ROY DE FRANCE ET DE NAUARRE
SONNET
Phœnix des vaillants Roys et leur vif exemplaire, Dont la gloire s'épand du Midy iusqu'au Nort , Impute ma douleur si déplorant ta mort le ne l'ay pas sceu plaindre en mon style ordinaire.
Ma Muse te voyant sous le drap mortuaire N'a point voulu suruiure à ce malheureux sort : Toy seul qui fus mon astre, et mon phare, et mon port, Viuant la fis parler, et mourant la fis taire.
C'est pourquoy, tes Cyprez arrousez de nos pleurs, Seichans et nos lauriers, et nos plus belles fleurs. Ce n'est rien de merueille, es regrets ou nous sommes,
Si celuy qui naguiere, animé de tes yeux, Souloit chanter ta gloire ^ en la langue des Dieux, Plaint maintenant ta Mort en la langue des hommes.
I . La Poésie s'appelle ordinairement le langage des Dieux, et la Prose celui des hommes. (Note de l'auîcur.)
480 ŒVVRES POÉTK^VES DE M. BeRTAVT,
LE LIBRAIRE AVX LECTEVRS.
(E VOUS redonne ces rares pièces, de la sorte que feu Monsieur Bertaut les auoit composées auant qu'il prit la peine de corriger ses œuures. le m'estonne de ce qu'vn si parfait iugement en auoit retranché des Vers qui sont presque inimitables , six mois auant que ce bel Esprit rendit à la Parque ce que tous les mortels luy doiuent, ie \\iy en dis ce qui m'en sembloit ; et il trouua ma raison si bonne qu'il promit d'y remettre ce que i'y ai maintenant remis. le n'ai faict que ce qu'il auoit intention de faire. C'est pourquoy ie ne doute point que si les Mânes ont en l'autre monde du sentiment, il n'aye agréable ce que i'offre pour luy maintenant à la postérité.
STANCES
DE MONSIEVR BERTAVT
ET AVTRES PIECES, QVI n'ont point ENCORES esté IMPRIMEES.
VANoPhyllis, que TAmour enseigne en sesescholes, Se vit loin du sujet de sa chaste amitié; Sa bouche en soupirant dit ces libres paroles Non toutes, car ses pleurs en dirent la moitié.
Quoy, tu vis? Coridon, loin des douces lumières Sans qui tu te iurois ne pouuoir viure vn iour? Ah ! Berger peu constant en tes flammes premières, Ta vie et ton absence accusent ton amour.
Ne vy plus ou reuien, amant peu véritable, Car l'vn ou l'autre seul te peut rendre innocent. Mais pourquoy mourrois-tupourparoistre incoulpable? Tu peux bien, si tu veux, t'empescher d'estre absent.
Tu peux bien, si tu veux, sans que rien te retienne, Reuenir voir les yeux tant baisez en partant : Que le cœur seulement le premier y reuienne, Le corps soudainement s'en verra faire autant.
Et c'est ce qui me rend ta faute moins légère De voir que nul besoin n'en excuse l'erreur : Ton forfait est plus grand plus il est volontaire : Et moins il te déplaist, plus il m'est en horreur.
Car que puis-ie estimer d'vn qui perd ma présence Sans contrainte ou regret par efïect tesmoigné. Sinon qu'estant absent mesme deuant l'absence, Le cœur, premier que l'œil, s'en estoit esloigné-f^
482 ŒVVRES POÉTIQVES
Les respects que l'on doit aux loix du parentage, Sur vne vrayc amour n'ont point tant de pouuoir : Et l'amour est bien foible en vn jeune courage, S'il ne peut pas contraindre vn petit de deuoir.
Te dépeindre accable d'affaires éternelles C'est me faire penser qu'Amour t'a délaissé : Car l'Amour ne sçauroit compatir auec elles : Il en chasse le soin, ou s'en trouue chassé.
Cependant quel soucy tient ton esprit en peine Qui puisse iustement empescherton retour? Est-il quelque pensée ou quelque affaire humaine Qu'il faille qu'vn amant préfère à son amour?
Non de quelque raison dont en fin tu m'abuses Tu ne peux excuser ce vain esloignement : Car seulement cela, d'alléguer des excuses, C'est conuaincre ton cœur de m'aimer froidement.
Mais pourquoy m'abysmé-ie en ma Philosophie, Mes propres arguments nuisants à leur autheur ? Helas ! plus ie raisonne, et plus ie vérifie Ce que ie voudrois bien trouuer faux et menteur.
Non, Corydon, i'ay tort : ta flamme pure et sainte N'a point esteint l'ardeur dont tu soulois brusler : Non, tu m'aismes tousiours et sans fraude et sans fainte, Mais peut-estre il te plaist de le dissimuler.
Il est vray que ton cœur trop bien le dissimule Pour vn vrayment épris d'vn vif embrasement : Et ie n'eusse pas creu, quoy que ie sois crédule, Qu'on se peust tant forcer quand on ayme ardamment.
Aussi sens-ie après tout ce bien-là me déplaire, Et faire que ma plainte en larmes se résout : Car quand on famt si bien que l'on n'aime plus guère, Il ne s'en faut qu'vn peu qu'on n'aime plus du tout.
DE M. Bertavt. 483
COMPLAINTE
Non, si tant d'inconstance emplume ses esprits, le veux plus rien voir qu'auec haine ou mépris, Ny m'asseurer de rien, ny croire plus rien d'elle, Fors qu'elle est infidelle.
Me faire tant de vœux de m'aymer constamment, Et puis en rendre maistre vn peu d'éloignement, Comme si la constance et l'esprit d'vne dame, C'estoit l'onde et la flame !
Ha ! ie n'auois iamais laissé croire à ma foy Que l'esprit fust de feu, mais certes ie le croy : Le sien ainsi léger, et mobile et volage, En porte tesmoignage.
Quoy, nul de ses serments n'estoit-il pour durer? Ne juroit elle ainsy que pour se parjurer? Le ciel ne la rend-il en beaux mots si féconde. Que pour piper le monde ?
ODieuquesesbeauxyeux sont de grands affronteucs ! Et ses propres souspirs qu'ils sont faux et menteurs, Quand elle en veut prouuer que ses saintes promesses Ne sont point tromperesses ' !
Les vœux dont en partant elle me deceuoit, l'eusse vrayment iuré qu'elle les escriuoit Dedans un diamant, d'vne lettre profonde. Et c'estoit dedans Tonde.
Non, c'estoit sur son sein des pleurs qu'elle versa Beau papier, mais faux encre, et qui tost s'effaça : Rien ne seichant si tost qu'vne larme de femme, Pleurast-elle de l'ame-.