‹ Œuvres poétiquesChapitre 196 sur 226 · SVR LA MORT · texte numérisé non relu

SVR LA MORT

DV FEV ROY.

J sentir viuement le mal qui nous fait plaindre Nous faisoit d'autant plus viuement le dépeindre, Et si l'on pouuoit estre éloquent de douleur : Ton trépas, grand Monarque, eust bany mon silen Et seroient presque égaux, par ma triste éloquence, Mes vers en ornement à ta mort en mal-heur.

Mais qu'il est difficile, es maux insuportables, De trouuer en pleurant des parolles sortables Pour plaindre la douleur que font souffrir les cieux ! Et combien aysément, en l'ennuy qui nous touche, Cela mesme tarit les beaux mots en la bouche, Qui fait sourdre à bouillons les larmes dans les yeux !

La parolle deffaut aux âmes plus dolentes : Les petites douleurs sont seules éloquentes, Et l'object trop sensible esteint le sentiment. On ne peut bien parler estant à la torture : Et celuy qui se dit mourir tant il endure, Autant cju'il le dit bien, autant il se dément.

Las, i ne faut que moy pour en seruir de preuue : Car quafid auec ta France, aujourd'huy triste et veuue, le me veux tout épandre en lamentables cris. Soudain le discours manque à mon ame opressee, Et la iuste douleur rauit à ma pensée Ce que l'affection promet à mes écrits.

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Ou bien ie représente en parolles communes L'horreur et de ta mort et de noz infortunes, Vn Pygmee exprimant vn Géant en hauteur : Dont accusant mes vers, honteux ie les déchire : Si bien qu'à tous moments, ayant cessé d'écrire, La fm de mes écrits c'est fascher leur autheur.

Quoy, (dy-ie en regardant ce naufrage publique Deuant qui la grandeur du vers le plus tragique Sembleroit se douloir en parolles ae ieu) Raualleray-ie icy par vne indigne plainte Nostre perte, et le dueil dont la France est attainte? Ou sentiray-ie tant, et diray-ie si peu?

0 grand Roy le support des lettres et des armes. Reste plustost non plaint, que plaint d'indignes larmes, Dont vn nom si fameux ne puisse estre honoré. Soit demandé plustost pourquoy louant ta vie le ne t'ay point pleuré quand on te l'a rauie. Que pourquoy mal-heureux ie t'ay si mal ploré.

La France cognoistra, si ma voix se désire, Que ce qui me fait taire, est auoir trop à dire. Et que mon esprit cède à l'ennuy son vainqueur : Que l'horreur en ma bouche estoufle ma harangue : Et qu'vn si triste coup me tranche icy la langue. Tout ainsi qu'il transperce , et fait saigner mon cœur.

Aussi bien Apollon n'anime plus ma veine, Comme il faisoit du temps que la docte Neufuaine Donnoit vol à ma plume en vn âge plus doux : Ou pleurons ce mal'heur en meilleurs Heraclites, Ou luyons de donner aux François Democrites Vn sujet en nos pleurs de se rire de nous.

Ainsi dy-ie, semblable à cet Archer antique Qui craignant de souiller d'vne honte publique Le renom de sa main par l'âge s'empirant, Ayma mieux (tant l'honneur possedoit son enuie) Perdre en ne tirant point sa franchise et sa vie. Que de perdre d'vn coup sa gloire en mal tirant.

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Il est vray qu'en vn point cet exemple diffère : Il fist par vanité ce qu'icy me fait faire Le saint et juste excez d'vn dueil non attendu : Son art l'abandonnoit, nul art ne me seconde : Et ce que peut en luy la peur de perdre au monde, Le mesme peut en moy l'ennuy d auoir perdu.

Perdu las ^ ! et quel bien ? vn Prince, vn Père, vn Maistre Que perdre c'est se perdre, et quasi ne plus estre, Ou bien estre vn sujet de mal'heur et d'ennuy. Comme il fut nostre gloire, et comme presqu'il semble Que ce qu'auec tant d'heur tout ses peuples ensemble Acquirent par luy seul, ils le perdent en luy.

Aussi ne cessons nous d'en lamenter la perte, Encor que nostre bouche aux complaintes ouuerte Serue à nostre douleur d'vn mauuais truchement. Quoy que nous parlions mal nous ne sçaurions nous taire Et nostre zèle ardant ne peut cesser de faire Ce que nous nous plaignons de faire indignement.

0 France, ingrate France, et cruelle à toy-mesme, D'auoir osé tremper ton propre diadème là deux fois dans le sang des Vallois et Bourbons : Merites-tu pas bien que des loups te commandent, Et que de méchants Roys sans pitié te gourmandent, Puis que si méchamment tu gourmandes les bons ?

Mais veuille ton bon-heur, imprudente prouince. Que ceste horrible mort, ceste mort de ton Prince Qui mist ta gloire et luy dans vn mesme linceul , Soit à d'autres qu'à toy iustement imputée : Ou que comme (à la voir de chacun lamentée) Le mal en est de tous, le crime en soit d'vn seul.

