‹ Œuvres poétiquesChapitre 163 sur 226 · I. Tromperesse. —- Cf. vainqueresse, p'. 22 , et note · texte numérisé non relu

I. Tromperesse. —- Cf. vainqueresse, p'. 22 , et note

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Cà (dit-il) nous verrons si tu peux égaler

La force du courage à l'orgueil du parler.

Lors ouurant le papier que portoit sa main dextre,

Il découure vn portrait où l'art d'vn sçauant maistre

Auoit tant épandu de grâce et de beauté,

Que l'art s'estoit luy-mesme en ses traits surmonté.

Vn mortel n'eust sceu faire vn si parfait ouurage :

Aussi croy-ie qu'Amour auoit peint ceste image, Et puis, que pour charmer les hommes et les Dieux Luy-mesme encor après s'estoit peint en ses yeux.

Ce portraict tout divin (ô ma vaine espérance) Portoit et vostre nom et vostre ressemblance : Et les rares beautez qu'auec merueille on voit Par nature estre en vous, par art il les auoit. Il auoit comme vous vn teint qui faisoit gloire De régner en blancheur sur le plus blanc yuoire : Il portoit de beaux yeux, et rendoit comme vous Ses attrayans regards cruels d'estre trop doux. Bref, rien ne lui manquoit pour estre vne vous-mesme. Sinon vostre éloquence et sa douceur extrême : Mais encor sembloit-il ses léures animer De le ne sçay quels mots qui conseilloient d'aymer.

Si tost que ce chef-d'œuure apparut à ma veuë, le deuins de merueille vne viue statue. Ne m'estant sentiment ny mouuement resté Que celuy de mon cœur battant à mon costé. Ce fut lors qu'à mes pieds ie vy choir mon courage : Que i'apprins que l'Amour dompte le plus sauuage : Qu'il se sert de nos yeux pour blesser nostre cœur. Et qu'il se rend sur nous par nous-mesmes vainqueur. Mais de quoy me seruoit et ceste cognoissance, Et de mes fiers propos la vaine repentance.'^ Il falloit que le cœur à la gesne attaché. De la langue coulpable expiast le péché.

Comme vn qui non content de voir sur la poussière Son ennemy sanglant passer l'heure dernière. Cruel l'outrage encor de mots iniurieux, Luy tenant sur le chef le pied victorieux :

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De mesme, ce cruel lisant bien en ma face Que mon cœur mis par terre et desarmé d'audace Humble se prosternoit à demander mercy, Braue encor ma deffaite et me va dire ainsi :

Vois-tu bien ce portrait, c'est la viue peinture De celle qui deuoit addoucir la pointure Que feront en ton cœur mes traits plus rigoureux, Et par ton propre mal te rendre bien-heureux. Elle deuoit brusler en l'ardeur de ta flame : Prendre pour soy ton cœur, et te donner son ame :] D'vne telle vnion auec toy s'attachant Qu'on voit deux gouttes d'eau s'vnir en se touchant. Mais puis que par mépris d'vn Dieu qui tout surmonte,! Du bien que ie t'offrois tu n'as point fait de conte, Ains m'a payé d'iniure, entens ce que la loy D'vn arrest plus seuere a résolu de toy.

Geste rare Beauté qui plaist tant à ta veuë, Que desja ton esprit l'a pour maistresse esleuë, Quoy qu'il semble auoir peur que de son bien ialoux] Le Ciel ne luy refuse vn seruage si doux : f

Tu l'auras pour maistresse ; oste toy ceste crainte :j Mais n'en espère rien que des sujets de plainte. Qui te feront cent fois maudire en vn moment Le iour où tes fureurs prindrent commencement. Ses beaux yeux, tes soleils, seront pour son offense Si souuent dérobez d'vn nuage d'absence, Que pour vn mois de iour coulé comme eau qui fuit, Tu passeras après vn an d'obscure nuit. Les vers dont tu rendras ses grâces immortelles, Elle les gardera, non comme arres fidelles De ton fidel amour, trop vil à son orgueil ; Mais comme vrais tesmoins du pouuoir de son œil. Cependant, loyauté, constance, ny seruice Ne te face espérer que son cœur s'amollisse : La trampe de rigueur dont il sera durcy Ne se deffera point dans le feu de mercy. Tu n'oseras crier au plus fort de tes peines : ^ Et pour tout reconfort de cent morts inhumaines ,

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Tu n'auras qu^un seul bien, encor sera-ce en vain, L'honneur d estre gesné d'une si belle main. Voila quelle sera ta neuue seruitude :

Va, dresse maintenant aux astres ton estude, Fay toy grand Astrologue, et trouue si tu peux Remède à tant de maux dans les célestes feux.

