Henri III
4. Les peuples il régisse. L'inversion, dont les auteurs du XVI® siècle abusaient parfois, est déjà plus rare chez Bertaut.
deM. Bertavt. ^
Qu'espris de ton amour, et guidé par ta crainte, Il règne sur soy-mesme en régnant dessus nous.
Fay que prenant pitié du pauure qui souspire. Sa clémente rigueur serue à tout cet empire D'vn bouclier^ fauorable, et d'vn glaiue trenchant : D'vn bouclier de salut, d'vn glaiue de vengeance : D'vn bouclier pour remplir le iuste d'asseurance, . Et d'vn glaiue aiguisé pour la mort du meschant. '
Affermy sur son chef sa Royale couronne : Fay que sous ta faueur sans cesse elle fleuronne. Ceinte de mainte palme, et de lauriers espaix : Afm que s'appaisant nos discordes ciuiles-, Nous voyons désormais et nos champs et nos villes Dormir entre les bras d'vne éternelle Paix.
Ne vois-tu pas. Seigneur, quels violens orages. Quels vents d'ambition esmeuz en nos courages Soufflent de tous costez prests à nous abysmer, Si toy, de qui l'amour et bonté paternelle-^ Nous paroist sommeiller en ta saincte nasselle. Ne veux par ton réueil ces tempestes calmer?
L'insolente fureur des rebelles pensées Rendant de tout respect les barrières forcées, A faict l'irreuerence arriuer à tel poinct. Que ceux qui luy deuroient sacrifier leur vie. Pour sauuer sa grandeur du malheur poursuiuie. Le pensent obliger de ne l'offenser point.
Las! Seigneur, sois sa garde entre tant d'aduersaires : Son Royaume à iamais fameux par ses misères
1 . Bouclier. Cette terminaison ier, qui fait deux syllabes aujourd'hui, ne comptait autrefois que pour une. — De même ouvrier, meurtrière, etc.
2. Afin que s'appaisant nos discordes civiles. Toute cette incidente est un latinisme, sorte d'ablatif absolu.
3. U amour et bonté paternelle. Au xvî^ siècle on supprime souvent l'article devant les noms abstraits, surtout devant le second, lorsqu'il y en a deux, reliés par la préposition et.
Aux traicts de ton courroux a trop seruy de blanc. Prens pitié de nos maux : estcins les viues flames De ce feu qui s'embrase, et qui semble à nos âmes Ne pouuoir estre csteint qu'a-uec tout nostre sang.
Rassemble ses subiets sous sa iuste puissance : Rens luy l'authorité, rens leur l'obeïssance : Redonne vn heureux sceptre à son bras valeureux : Et fay par ton Esprit à leurs âmes entendre, Qu'estant leur bien commun, ils ne se sçauroient rendre. Eux, heureux que par luy, ny luy, grand que par eux.
Donne qu'entre eux et luy viue vne guerre sainte De mutuel deuoir et d'amitié non feinte, Dont tousiours combatans sans iamais se céder, Ils rendent si douteux l'honneur de la victoire, ^ Qu'en égale balance ils acquièrent la gloire. Eux de bien obeyr, luy de bien commander.
Ou s'il faut que la Paix en France retournée. Ait d'vn laurier sanglant la teste enuironnee, Fay que sa main le pose alentour de son chef, Non taché d'autre sang que du party rebelle : Et sans qu'aucun cyprès à ses palmes se mesle.
Sur les autheurs du mal verse tout le méchef.
Fay cognoistre à tous ceux qui contre luy s'esleuent, Enyurez de l'erreur, dont leurs âmes s'abreuuent, De l'éloquent mensonge escoutant les propos. Qu'aussi fatalement ta puissance destine A leur fureur rebelle vne entière ruine. Qu'à leur obeyssance vn asseuré repos.
Ne laisse point tomber sa constance lassée. Sous le fardeau des maux, qui chargeans sa pensée S'opposent par enuie au cours de ses beaux faits : Mais fay que son courage à la voûte ressemble. Qui d'autant plus est forte et plus vnie ensemble. Qu'elle paroist gémir dessous vn plus grand faix.
Rens tous ses ennemis vaincus par son courage. Faisant voir leurs pourtraits couchez sous son image
DE M. Bertavt. 7
Dans les arcs triomphaux à sa gloire construits : Estens son pied vainqueur sur leurs testes captiues : Puis fay que ses lauriers se changent en oliues, Dont iamais nos fureurs ne corrompent les fruits.
