STANCES AV ROY
SIRE, en fin les lauriers couronnants la valeur Dont vostre ame Royalle a vaincu son malheur, Et forcé le destin qui vous estoit contraire. Ont fait iusqu'à tel point vostre gloire monter, Que quiconque entreprend l'honneur de la chanter, S'il n'est fort éloquent il est fort téméraire.
Il est fort téméraire, et l'imprudente ardeur Qui de son entreprise ignorant la grandeur Anime sa pensée au dessein qu'elle embrasse, Meriteroit qu'vn iour, à l'égal du Romain Couronné mais lié par vne mesme main, Recompensant son zélé, on punist son audace.
C'est pourquoy cognoissant combien manquent en moy De grâces, pour loiier celles d'vn si grand Roy, Ne vien-ie pas m'offrir à ce pénible ouurage : Ce seroit trop d'orgueil que de tant présumer : l'errerois sans pilote en vne estrange mer. Et ne m'embarquerois que pour faire naufrage.
Vn stile aussi fameux en la gloire des vers. Que vostre heureuse espee est crainte en l'vniuers. Seul mérite icy bas l'honneur de l'entreprendre : N'appartenant à nul d'entre tous les humains,
I . Stances au roi. Peut-être s'agit-il des victoires d'Arqués et d'Ivry. — Voir Introduction biographique,
Sinon à quelque Apelle, et non à d'autres mains, D'oser pourtraire au vif vn second Alexandre.
Car quand bien i'oserois vos vertus raconter, Que sçauroit ma louange à leur gloire adiouster Qui de vostre grandeur accreust la cognoissance ? Le cours d'vn ruisselet que peu d'eaux ont éclos Enfleroit-il la mer s'abismant en ses flots? Ou ce qui remplit tout prendroit-il accroissance?
Non, Sire, le renom qui vous rend si fameux, Franchissant de nos mers les rempars écumeux, A couru tout le rond de la terre et de l'onde : Et pour trouuer encor quelque peuple icy bas Qui n'eust point entendu le bruit de vos combats. Il faudroit quelque part chercher vn autre monde.
Mais comme ces tableaux exposants à nos yeux Les pourtraits abrégez de la terre et des cieux, Souuent marquent d'vn point vne grande prouince, Ainsi pressant l'honneur de vos gestes diuers, En ce parlant tableau que dépeignent mes vers Reduy-ie au petit pieîle los d'vn si grand Prince.
D'vn Prince qui sa gloire en du cèdre écriuant. Se verra proposer à tout l'aage suiuant Sous le nom mérité d'vne Idée accomplie : Et qu'auec tant de soin le destin a formé. Que les rares vertus dont son cœur est armé, S'en deuroient appeller la saincte panoplie.
Car les dons qu'en plusieurs le ciel a dispersez, Il les a tellement en vous seul ramassez Par le soin paternel de sa main libérale. Que vous seul suffiriez aux Zeuxis plus parfaits Qui sur les traits choisis de cent diuers beaux faits Peindroient la vertu mesme et la grandeur Royale.
le tais ce vif esprit, actif et vigilant , Ce corps infatigable, et -de soy nonchallant, Et ces autres rayons de vertu plus commune : le tais mesme ces traits d'inuincible bon-heur,
Gomme fruits ou non moins au succès qu'en l'honneur, Vostre vertu partage auec vostre fortune '.
Mais soit que l'on souhaitte vn Prince valeureux, Soit qu'on le vueille iuste, et d'vn cœur généreux. Soit prudent à régir le frein de son empire, Soit clément, soit pieux, soit doux à commander, Nous voyons en ces dons les autres vous céder. Et possédons en vous ce qu'en eux on désire.
Quel œil n'eust pensé voir ce César de nos Roys, Ce Charles trois fois grand, rendre es champs Nauarrois .Du sang des Espagnols la campagne trempée; S'il vous eust veu de prés, le sanglant fer au poing, Monstrer en maints combats, combien sert au besoing A la iuste querelle vne vaillante espee?
Certes vostre valeur brauant mille hazards. Est paruenuë en fin sur les pas des Césars, lusqu'où peut arriuer vne vaillance humaine : Mais ie la sens tousiours attrister mon penser, Sçachant bien que pour voir vostre bras l'exercer. Il nous faut estre en crainte, et vous faut estre en peine.
Aussi vostre Clémence est-elle en plus grand prix : L'vne et l'autre vertu forçant bien nos esprits A louer les beaux faits dont leur gloire est féconde : Mais les fruits n'en sont pas également communs : L'vne, ainsi qu'vne foudre, atteignant quelques vns: L'autre, comme vn Soleil, éclairant tout le monde.
Quand à vostre prudence, elle luist aux eflfects, En ne chancelant point dessous vn si grand faix Comme est le faix Royal qui charge vos espaules : Ains auec vn parler sage, attrayant et doux, Gaignant tout, charmant tout, et conioignant en vous A l'Hercule des Grecs celuy mesme des Gaules.