Ainsi dist le cruel, puis reprint sa volée. Comblant de desespoir mon ame désolée. Et se riant des maux qui depuis endurez M'estoient par les destins dés l'heure préparez. Ainsi quelqu'vn poussé de haine et de colère Met le feu par vengeance au logis aduersaire. Puis riant s'en reua quand il en voit par l'air La flamme en craquetant iusqu'aux Astres voler.

Il ne daigna m'ouurir de sa flèche mortelle Dans le profond du cœur vne brèche nouuelle, Voyant que sans besoin il feroit cet effort. Et qu'en fin ce seroit meurtrir vn homme mort.

Las ! bien estois-ié mort d'espoir et de courage : Ou si i'estois viuant, c'estoit en ceste image. En qui ie remarquois tant de grâces des dieux. Que mon ame et ma vie estoit toute en mes yeux, l'admirois son beau teint dont les rares merueilles Déteignoient et les lis et les roses vermeilles : l'admirois son beau poil qu'Amour sembloit friser, Et sa bouche d'œillets conuiant à baiser. Mais entre ses beautez si rarement diuerses, ridolatrois sur tout les flammes brunes perses De son œil qui rendoit le mien tout éblouy; Et luy disois ces mots comme s'il l'eust ouy :

Bel œil, nouueau seigneur de mon ame captiue. Puis qu'il dépend de vous que ie meure ou ie viue. Pour Dieu faites-moy grâce , et me soyez plus doux Que ne m'est le cruel qui me soumet à vous, l'en ay (ie le confesse) outragé la puissance : Il a quelque raison d'en chercher la vengeance : Car le Ciel l'ayant fait le Tyran de nos cœurs,

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Les loix de tyrannie excusent ses rigueurs. Mais vous de qui l'empire est iuste sur les âmes, Pourquoy, sans que ma faute ait irrité vos fiâmes, Vous voudriez-vous soûler de ma mort comme luy, Et seruir de ministre aux vengeances d'autruy ? Vous estes né trop beau pour estre impitoyable. Ou d'effect soyez doux, ou de forme effroyable : Et ne permettez point que ces fleurs de beauté Cachent tant de serpents d'ingrate cruauté..

Tallois ainsi priant, et d'vn clin de paupière, Ce bel œil, ce me semble, accorda ma prière : Ou mon ardant désir se laissa deceuoir, Prenant pour ce qu'il veit, ce qu'il eust voulu voir. Adonc me dist adieu la nouuelle pensée Par qui iusques au Ciel mon ame estoit poussée : Et contraint par celuy qui maistrise les Dieux, le me vey derechef redescendre des Cieux.

Voila, mon doux ennuy, comme se veit reprise De vos premiers Hens ma nouuelle franchise, Peu de temps escoulé depuis que la raison Me l'eust fait dégager de son autre prison.

Or nous tenoit alors vne longue distance Ésloignez l'vn de l'autre; et si nulle espérance"" De voir vostre bel œil ne consobit l'ennuy Qui me rongeoit le cœur viuant absent de luy. Mais comme i'estois prest de rompre le cordage. Dont mille vains respects retenoient mon courage D'aller voir ce soleil, aduint qu'un heureux iour Apporta sa lumière aux lieux de mon séiour. Si lors ie fu remply du doux feu de la ioye, Il n'est point icy bas d'amant qui ne le croye, A qui quelque bon-heur ardamment désiré . Arriue au mesme temps qu'il est moins espéré. Courons (me dis-ie alors), courons voir ceste flame Qui dans l'Aetne d'Amour doit tourmenter mon ame : Nous perdre en ces doux feux, merueilles d'icy bas. Et du grand Empedocle imiter le trespas. Ainsi dis-ie, et soudain, picqué d'impatience,