Et toy, qui sans pareil règnes sur les Roys mesmes, Grand Dieu, de qui la main départ les diadèmes, Et de qui seul les loix et la foy nous suiuons, Fay qu'en nous ton amour toutes flammes surpasse : Et vueilles désormais viure en nous par ta grâce. Comme par ta puissance en toy seul nous viuons.
CANTIQVE.
Seul espoir des humains despoiïillez d'espérance, Qui de l'ame esperduë es la vraye asseurance, Oy les tristes souspirs de mon cœur tourmenté : Car entre tant d'ennuis dont ma vie est atteinte Suiuy de peu d'espoir et de beaucoup de crainte, l'attens mon reconfort de ta seule bonté.
C'est pourquoy dés le poinct où l'Aube annonce au monde Le retour du bel Astre à qui le sein de l'onde Preste toutes les nuicts son humide séjour, Et dés que le réueil dessille ma paupière, l'ouure auec vn soupir ma bouche à la prière, Consacrant à ton nom les prémices du iour.
0 mon vnique espoir, que ma vie est troublée ! Qu'un pesant faix d'ennuis a mon ame accablée ! Que ie suis dégarny de force et de vertu ! Que mes fieres douleurs me donnent de batailles ! Que mon cœur est estreint de mordantes tenailles, Et de pesants marteaux incessamment battu!
Vseray-ie ma vie en ces tristes allarmes? N'esteinaras-tu iamais ton courroux en mes larmes?
8 ŒVVRES POÉTIQVES
Flambera-t'il sans cesse au milieu de ton cœur? Veux-tu rendre ma mort aux viuants effroyable? Et la mesmc pitié m'estant impitoyable Moy seul t'esprouueray-ie vn Dieu plein de rigueur?
Las ! regarde en pitié ceste amc infortunée, De reconfort, de paix, d'espoir abandonnée, Où les traicts de la mort sans pitié sont fichez : Regarde quel ennuy boit le sang de mes veines : Et l'œil de ta bonté voye aussi bien mes peines, Que celuy de ton ire a peu voir mes péchez.
Si la iuste rigueur qui les peines dispense, N'eust iamais faict de grâce à nulle humaine offense. Quels esprits dans le Ciel se verroient couronnez? Ceux qu'à iamais l'enfer loin de ta gloire estrange', Diroient-ils ton honneur quand mesme ta louange Est ainsi qu'vn blasphème es leures des damnez?
Las! entre tant de maux qui font que ie souspire, le sçay bien qu'à bon droit la rigueur de ton ire Dessus mon chef coulpable espand tous ses vaisseaux : Et que ma vie estant de tes biens arrousee. Puis qu'ingrate elle en a la source mesprisee. Ton courroux a raison d'en tarir les ruisseaux.
Mais aussi sçais-tu bien qu'en sa sphère plus basse Le Ciel n'a rien enclos, qui sans l'heur de ta grâce D'vn pas irréprochable en ta voye ait marché : Que ta seule pitié nous tient lieu d'innocence : Et que ceux-là sans plus sont nets en ta présence, Dont tu daignes toy-mesme effacer le péché.
Ne vien donc point du Ciel en fureur me reprendre : Pardonne à ceste pauure et misérable cendre : N'arme plus ta rigueur contre sa mauuaistié. Si ma cause n'est iuste, ô Seigneur rends la telle :
I. 3<^ pers. sing. de l'indicatif du vieux verbe estranger éloigner, écarter.
DE M. Bertavt. 9
Ou m'absous par t^ grâce, ou permets que l'appelle De toy plein de vengeance à toy plein de pitié '.
Mais que dy-ie impudent? auroy-ie bien l'audace D'en appeller à toy, sans redouter la face De qui fay tant de fois le respect violé? Le sacrilège atteint, et voisin de sa prise, N'auroit-il point d'horreur de prendre pour franchise Les cornes de l'autel - que sa main a vo é?