D'vn seul qui n'ait esté nul autre que Megere : Car puis qu'en l'vniuers tout meurt par son contraire. Que le vice destruit la vertu seulement. Et que du seul meschant le bon reçoit outrage,

I. L'éd. de 1620 portait l^as; nous avons rétabli las, qui signifie hélas !

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Certes il falloit bien estre la mesme rage, Pour massacrer vn Roy si doux et si clément.

Que maudit soit le iour où ceste infâme d'ire RenSît presque la France vne pauure nauire De qui desja la mer engloutit le tillac : Que la fureur du ciel en extirpe la race : Et que par vne horreur de sa brutale audace, L'effroy mesme d'enfer ait pour nom Rauaillac.

Qu'au temps ou ce cruel massacra nostre Achille, Tousiours à l'aduenir nostre plainte distile Des pleurs ensanglantez par les veines de l'œil : Et qu'à faute de mieux, nostre ame désolée Serue de Polixene à sa tombe immolée, Par le Pyrrhe vengeur d'vn perdurable dueil.

Ce sera peu de bien, entre tant d'amertume, Au courroux sans espoir dont le feu nous consume, Que de punir en nous l'impiété d'autruy : Mais encor nostre esprit quelque paix y remarque, Et se voyant pleurer pour vn si grand Monarque, L'ennuy mesme a pour bien la gloire de l'ennuy.

Royne de qui l'honneur passant toute éloquence, Aussi bien que le sien nous oblige au silence. Comme objects que nul art ne peut représenter, Car non plus qu'en parlant nous ne sçaurions atteindre A ce triste bon-heur de dignement le plaindre, Nous ne sçaurions non plus dignement vous chanter.

Vous seule grande Isis, nostre commune attente, Vous seule consolez le dueil qui nous tourmente. Faisant reuiure en vous ce Royal Osiris : Et vous seule en l'orage estant nostre refuge. Nous nous croyons au moins preseruez du déluge, lettant l'œil de l'esprit dessus vous nostre Iris.

Viuez tant seulement, ou soit pour la vengeance, Ou soit pour étouffer la maudite espérance Du fruict que de sa mort l'étranger s'est promis : Viuez, vainquez, régnez de tous biens assouuie,

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Et que l'heur éternel de vostre longue vie Soit l'éternelle mort des desseins ennemis.

L'enncmy tout dépit de voir nos troubles calmes, Voulant que nos Cyprès luy produisent des palmes, (Quoy qu'vn iuste remords luy serue de bourreau) Peut-estre entre les pleurs dont la France est trempée, Enfle d'vn vain espoir fera luire l'espee Que la seule frayeur colloit à son fourreau.

Mais il n'y gaignera contre vostre conduitte Rien que perte es combats, rien que honte en lafuitte : Car il receura lors, comme Cyre autrefois, Vn plus honteux sujet d'auoir la vie en haine, D'estre en guerre battu par les mains d'vne Reine, Que par celles d'vn Roy qui battoit les grands Roys.

Ainsi soit, digne Reine, afin qu'en ceste joye Mon cœur seichant les pleurs dont la source le noyé, L'aise face fleurir sous vn plus heureux sort Les paroles qu'en moy i'ennuy tient étouffées, Et que ie chante mieux l'honneur de vos trophées. Que saisi de douleur ie n'ay pleuré sa mort.

Mort de qui le mal-heur toutes plaintes excède : Mort qui fait souhaitter la mort pour vn remède. Et qui semble icy bas tant de maux attirer, Qu'il falloit, dés le iour qu'on la voulut dépeindre, Estre autant éloquent pour dignement la plaindre, Qu'extrêmement méchant pour l'oser procurer.

Cependant preseruez des coups de tout orage Ce sacré lys Royal, fleuron de son courage. Le couurant d'Oliuiers grands et plantez épaix : Et pour le voir bien tost fameux dans les histoires Semez-luy d'vne main préparée aux victoires , Des graines de Laurier dans le champ de la paix.

Car les sages Conseils en sont les viues graines, Auec ces ornements des fortunes humaines, La valeur, l'équité, la prudence, et la foy. C'est de ces vertus-là qu'il faut qu'on le renomme :

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Il doit bien posséder les autres comme vn homme, Mais il luy faut auoir celles-là comme vn Roy.

Puissiez-vous le nourrir aux palmes asseurees, Et malgré les fureurs contre luy conjurées, Le mener iusqu'au temps par les astres promis, Ou suiuant à grands pas la valeur paternelle, La guerre estant sa gloire, et prospérant en elle, La paix soit désirable à ses seuls ennemis.

Alors on s'escriera, d'vn aise incomparable, L'aiglon surpasse l'Aigle en ce vol admirable Que de voir égaller nul iamais n'eust pensé : Le vainqueur est vaincu, mais telle est la victoire, Que si c'est heur à l'vn de surpasser en gloire, Cést joye à l'autre es cieux de se voir surpassé.

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