vn cœur à la perseuerance D'vne peine stérile et venue d'espérance : En vain est bien vn bien qu'on ne peut acquérir. Lors que l'espoir est mort, le désir doit mourir. Mais quoy, par vn dépit de n'auoir pas sçeu prendn La proye à qui sans art ton désir t'a faict tendre, Voudrois-tu pour iamais bannir de ton penser Le doux soin du plaisir que l'on prend à chasser?
DE M. Bertavt. 393
0, c^est pour vn malheur trop tost perdre courage.
Encor le marinier vogue après son naufrage :
Et le dur laboureur reseme les guerests
Oij viennent de périr les trésors de Cerés.
Il faut, il faut oser : les chances amoureuses
Ne sont pas en tout temps, ny par tout malheureuses :
Souuent aux mauuais points succèdent les meilleurs.
Tel est banny d'vn lieu qu'on voit régner ailleurs.
Or entre les Beautez que le plus on admire Et qui mieux icy bas font fleurir mon empire, Excelle vne Beauté que ie vien de choisir Pour seruir à iamais de butte à ton désir. Nature deuenuë à soy-mesme admirable Ne cogneut iamais tant qu'elle est inimitable, Que quand elle eut formé ce miracle des yeux, Pour brauer les beautez dont se brauent les Cieux. Son ame est des vertus et des grâces le temple : Et son corps le miroir où la Beauté contemple Tous les iours son portrait, glorieuse d'y voir L'œil des plus puissants Dieux reuerer son pouuoir. On n'en peut approcher sans mettre sa franchise En l'euident péril d'vne éternelle prise : Car ce ne sont que laqs tendus pour les esprits, Où les aveugles seuls sont exempts d'estre pris. Encor ne sçauroient-ils par nul art s'en deffendre. S'ils n'estoient sourds aussi pour ne pouuoir l'entendre : Car qui de ses doux mots doucement combattu N'est pris de ses Beautez, il l'est de sa vertu. C'est à ceste Beauté si rare et si parfaite Qu'il faut que derechef ton ame se soubmette : Amsi le veut le Ciel, et ton bon-heur aussi De qui mesme les Dieux monstrent d'auoir soucy. Quand à moy, ie promets de t'estre fauorable; De rendre ton seruice à ses yeux agréable : Et d'enter en son cœur vn rameau de pitié Qui produira les fruits deuz à ton amitié. Seulement ayme bien, faisant voir à ton ame Combien vn ieune amant est heureux en sa flame,
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D'oser en si bon lieu son seruice addresser, Qu'y penser seulement c'est s'en recompenser.
Ah (dy-ie) desloyal, tu me tins ce langage Quand ta première feinte abusa mon courage : Et trompé de l'appast de semblables discours l'englouty l'hameçon euité tant de iours. le ne deuois gouster en l'amoureuse vie Que l'heur des voluptez dont ta paix est suiuie : Et les poignans chardons que tu nous fais sentir Se deuoient pour ma gloire en roses conuertir. Mais l'essay m'a monstre que tes feintes promesses Ne vouloient que tirer par ruses tromperesses ^ Mon esprit hors du port de son heureux repos, Et puis l'abandonner à la mercy des flots. Pour ce, retire toy : va, laisse moi poursuiure Ce qui fait les mortels immortellement viure : Et dedans les gluaux de tes traistres plaisirs Ne vien plus arrester l'aile de mes désirs. Les biens que tu promets à mon ame reprise. Offre-les à quelqu'vn qui les cherche et les prise : le croiray que ta main, me laissant viure mien. M'aura beaucoup donné de ne m'oster plus rien. Non, il n'est pas en toy de me pouuoir reprendre : le sçay trop désormais contre toy me défendre, Et monstrer que ton arc n'a sur nous de pouuoir. Qu'autant quenostre cœur luy permet d'en auoir. Que si l'on vouloit croire aux conseils de mon ame^ On verroit aussi bien, par mépris de ta flame, Ton sceptre sans sujets manquer d'authorité, Que tes cruelles loix sont manques d'équité. Car tu n'es que tourment, que feinte et qu'iniustice : Le Ciel ne t'a produit que pour nostre supplice : Et croy puis qu'en aymant on sent tant de trespas, Que ceux qu'il laisse aymer il ne les ayme pas.
A ces mots Cupidon s'enflamma de colère, Et voilant d'vn sous-ris vne douleur amere,