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l'allai voir en vn bal luire vostre présence, Parmy d'autres beautez à qui vostre bel œil Rauissoit tout suiet de triomphe' et d'orgueil : Là ie vous vy paroistre, ainsi qu'vne Pandore, Riche de tous les dons que le Ciel mesme honore : Et lors le trait d'Amour derechef mon vainqueur, lusques aux empennons m'entra dedans le cœur. Mon Dieu, que vous auiez d'attraits sur le visage ! De filets aux cheueux ! -de charmes au langage ! Aller à vos appasts ce iour-là résistant , Cestoit estre plustost stupide que constant.

Vous parlastes à moy, voire fut tant heureuse A ce premier abord ma fortune amoureuse. Qu'après quelques discours lors encores couuerts, Il vous pleut m'encharger de vous donner des vers : A ce commandement mon cœur tressauta d'aise : Car lors, si l'eusse osé vous déceler ma braise, Le destin fauorable à mon ieune dessein , En sembloit présenter vn sujet à ma main. Si n'osé-ie pourtant estre si téméraire : Vous découurant mon feu, i'eu peur de vous déplaire Si bien aue i'aimay mieux, en me laissant brûler. Des cenares de mon cœur encores le voiler, le pensay qu'il falloit que pour ce tesmoignage Mon seruice parlast plustost que mon langage. Qui deuant que d'auoir en seruant mérité Sembleroit à bon droit plein de témérité. Bien furent mes discours tissus de telles trames, Que s'ils ne laissoient voir la clarté de mes fiâmes, Nouueaux écrans du feu qui causoit ma douleur. Ils en laissoient au moins sentir quelque chaleur. Aussi ne croy-ie point que la clarté aiuine Des yeux de vostre esprit, lisants en ma poitrine. Ne s'en apperceust bien : mais il ne vous pleust pas, Ou d'en faire semblant, ou bien d'en faire cas. Depuis, s'estant vostre œil absenté de ma veuë, Deux mois ie vous celay le tourment qui me tue : Ce qui lia ma langue auprès de vos beautez,

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Liant alors mes doigts par la crainte arrestez. Mais en fin le respect qui causoit ceste crainte Fut forcé par l'Amour, et fit voye à ma plainte, Vn iour où vos beaux yeux me sembloient reprocher Que i'enuiois leur gloire et la voulois cacher. ' Car lors mon feu secret doublant sa violence, Ma langue osa briser les chaines du silence, Et descouurir vn mal qui se rendant plus fort Se seroit aussi bien descouuert par ma mort.

Quels furent mes discours en vous faisant entendre L'ameur qui la celant me reduisoit en cendre. Vous le sçauez. Madame, et sçauez bien aussi Combien en vous parlant i'estois pasle et transi. Mes propos chanceloient d'vne tremblante audace : Mon cœur estoit en feu; mon sang estoit de glace : Et les diuers pensers en mon ame flottans. Pleins d'amour et de crainte ensemble combattans : D'amour, iettant les yeux sur vostre beau visage. Et de muette crainte en vous voyant trop sage : Deux si puissants obiects faisans que tour à tour L'amour forçoit la crainte et la crainte l'amour. Et si c'estoit d'vn temps qu'encor quelque prudence, Guidant ces passions, regloit leur violence. Et que le peu d'espoir qui m'estoit demeuré Rendoit en les flattant leur pouuoir modéré. Au lieu que maintenant le Ciel plein de rudesse Ayant en cruauté changé vostre sagesse, le voy changer aussi, sans m'en oser douloir, Mon amour en fureur, ma peur en desespoir.

ELEGIE

Il est vray, ie l'ay faict, i'ay changé de courage, Estime qui voudra que i'ay l'ame volage D'auoir si tost rompu ma nouuelle prison : On ne lait point trop tost ce qu'on fait par raison.

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Non, ie ne sçaurois plus (i'ay trop d'impatience) Fléchir dessous la loy d'vne serue puissance. Ce m'est assez de mal de n'estre point à moy, Sans que ie sois encor à qui n'est point à soy.