0 Seigneur, tes bontez ceste audace m'inspirent, Promettant aux pécheurs qui vers toy se retirent, Non seulement pitié, mais faueur et guerdon : Et bien doit-on attendre vn arrest fauorable. Quand le iuge se monstre aduocat du coulpable. Et l'obiect de l'offense est l'autheur du pardon ^
Toy donc, que seul i'inuoque en l'ennuy qui m'outrage. Seigneur ne vueilles point dédaigner ton ouurage, Ains ton œil de pitié sur mes maux retourner : Fay croistre en moy les fruits dont tu veux des offrandes : Opère en moy le bien que de moy tu demandes. Puis iuste vien en moy tes œuures couronner.
Seul salut de mon ame et son remède vnique. Touche de ce pécheur Tesprit paralytique. Qui gist sans mouuement sur la terre estendu : Fay, Seigneur, que ta grâce en soit la médecine. Noyant sa maladie en la saincte Piscine ^ Du sang que ton amour a pour nous épandu.
Grand Soleil de iustice, inaccessible flame, Verse auec tes rayons ta lumière en mon ame,
1. Vers ingénieux. Bertaut l'est souvent d'ailleurs, sinon maniéré.
2. Angle saillant et recourbé comme une corne. Cf. Littré, au mot Corne, 9». Ici peut-être au sens détourné de vase saint, ciboire.
3. Dans cette proposition, quand est sous-entendu, sans même être remplacé par que; ce serait aujourd'hui une faute de grammaire.
4. Allusion à la piscine Probatique de Jérusalem, située près
10 * ŒVVRES POÉTIQ VES
Mcslant de quelques iours ses éternelles nuits : Et calmant de mon cœur les ciuiles discordes, Rens moy l'vn des vaisseaux de tes miséricordes, Au lieu que i'en suis vn de misère et d'ennuis.
Sainte clef de Dauid, sceptre solide et ferme,- Qui fermes et nul n'ouure, ouures et nul ne ferme' : Clef qui nous a ouuert la grand'porte des Cieux, Clef qui nous a fermé les portes de la guerre, Fermant l'huis de mon ame aux soucis de la terre, Fay qu'à iamais sur toy mon cœur ouure les yeux.
CANTIQVE.
Encor ne faut-il pas qu'vne plainte éternelle Face couler en pleurs le reste de mes iours, Ny que de mes ennuis la source estant mortelle, le souffre qu'immortel en deuienne le cours.
Ne gémir point du tout la douleur qui m'oppresse, Eust fait paroistre vn cœur plein de stupidité : Mais aussi la plorer et souspirer sans cesse, Monstreroit vn esprit remply de lascheté.
Tary donc, ô mon cœur, tary ces larmes vaines :, Rauy toy-mesme au temps l'honneur de les seicher. Se plaindre de sentir des ennuis et des peines, C'est se plaindre d'estre homme et non arbre ou rocher.
du temple de Salomon. C'est là qu'étaient lavés les animaux qui devaient servir aux sacrifices. Ces eaux avaient aussi la vertu de guérir les maladies.
Ici, pris au sens figuré, comme dans cet exemple de Chateaubriand : « Ces jubilés qui plongent les chrétiens dans la piscine du repentir. » (Génie du Christianisme, liv. III, ch. v, 6.) — Cf. Littré, Piscine et Prohatique.
I. Ici encore, ellipse de que; pour : qui fermes et qn nul n'ouvre.
DE M. Bertavt. I I
Vn cœur qui magnanime à soy-mesme commande Souuent fait que son mal en bien se conuertit : Vne douleur n'estant ny petite ny grande, Qu'autant que le courage est ou grand ou petit.
Ce déluge de maux que le courroux céleste A faict dessus mon chef plouuoir si longuement A la fm a pris cesse, et tout ce qui m'en reste C'est ce ruisseau larmeux tesmoin de mon tourment.
Maintenant Dieu me fait au dessus de la teste. Ainsi qu'vn arc-en-ciel, sa pitié flamboyer : Signe qui me promet qu'orage ny tempeste Qui m'aille menaçant n'est plus pour me noyer.
Pourquoy tremble-ie donc sous ce nouuel orage Esmeu contre l'espoir en qui seul i'ay vescu? Quoy! luy veux-ie desia submettre mon courage. Souffrant qu'il en triomphe auant qu'il l'ait vaincu?
Non mon cœur, arme toy d'vne plus saincte audace : Encor qu'vn grand t'assaille, vn plus grand est pour toy. Dieu te promet secours, et le Sort te menace : Qui des deux sera veu pouuoir plus sur ta foy?