I. L'éd. de 1620 porte ou non moins, etc. ; nous pensons qu'il faut oîi, ce qui rend la phrase moins obscure ; il y a là, en tout cas, une construction défectueuse.
Mais premier que mes chants mes ans s'acheucroient, Si les vers de cet Hymne en chantant honoroient Chacun de vos beaux faits d'vn digne tesmoignage : C'est assez si ie dy, ma trame accourcissant, Qu'en Royalles vertus vous allez deuançant Tous ceux qui plus fameux vous deuancent en âge.
Ah ! que les fiers destins qui dominent sur nous Ne vous ont-ils fait naistre en vn siècle plus doux, Et plus fauorisé de la bonté céleste ! Helas ! nous deuoif-il tant de mal arriuer, Que la rigueur du sort nous forçast d'éprouuer Sous vn Roy si clément vn règne si funeste !
La France ne vid onc vn Roy plus accomply, Cependant le venin dont l'Estat est remply, Par son corps languissant plus que iamais pullule, L'ame des loix viuante on voit mourir les loix, Traian tient en sa main le grand sceptre Gaulois, Et le peuple ressent les ans de Caligule.
En qui plus désormais nous faut-il espérer , Si le cours de ce mal ne cessant d'empirer, Malgré tous vos conseils dure en sa violence? Bien pourrons-nous alors nous résoudre à périr : Et ce qu'auec tant d'art vous n'aurez sceu guérir. L'estimer incurable à l'humaine prudence.
Mais nous ne serons point si long temps malheureux. Non, rien n'empeschera qu'vn Roy si généreux Surmontant nos malheurs ces tempestes ne calme : Vous les dompterez, SiRE, et la mesme vertu Qui pour rendre ce monstre à vos pieds abbattu Vous met l'épee au poing, vous y mettra la palme.
Poursuiuez seulement d'vn pied ferme et constant : Et malgré les trauaux qui vous vont combattant. Chassez en fin ce mal du fond de nos entrailles : Puis donnez au Seigneur, le fruict de vos beaux faicts, En faisant triompher au milieu de la paix, Celuy qui vous fait vaincre au milieu des batailles.
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AV ROY
POUR LE CONUIER DE REUENIR A PARIS*
VOUS qui comme Persee, auec la sage ruse Dont la vertu conduit ses généreux proiets, Auez trenché la teste à l'horrible Méduse Qui changeoit en rochers les cœurs de vos suiets, Grand Roy, venez reuoir vostre belle Andromède Qui n'aguere exposée aux monstres du malheur, Ne doit sa deliurance à nul autre remède Qu'à vostre seule grâce, et prudence, et valeur.
Venez reuoir Paris, ceste antique Nauire Qu'vn orage excité par la fureur du Sort Alloit enseuelir dans les flots de son ire Sans vostre heureux secours, son vray Phare et son port: Voyez comme le ciel l'en ayant preseruee Elle braue l'orgueil des vents plus inhumains. Et trouue moins de ioye au bien d'estre sauuee Que de gloire en l'honneur de l'estre par "vos mains.
Ceste ville sans pair, cet abrégé de France, Oii repose et le throne et le sceptre des Rois, Vous veit comme vn esclair luire à sa deliurance Quand elle recogneut l'empire de vos loix. Semblable à ce feu sainct qui paroist en l'orage, . Sauue les matelots de péril menacez.
Puis soudain se retire en l'ombre du nuage Comme si pour sauuer paroistre estoit assez.
Mais cela n'a causé qu'vne publique enuie De iouyr plus long temps du regard de vos yeux. Tant chacun aime à voir reuiure en vostre vie Les fameuses vertus des grands Rois vos ayeux :
I . Vers adressés à Henry I V, en 1593-1^94.— Voir Introduction biographique.
Et bien doit-elle aimer Thonneur de voir reluire L'astre qui luy faisant sa douceur esprouuer, Aima mieux la sauuer et la pouuoir destruire, Que non pas la destruire et la pouuoir sauuer.
Non, ceste ville auguste (inuincible Monarque) ^ Ne sçauroit désormais fleurir qu'à vostre honneur, Sa grandeur n'estant plus qu'vne éternelle marque Et de vostre clémence et de vostre bon-heur : Qu'vn autre l'ait fondée et ceinte de murailles, Qu'vn autre ait fait l'Empire en ses murs résider. Vous, vous l'auez sauuee au milieu des batailles. Et sauuer vne ville est plus que la fonder.