Lors que premièrement ie vous vey si parfaitte Rendre toute pensée à vos beautez suiette, le me mis en vos laqs, croyant certainement Que vous seule sur vous eussiez commandement. Vos altieres façons ne sentans que maistrise, Vos propos si sçauants à feindre vne franchise Me le firent accroire, et tant comme i'ay peu, Démentant mes soupçons, obstiné ie I'ay creu : Mais ie me suis trompé : vos yeux, belle geôlière, (Si geôlière on peut dire vne ame prisonnière) Vos yeux que i'adorois comme diuins obiects, Idolâtrent vn autre, et lui viuent subiects.

Que sert de le nier ! vostre pasie visage, Et vos doubles souspirs seruent de tesmoignage Qu'Amour vous fait sentir les rigueurs de sa loy, Et ie suis bien certain que ce n'est pas pour moy. Et puis i'en vy naguiere vne preuue asseuree, Estant en vne sale où richement parée Vous regardiez le bal, ayant auprès de vous Celuy que vostre cœur chérit par dessus tous. 0, que dessus vos yeux est puissant son empire! \

Comment? et vostre vie en la sienne respire! Il anime vostre ame ! et presque il semble à voir Que son œil est l'esprit qui seul vous fait mouuoir! S'il sousrit, ou se ioùe, ou dit vne parole A quelque autre que vous, aussi tost toute folle Vous perdez contenance , et vostre œil inconstant Monstre alors le despit qui vous va tourmentant. Certes ce que peut estre à l'aymant son Estoile, Le timon à la nef, et le vent à la voile. Il l'est à vostre esprit : et paroist en cet heur Estre vn absolu maistre et non vn seruiteur.

Et puis, que ie poursuiue à languir vostre esclaue? Et qu enchaîné par vous ie rende encor plus brave

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La fierté de celuy qui vous emprisonnant Vous va d'vn pied superbe en triomphe menant? Ah ! n'aduienne iamais qu'vn indigne seruage En si piteux estât réduise mon courage. Malheureux qui n'attend pitié que de celuy Qui luy-mesme dépend de la pi'tié d'autruy.

Rentrons, rentrons en nous. La poison auallee lusques au fond du cœur encor n'est point allée ; Et le moindre antidote est encor assez fort Pour nous contregarder des assaux de la mort. Hé, que seroit-ce, ô Dieux, si cette neuue flame Estoit sans nul remède allumée en mon ame ! Quels seroient maintenant mes sanglots et mes cris? Et quel tan de fureur picqueroit mes esprits? le ferois comme vn tigre à qui la folle audace Du chasseur d'Hircanie a desrobé sa race , Qui s'allume de rage, et crtiel se mangeant. Se va de son volleur sur soy-mesme vangeant. Et quand cet insolent osoit faire parestre Combien de vos désirs il est absolu maistre, Si i'eusse ressenty pour l'amour de vostre œil Ce qui presque autrefois m'a conduit au cercueil, Ny le respect du lieu, ny nulle autre pensée N'eust alors retenu mon ardeur insensée. Que ie ne fusse allé deuant cent et cent yeux. Commettre quelque tour d'vn amant furieux. Pour le moins i'eusse dit à ce beau téméraire : Homme présomptueux, qu'entreprens-tu de faire? Vn mortel n'a que voir sur la diuinité. L'aimer comme tu fais, c'est vne impieté. Ou si pour bien aimer et reuerer sans cesse. On doit gaigner l'amour d'vne belle Déesse, l'ay gaigné ceste-cy : mon seruice, et ma foy. Et mon ardante amour l'ont toute acquise à moy. Mais ny toy, ny mortel que la terre nourrisse, Ne deuez espérer, en luy faisant seruice, Tant d'honneur que celuy qui te va bien-heurant. Il est assez heureux qui meurt en l'adorant.

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Tel en ma frenaisie eust esté mon langage ; Mais vne tiède amour m'a fait estre plus sage. Que puissé-ie tousiours, pour mon moindre soucy, Ou n aimer point du tout, ou bien, aimer ainsi.

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