0 mon cœur, quand l'vn d'eux auroit plus de puissance A t'emplir de frayeur que l'autre à t'asseurer, Quand mesmes d'aucun bien tu n'aurois espérance. Le naturel du mal te doit faire espérer.
La douleur a ce bien, que quand elle est durable Elle est aussi légère, et se porte aysément : Et quand son aspreté la rend intolérable. Sa durée est petite et passe en vn moment.
Que si c'est par la croix constamment supportée, Imitant nostre chef et marchant après luy. Qu'on paruient à la gloire aux esleuz aprestee, Il est bien mal-heureux qui iamais n'eut d'ennuy.
Vueilles tant seulement, toy vers qui ie souspire, Croistre ma pat^nce au tourment qui me poind,
Afin que de ce mal quelque bien ie retire, Et que ce qui te plaist ne me desplaise point.
Armé de ta fureur ie feray résistance Aux plus rudes assauts liurez par le malheur : Et pourueu que ta grâce augmente ma constance, le ne te requier point d'amoindrir ma douleur.
CANTIQVE.
DONT l'argument EST PRIS DU PREMIER PSEAUME DE DAUID '.
Bien-heureux est celuy qui parmy les délices, Dont le monde a sucré le poison de ses vices, Et parmy tant d'apasts à mal faire allechans, Régit si prudemment les désirs de son ame, Que nul secret remors son courage n'entame Pour auoir augmenté le nombre des méchans.
Qui n'admire en son cœur rien qui soit sous la Lune Qui ne fait, point hommage au sceptre de fortune : Qui ne luy laisse auoir nul empire sur soy : Qui vrayement et d'effect est ce qu'il veut parestre : Qui de nul maistrisé, de soy-mesme est le maistre, Régnant sur ses désirs, et leur donnant la loy.
Qui lisant iour et nuict des yeux de la pensée La loy du Tout-puissant en son ame tracée. Conçoit de beaux désirs, produit de beaux effects : Et de qui le courage abhorrant la vengeance, D'vn volontaire oubly noyé en sa souuenance Les torts qu'il a receus, et les biens qu'il a faits.
I . Le premier psaume de David a seulement servi de thème au poète. — La traduction exacte en a été faite par Marot.
DE M. Bertavt. 13
Qui ne pouuant du corps • s'esloigner de la pompe Des folles vanitez dont le lustre nous trompe, S'en va de la pensée et de l'ame esloignant : Si bien qu'au monde mesme il est absent du monde, Et n'a rien es grandeurs dont sa fortune abonde De si grand qu'vn grand cœur sans fard les dédaignant.
Cet homme-là ressemble à ces belles oliues Qui du fameux lourdain bordent les vertes riues, Et de qui nul Hyuer la beauté ne destruit : Les ruisselets- d'eau viue autour d'elles gazouillent : lamais leurs rameaux verds leur Printemps ne despoiiillent Et tousiours il s'y trouue ou des fleurs ou du fruit.
Nul effroy, nulle peur en sursaut ne l'éueille : Endormy Dieu le garde, éueillé le conseille : Conduit tous ses desseins au port de son désir : Puis fait qu'en terminant son heureuse vieillesse. Ce qu'il semoit en terre auec peine et tristesse, Il le recueille au ciel en repos et plaisir.
Il n'en va pas ainsi de celuy qui mesprise Et la loy du Seigneur, et la voix de l'Eglise, Soy-mesme estant son Dieu, son Eglise, et sa loy : Sa plus parfaicte ioye en douleurs est féconde : Et bien qu'il semble auoir son Paradis au monde, Si porte-il malheureux son enfer quant et soy^.
Le ver qui dans le cœur iour et nuit le consume Tournant tous ses plaisirs en dolente amertume, Luy fait auec horreur regarder le Soleil : Et plein d'vn desespoir qui sans cesse Toutrage, Il voit à tous moments l'espouuentable image De l'éternelle mort errer deuant son œil.
1 . Du corps signifie ici avec le corps, par le corps, de même que, plus bas, de la pensée signifie par la pensée.
2 . Ruisselet. Diminutif du genre de ceux qu'affectionnait récole gauloise antérieure à Ronsard, l'école de Marot, des Périers, Saint-Gelais, 0. de Magny, Tahureau, etc. Bertaut n'en offre que de très rares exemples.