Aussi m'est-il aduis que ie voy son Génie Tout couronné de tours et tout ceint de rempars Détestant à vos pieds l'iniuste tyrannie Qui la donnoit en proye à la rage de Mars, Vous dire incessamment, 0 grand Roy qui pardonnes Dés que le Ciel a mis la vengeance en tes mains, Il n'appartient qu'à toy de porter les couronnes Qu'on donnoit aux sauueurs des citoyens Romains.
Ce que fut vn Camille à sa ville captiue, La céleste bonté fait que tu tne le sois : Qui, comme luy de Rome alors serue et plaintiue. As chassé de mon sein tant de mauuais François : Donné la vie à ceux dont l'ingrate insolence Dressoit contre ton cœur le poignard insensé. Et fait voir au pardon de mamte grièue offense, Auec quelle iniustice on t'auoit offensé.
De combien de mutins que les loix de l'espee Condamnoient à sentir les rigueurs du trespas, As-tu rendu la crainte heureusement trompée. Les pouuant mettre en poudre et ne le faisant pas? Par quels traits de clémence illustrans ta mémoire De tes ennemis mesme as-tu gaigné le cœur. Certain que qui sçait bien se vaincre en sa victoire, Est vrayment inuincible, et doublement vainqueur .^^
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le ne sçaurois plus voir la pompe de mes temples, Ny l'aise de mon peuple en mon sein fourmillant, Sans voir luire à mes yeux cent glorieux exemples De la douceur qui règne en vn cœur si vaillant : Mille murs foudroyez seruiront de trofee A la iuste fureur de ton bras indomté, Mais les miens conseruez et mon hydre estoufee En seruiront sans cesse à ta rare bonté.
Le ciel vueille assister la valeur de tes armes, Grand Roy qui conioignant la force au iugement, Sçais si vaillamment vaincre es plus sanglans allarmes, Et puis de la victoire vser si doucement. Bien monstrent tes effets (Prince nay pour estaindre Les fiâmes qui souloient la France consumer) Que ny ton ennemy ne peut assez te craindre, Ny ton sujet loyal ne peut assez t'aymer.
Ainsi dit tous les iours souspirant vostre absence Le Daemon gardien des grands murs de Paris : Ainsi dit mainte ville en qui vostre clémence. Du cours de ses malheurs les surgeons a taris : Ainsi maints boute-feux de la flame ciuile, Qu'vn si doux traittement oblige à vos bontez, Qu'estre domptez par vous leur est autant vtile, Comme à vous glorieux de les auoir dontez.
Croissez en ceste gloire, ô l'honneur des bons Princes: Vainquez et pardonnez, le ciel le veut ainsi : Puis si tousiours ce mal trauaille vos Prouinces, Vainquez et punissez, le ciel le veut .aussi. Ne faites point qu'encor nous voyons en vous-mesme (Pour estre de César trop grand imitateur) Ces effects de clémence et de douceur extrême, Conseruer tout le monde, et perdre leur autheur.
La clémence est pour ceux que l'aueugle ignorance, Ou la iuste douleur en la faute a poussez : Non pour ceux qui conduits d'vne impie espérance. Arment d'ingrats desseins leurs désirs insensez.
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Ayez escrit au cœur d'vne encre perdurable, Qiie tout vice fleurit sous vn Prince trop doux : Et qu'en fin on se rend également blasmable, Ne pardonnant à nul, et pardonnant à tous.
Mais ne commets-ie point vne faute pareille A celle d'vne lampe éclairant au Soleil? Quoy, faut-il qu'vn grand Roy que Dieu mesme conseille, D'vne langue mortelle écoute le conseil? 0 Sire, pardonnez à ce cœur téméraire Par les clemens lauriers dont le Ciel vous fait don : l'aurois tort d'essayer à vous rendre seuere. Puis que mon imprudence a besoin de pardon.
Vous auez dedans vous pour vn secret oracle Qui conseille vostre ame et conduit ses desseins, Vostre iuste prudence, et l'heur qui par miracle A conserué le sceptre eleué dans vos mains : Suiuez-en les conseils ; et l'Eternel Monarque Qui rend vostre trophée orné de tant d'escus. Face que désormais sans douleur on remarque La bonté du vainqueur au salut des vaincus.
Cependant bannissez loin de vostre pensée Le triste souuenir de leur fatale erreur : C'est assez qu'vn remords de la faute passée Leur en cause dans l'ame vne secrette horreur. Il falloit que pour voir quel est vostre courage. De ces tragiques maux vostre esprit fust battu ; La peine de calmer vn moins cruel orage N'estant pas vn sujet digne de sa vertu.
Ne vous lassez donc point de voir la France armée Exercer si long temps vostre heureuse valeur : Les palmes qui pour fruit portent la renommée Ne croissent qu'en des champs de peine et de douleur. Que si par des trauaux consacrans la mémoire Vn nom se veit iamais fleurir en mille lieux, Ces malheurs fourniront d'ailes à vostre gloire Pour s'éleuer de terre et voiler dans les cieux.
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